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Le dernier troupeau qui restait dans les Mauvaises

Terres de Wyoming à été à peu près détruit quelques mois après mon voyage, au commencement de 1894.

Par conséquent je devais être très loin de la piste.

Un peu après, au débouché de la vallée, qui se dirigeait vers l’est, je me trouvai en présence d’une colline tout à fait semblable à celles du petit Missouri, une colline des « Mauvaises Terres », évidemment. Je me réjouis de pouvoir l’observer à mon aise et ne m'en préoccupai pas davantage. Il était midi, je mangeai le morceau de pain et la viande que J'avais emportés, et je me remis à marcher.

Pourtant, je commencçais à trouver la direction bien difficile à suivre.

J’entrais dans les Mauvaises Terres, il n y avait pas à en douter : les collines d'argile brûlée, aux formes bizarres et aux Couleurs éclatantes se suc-

cédaient ; les vallées se coupaient dans tous les sens, les ruisseaux presque sans eau tournaient dans toutes les directions, c'était un véritable labyrinthe.

Impossible de marcher droit au sud, car on n’escalade pas ces collines, on ne franchit pas ces vallées dans la

direction qu'on veut.

= de pris le parti de suivre un ruisseau bordé de cotonniers, me disant qu'il me mènerait soit au Grey Bull, soit au Bighorn, et que là je trouverais sûrement quelqu'un. Suivre un ruisseau des Mauvaises Terres ! c'était se condamner à faire trois ou quatre fois plus de chemin que la ligne droite. Mais comment faire ?

Je marchai donc le long de mon

ruisseau, m’enfonçant de plus en plus dans le désert. Le gibier ne manquait pas maintenant ! Cerfs à queue blanche, antilopes, élans, sans parler des lapins et des oiseaux ; 1l y en avait par douzaines. J’aperçus même encore un bison, et cette fois sa vue m'inspira plus d'inquiétude que d'intérêt; si seulement j'avais eu un fusil ! Le soir arrivait, l'aspect du désert restait le même. Il faudrait me coucher sans souper et passer la nuit dehors sans couverture.

En eïfet, la nuit vint sans que j'eusse rien rencontré. Fort heureusement, j'avais sur moi des allumettes, je fis un grand feu et m’étendis à côté. Grâce à l’excès de ma fatigue,

je m’endormis profondément ; mais le

froid me réveilla plusieurs fois, 1l me fallait attiser le feu, remettre du bois, et malgré tout, à peine vêtu comme Je l’étais, j'en souffrais terriblement.

Je me remis en marche dès l’aube, suivant toujours le ruisseau. De temps en temps Je monlais sur une des collines qui formaient la vallée, espérant apercevoir quelque chose de l’autre côté : mais rien ne se présentait. À perte de vue c'élaient les mêmes collines, toutes différentes et cependant semblables, pittoresques sans doute, mais, à la longue, effrayantes à contempler. La faim me tourmentait ; le gibier avait l’air de me narguer. Quel- | quefois des antilopes, animaux très curieux, s’approchaient de moi, me regardaient, mais au moment où,

retenant mon souffle, j'attendais qu'elles fussent à portée, elles bondissaient de côté et s’enfuyaient dans la vallée. L

Que faire? Des fruits sauvages, 1l n'yen avait pas, les pousses des cotonniers, les feuilles de sauge étaient si aromatiques que je ne pouvais pas les avaler. Les insectes même manquaient; j'ai pu seulement ramasser et dévorer quelques fourmis et de toutes petites araignées ; les premières étaient nauséabondes, les secondes m'ont paru délicieuses.

Vers midi je m'assis pour me reposer un peu et aussi pour réfléchir à ma’ situation. Elle me parut désespérée.

Sans doute, en suivant ce ruisseau, Je devais arriver quelque part, au Bighorn

RU es probablement, mais quand? J'avais bien le temps de mourir de faim auparavant. Puis, qui me disait que je trouverais quelqu'un en y arrivant? N'étaisje pas dans le Wyoming, un territoire grand comme le quart de la France, où il n’y a que 30,000 habitants, presque tous réunis dans la partie sud-est ?

« Ainsi donc, me dis-je, je vais mourir dans ce désert, mourir de faim, misérablement, après de longues souffrances, et sans un ami, sans personne pour recevoir mon dernier soupir ! Et là-bas, on m'attendra en vain, pendant que les bêtes fauves se disputeront mon cadavre. Oh ! ma mère ! »

Je pris ma petite Bible de poche, et j'y écrivis l’adresse de mes parents avec quelques mots d’adieux, en priant celui

qui retrouverait mes restes de leur faire parvenir ce livre. Puis je me remis à marcher, mais plus découragé.

