CHAPITRE
Ciagara — Jéres Æroquois
= 2] à grande cité de New-York | est certainement très inté- M! ressante à bien des points de vue et notre séjour y a été fort
“agréable, grâce à la réception prin-
cière que nous fit M. Hatch dans le splendide hôtel de Fiffk Avenue, et
à e e° a aux ravissantes excursions en bateau à
vapeur qu’il nous fit faire dans la baie
de New-York etsur la rivière Hudson.
Pourtant, Je doute que l’énumération des curiosités d’une grande ville soit de nature à charmer beaucoup mes jeunes lecteurs: mêmele fameux pontsuspendu de Brooklyn, qui passe pour une des merveilles du monde, et qui les frapperait d’admiration s'ils le voyaient, les laisserait froids dans une description.
Vous me permettrez donc de ne pas vous en parler et de glisser aussi sur notre départ, en‘grande caravane, pour Buffalo, la patrie du président des États-Unis, M. Cleveland. Mais vous m'en voudriez certainement si Je ne vous parlais pas de la célèbre chute du Niagara, auprès de laquelle nous sommes allés passer trois jours en quittant- Buffalo. Nous remettrons pourtant cela
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à la prochaine fois, si vous voulez bien.
Aujourd’hui, j'aime mieux vous entretenir d’une visite que j'ai faite, pendant notre séjour à Niagara, à une petite tribu indienne qui habite à quelque distance des chutes.
Comme la plupart des Européens, je m'étais imaginé jusqu'alors que les Indiens Peaux-Rouges étaient une race qui s'éteint rapidement, et que depuis longtemps il n’en restait plus à l’est du Mississipi. Déjà pourtant j'avais appris sur leur compte certains détails qui avaient quelque peu ébranlé mes convictions. Un jour, dans une rue de New-York, J'avais rencontré un brave homme très cuivré, en costume d’ouvrier, qui se promenait tranquillement, et quelqu'un à côté de moi avait sim-
plement dit: « C’est un Indien pur sang. » Puis on m'avait assuré que sur l’île Longue, à quelques milles de Brooklyn et par conséquent de New-York, vivaient un certain nombre de familles appartenant à la fameuse tribu des Moh:kans plus ou moins mélangées de sang nègre, il est vrai.«Et maintenant, l’on me disait qu'à sept milles [11 kilomètres) des chutes du Niagara, dans l’état de New-York, il y avait un territoire habité exclusivement par des Indiens. Il fallait voir cela. Je me fis ren-
seigner sur la route à suivre, etle di-
manche 12 août, au matin, je partais à Je P
travers les bois pour me rendre à la
Réserve, comme on appelle ce territoire.
Les Indiéns que j'allais visiter étaient des Zuskarores, l’une de ces tribus ou
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nations qui formaient autrefois Ja fameuse confédération dite des /roquois. |
Ces Iroquois sont célèbres dans l’histoire de la colonisation américaine.
Braves, ambitieux, rusés, intelligents, plus avancés que la plupart des autres Indiens, ils s’étaient fait haïr de toutes les tribus voisines avant l’arrivée des Européens ; les Æurons même avaient été presque exterminés par eux.
Rien n’égalait leur courage pendant le combat, si ce n’est leur cruauté après la victoire ; les prisonniers qui tombaient entre leurs mains étaient égorgés au milieu des plus atroces tortures, etils se faisaient d’horribles trophées de la chevelure et de la peau du crâne (scalp) de leurs ennemis morts.
Lorsque les Français commencèrent à coloniser le Canada, ils furent d’abord bien reçus par les Iroquois ; mais, ayant eu le malheur de prendre parti pour les A/gonkins dans une querelle survenue entre les deux peuples, il s’ensuivit une guerre à mort dans laquelle la colonie naissante faillit être détruite ; les Indiens ne succombèrent qu'après la résistance la plus héroïque et la plus désespérée. Plus tard, les Iroquois eurent encore des guerres acharnées à soutenir contre les Américains ; les vallées de la Pensylvanie et de l’Etat de New-York furent souvent le théâtre d’actes de courage et de dévouement et de scènes barbares, dont le mélange a fourni un thème inépuisable aux poètes et aux romanciers.