Il m'en coûte de publier ce qui suit, car 1l y a des choses qu’on n'aime pas à raconter à tout le monde. Mais je n’ai pas le droit de les garder pour moi, peut-être rendront-elles confiance à quelque âme tourmentée par le doute.

Je marchaïis donc, essayant de demander à Dieu le courage de lutter jusqu’au bout. Mais la faim m’obsédait, l’aspect de ce pays âpre et sauvage m'affolait.

Les beaux vers qu'a écrits Bryant sur le voyageur assassiné hantaient ma mé- moire; ils me paraissaient s'appliquer si bien à mon cas!

They little knew, that loved him so, The fearful death he met,

Whilst shouting o’er the desert snow, Unarm'd, and sore beset ;

Nor how, when round the frosty pole, The northern dawn was red,

The moutain wolf and wild-cat stole

To banquet on the dead. » etc. (1).

Je me disais bien : « Après les souffrances et la mort, le ciel et la vie éternelle. » Mais hélas ! que notre foi est faible et facile à ébranler ! Quelques jours auparavant, causant avec le capitaine Hayes, qui était incrédule, Je l’avais entendu dire : « J'aimerais bien croire en Dieu, croire en la vie éter-

(1) Ils ne se doutaient pas, ceux qui l’aimaient si tendrement, de la manière terrible dont il était mort, tandis qu’envoyant sa voix dans la solitude neigeuse il était désarmé et serré de près ; ils ne se doutaient pas, tandis qu’autour du pôle glacé l'aurore du Nord rougissait le ciel, que le loup des montagnes et le chat sauvage se glissaient auprès du mort pour se repaître de son cadavre.

nelle, mais je ne vois pas de raison pour cela. Vous y croyez, vous autres chrétiens, mais seulement parce que cela vous paraît désirable, Vous croyez que les choses sont comme vous voudriez qu’elles fussent. » — Je n'avais pas fait attention à ces paroles, mais elles me revinrent alors. Ce fut comme un coup de poignard: Île serpent du doute m'avait mordu au cœur.

« Si vraiment, me disais-je, toutes nos espérances n'étaient qu'une 1llusion ! Si vraiment tout finissait avec les souffrances de l’agonie, et si la mort n'était qu'un éternel sommeil ! »

Alors, avec le doute, vint la tentation. « Pourquoi prolonger des tortures inutiles ! Ne puis-je pas en finir tout de suite avec la vie, ou du moins m'’é-

tendre au pied d’un arbre et attendre la mort? »

Je repoussai cette tentation, mais

elle revenait sans cesse. Oh! l’horrible

chose que le doute !

Dieu eut pitié de moi. Vers quatre heures de l’après-midi, je fus obligé de me reposer de nouveau, et je m'étendis sur le penchant d’une colline. Ma faiblesse était telle que je m'endormis aussitôt.

Je me réveillai au bout de quelque

quel spectacle frappa mes

Devant moi, des collines d’une beauté céleste, inondées d’une lumière douce et éclatante en même temps, s'étageaient les unes au-dessus des autres, à l'infini, se perdant dans l’espace. Ja-

mais je n’avais rien vu de semblable ni rien qui en approchât. « Ce n'est pas / la lumière de la terre, m’écriai-je; mes souffrances sont finies, c’est la porte du paradis, ce sont les montagnes du ciel. »

Je restai plongé dans le ravissement, presque dans l’extase, croyant à tout moment entendreles concerts des anges ou voir apparaître quelque saint glorifié.

L'illusion ne dura pas longtemps.

Dès que je voulus faire un mouvement, je m’aperçus bien que j'étais encore sur la terre. Et je compris vite la cause du phénomène qui m'avait frappé.

C'était tout simplement les collines d'en face, admirablement belles de formes et de couleurs, puis les nuages

qui avaient des formes semblables, et

qui, à la lumière du soleil couchant, réfléchissaient les mêmes teintes, de sorte que le tout paraissait se confondre dans une même masse resplendissante.

Il n’y avait pas autre chose.

Singulière illusion, n'est-ce pas?

C'était presque une hallucination, que l’état de fièvre et de faiblesse où Je me trouvais suffit à expliquer.

Soit; mais Dieu s'était servi de ce moyen pour me rendre la foi. Depuis ce moment, Je n'ai plus douté de la puissance ni de l’amour de celui qui avait créé toutes ces merveilles. Comme Jacob, Dieu dans sa pitié était venu me chercher dans le désert, au moment où

je m'éloignais de lui; je pouvais dire,

moi aussi: « Certainement, l'Eternel était en ce lieu, et je ne le savais pas! »

Du même coup, les mauvaises tentations s’enfuirent aussi. « Je lutterai

jusqu’au bout, me dis-je. S'il plaît 1

Dieu de me tirer d'ici, ma vie lui sera consacrée; si je dois périr, eh bien, il saura consoler mes parents, et moi Je serai recu dans les bras de mon Sauveur. » — Et je marchai courageusement jusqu à la nuit noire.

J'allumai encore un feu, et je m’apprêtai à me coucher. Avant de le faire, : je me mis à appeler au secours, dans l'espoir qu'un chasseur égaré dans ce désert pourrait m’entendre. Un cri formidable, un concert d’aboiements, de hurlements et de glapissements me répondit. C’étaient les coyotes, les loupsrenards des prairies, bêtes lâches et peu redoutables, si ce n’est parfois en

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hiver quand ils sont en nombre, mais qui suivent les troupeaux pour dévorer les animaux malades ou blessés.

Toute la nuit ces vilaines bêtes ont rôdé autour de moi, n’osant pas m'attaquer à cause du feu, mais devinant, par un secret instinct, que mon état de faiblesse allait me livrer à elles. Leurs yeux flamboyaient, pleins de convoitise. | |

« Demain ces loups me mangeront, »

me disais-je. Mais si la perspective n’était pas gaie, elle ne m’ébranlait plus.

Le lendemain matin, je fus étonné de me sentir un peu plus vigoureux que le soir : le froid de la nuit m'avait ranimé. Je repartis encore, suivant, suivant toujours le ruisseau, me désaltérant de temps en temps dans ses eaux

chargées d'argile, n'espérant guère, mais décidé à ne pas renoncer lâchement à la lutte.

Vers dix heures, la vallée devint un peu plus large : 1l semblait que le pays changeait un peu d’aspect. Je montai sur une colline. Oh! bonheur! un trou-

peau de bœufs était là, de l’autre côté!

Me joie fut de courte durée, car ces animaux s’enfuirent à mon approche, et je n’étais pas plus avancé qu'auparavant. Pourtant quelque chose me disait que J'approchais de la délivrance. Seulement, aurai-je la force d'aller Jjusque-là ?

Il était midi : le soleil était brûlant, mes forces commencaient à m'abandonner. | |

Toutà coup, J'aperçois quelque chose

qui rampait par terre : c'était un ser-

pent long d’un mètre environ et gros comme Île pouce.

« Ga peut se manger, le serpent », me dis-je aussitôt! Je m'approche avec précaution, non pas de peur d’être mordu, car J'avais des guêtres, mais par crainte qu'il ne m'échappât, et d’un vigoureux coup de bâton je lui casse les reins! Puislui posant un pied sur le dos, je lui tranche la tête, et coupe le corps en trois tronçons, que Je me mets à dépouiller rapidement. Cette opération aurait bien pu m'ôter l'appétit, car les * tronçons, ainsi écorchés, continuaient à s’agiter comme s'ils étaient vivants — spectacle vraiment hideux ! Mais la faim me faisait passer par dessus tout.

Quand j'arrivai à la queue, je vis qu'elle

était couverte d'anneaux cornus formant une sorte de crécelle : c'était donc un serpent à sonnettes que j'avais tué!

Je tirai mes allumettes, Je mis le feu à un buisson de sauge, et, piquant un bâton dans le plus gros morceau, qui remuaittoujours,jele tins surla flamme jusqu’à ce qu'il fût à peu près grillé; puis je me Jjetai dessus et le dévorai à belles dents. Les autres morceaux furent traités de même. Oh! que ce serpent m'a paru succulent! On m'a souvent demandé depuis quel goût il avait.

Je n’en sais rien; Je n’y ai pas fait attention: mais Je l’ai trouvé excellent, et je n'ai eu qu'un regret, c'est qu'il ne fût pas plus gros.

Quand j'eus arrosé cet étrange festin de quelques bonnes lampées d’eau glai-

seuse, vous ne pouvez pas vous figurer quelsentiment de bien-être J'éprouvais.

Il me semblait que je renaissais à l’existence. Je m'allongeai à l'ombre douteuse d’un cotonnier, et fis une petite sieste. Puis, frais et dispos comme en quittant Wilson'’s Store, le cœur Joyeux et confiant, je repris mon pèlerinage, sûr que la délivrance ne pouvait pas être loin.

Bientôt, avisant sur ma droite une colline un peu plus haute que les autres, Je résolus d’y monter. Le cœur me battait fort en arrivant en haut. Mon attente ne fut pas trompée: devant moi, à l’est, s’ouvrait une large vallée, où une belle rivière coulait au milieu de bouquets d'arbres et de prairies verdoyantes. J'étais sauvé.

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