Comme tous ces souvenirs étaient présents à ma mémoire, on comprend que le cœur me battait en approchant de la réserve des Tuskaroras. Pourtant on m'avait prévenu qu'ils ne ressemblaient plus guère à leurs farouches ancêtres, mais étaient devenus de paisibles cultivateurs, vivant en bonne in-
telligence avec leurs voisins, dont ils ne différaient pas beaucoup, si ce n’est par la couleur de leur peau et quelques . coutumes particulières. ;
En effet, lorsque je parvins à la réserve, C'est-à-dire au territoire mis à . part pour les Indiens, je vis tout d’abord des champs, des vergers et des cabanes tout à fait semblables à ceux que je venais de traverser. Près d’une maison
d'apparence un peu plus riche que les
autres, je vis un vieillard à la peau très basanée ; pourtant J'en avais rencontré d'aussi bruns sur ma route. Je m’approchai et lui demandai où demeurait Fohn Mount Pleasant, le chef des Tuskaroras. Ilne parut pas comprendre ma question tout d’abord ; mais tout à coup, parlant anglais avec difficulté et avec un accent très marqué, 1l s’écria :
« John Mount Pleasant! Mais c'est moi! » Il paraissait à moitié tombé dans l'enfance ; malgré cela il m'introduisit dans sa demeure, où Je fus présenté à sa femme et à quelques amis qui étaient en visite chez lui. Ceux-ci.
étaient bien de vrais Indiens: leur teint tout à fait cuivré (non pas rouge, pourtant), leurs pommettes saillantes, leurs cheveux noirs, leurs yeux, noirs.
aussi et superbes, leurs dents blanches et fortes les auraient fait reconnaître partout. Mme Mount Pleasant n’était pas de la même tribu que son mari: elle appartenait à la nation iroquoise des Senekas, qui se distinguent par leur haute taille. Plusieurs des invités faïsaient partie aussi de cette dernière tribu, entre autres une fort jolie personne, Mile Hattie Lay, qui avait vécu quelque temps à New-York et parlait très bien l'anglais.
Chose curieuse, les langues de ces.
deux tribus, si Jongtemps alliées, quoiqu’elles dérivent de la même source, sont si différentes qu'il leur faut un interprète pour se comprendre, à moins qu’ils n’emploient l'anglais, que la plupart entendent aujourd’hui.
La maison de M. Mount Pleasant était aménagée à l’européenne, ou à peu près.
Entre autres choses, on y remarquait un harmonium et un piano. Tous les Indiens sont passionnés pour la musique et ont des voix superbes ; Mile Lay, surtout, jouait et chantait d’une manière très agréable.
Après m'être entretenu quelque temps avec mes hôtes, je pris congé d’eux pour me rendre chez le neveu du chef, Frank Mount Pleasant, qui est pasteur baptiste et instituteur de la tribu. Je fus accueilli de la manière la
plus gracieuse par ce ministre à la peau cuivrée, dont j’eus le plus grand plaisir à faire la connaissance. C'était un Jeune homme de vingt-sept ans, qui avait fait des études complètes. Il vivait
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avec sa famille composée de sa femme, de son petit garçon, de sa vieille mère et de sa sœur, institutrice comme lui ; ils avaient chez eux un vieux domestique allemand, qui leur paraissait fort attaché. Au moment de mon arrivée, M. Frank était sur le point de partr pour le temple où 1l devait faire le culte. Je m'y rendis avec lui et j’assistai à sa prédication. Il prêchait en tuskarora, langue très rude et, paraît-il, très difficile à apprendre : comme vous pensez, Je ne pus en comprendre un mot; mais c'était en anglais qu'il lisait la Bible et qu'on chantait les cantiques, le tuskarora n'étant pas encore une.
langue écrite comme les autres dialectes irOquOIS. L'assemblée était fort
recueillie ; elle se composait d’une cen-
taine de personnes, parmi lesquelles quelques blancs, qui étaient venus passer la journée chez des amis indiens.
Après le culte, on prit un quart d'heure de repos, puis vint l’école du dimanche, dirigée par un cousin du pasteur, el comprenant une quinzaine de groupes tant d'enfants que d'adultes.
Je dois dire que cette école aurait bien pu se comparer aux meilleures que je connaisse : je ne crois pas en avoir vu une seule en France où 1l y eût à la fois autant d'ordre et autant d’entrain.
J'en étais même un peu honteux, mais :
je me suis gardé de le dire.
Frank me pria de dire quelques mots à ses Indiens, ce que je fis bien volontiers. Ils m’écoutèrent avec beaucoup d’attention, et quand je m'’assis, tous se
levèrent. Croyant qu'ils selevaient pour là prière, j'en fis autant ; mais pour le coup ils éclatèrent de rire : c'était leur manière de me remercier, de sorte que,
sans le savoir, je m'étais remercié
moi-même!
L'école terminée, mon nouvel ami me conduisit chez lui, où il m'invita à dîner (on dine le plus souvent vers deux heures, en Amérique). En attendant le repas, que sa mère préparait, il me tendit un volume en me demandant si je ne voudrais pas en lire un chapitre | avec lui. Je l’ouvris : c'était un exem-
plaire de l’Anabase de Xénophon, en grec ! Lire du grec avec un Iroquois, vous avouerez que c'étaitoriginal.
Mon interlocuteur me donna toutes sortes de renseignements sur la petite
nation parmi laquelle il ‘exerçait son ministère. — La réserve sur laquelle vivent les Tuskaroras leur est laissée en toute propriété, et ils y forment une sorte de petite nation indépendante. Ils y sont au nombre de 450 environ, plus une trentaine de Senekas et quelques Mohawks. Ils sont divisés en douze clans, dont chacun porte le nom d'un animal : ainsi Frank appartient au clan de la Zortue. Un enfant appartient au clan, non de son père, mais de sa mère:
le fils de Frank appartenait au clan de l’Ours. |
Chaque clan a un chef, qui estnommé par la plus vieille femme du clan; 1l est élu pour toute sa vie, du moins s’il se conduit bien. Le chef suprême est élu par ses collègues. Les Tuskaro-
ras sont en relations avec tous les débris des nations iroquoises, qui possèdent des réserves semblables à la leur dans diverses parties de l'État de New-York, du Canada et du Territoire indien : tous les deux ou trois ans les délégués des Six Nations se réunissent en assemblée générale.
Il paraît que les Iroquois du New- York, qui forment à peine la moitié du nombre total, ne sont pas moins de 6,000, et que, loin de diminuer, leur nombre s'accroît sensiblement. Ce fait ne m'a pas seulement été affirmé par les Indiens : j'ai vu les statistiques officielles, qui ne laissent aucun doute à ce sujet. Tous les Iroquois sont chétiens de nom, mais il reste parmi eux un grand nombre de superstitions indien-
nes. L’instruction primaire est assez répandue, au moins chez les Tuskaroras, sràce aux efforts de Frank et de ses deux sœurs. On leur reproche, comme à presque tous les Indiens, d’être imndolents, c'est-à-dire de n'avoir pas su encore se mettre assez résoläment aux travaux des hommes civilisés. Hattie Lay repoussait ce reproche avec indignation ; Frank Mount Pleasant avouait qu'il était fondé, mais ajoutait que sa tribu y donnait moins prise que les autres. Ce n’est pas à lui qu’on pourrait l’adresser, dans tous les cas, car il trouve moyen, outre ses occupations de pasteur et d'instituteur, de cultiver une assez belle ferme. D
J'ai passé presque tout l'après-midi chez les Mount Pleasant à causer avec
Frank et à écouter chanter sa sœur, dont la voix, quoique peu cultivée, était pure et sonore comme celle du rossienol. |
Mes aimables hôtes voulaient encore me retenir à coucher ; comme je refusais, Frank fit atteler à sa voiture deux superbes chevaux, et me conduisit, avec sa femme et sa sœur, jusqu'à Ntasara. En route, ils me montrèrent, sur les bords de la rivière, un endroit situé à quelques kilomètres au-dessous des chutes, et où s'était passé un des faits
d'armes de la guerre franco-indienne.
Sept Iroquois de la tribu des Senekas, : paraît-il; y Jetèrent dans la rivière tout un bataillon français. Les Indiens s'étaient embusqués derrière une éminence ; au moment où les Français :
passaient, ils poussèrent le cri de guerre ; les soldats, croyant avoir affaire à une troupe nombreuse, voulurent se mettre à couvert dans les buissons, mais les buissons cachaient le précipice ; presque tous les nôtres y tombèrent et le reste fut massacré par les sauvages.
Arrivé à Niagara, il me fallut prendre congé de mes amis indiens ; ce que Je fis, non sans regret.
Cette journée m'avait donné de quoi réfléchir pour longtemps. Il ya soixante ans, Tocqueville, parlant de la race indienne, disait : « J’ai vu les derniers des Iroquois ; ils demandaient l’aumône. » La même chose a été répétée bien des fois en d’autres termes. Et moi, je trouvais des milliers d’Iroquois,
riches, instruits, heureux, formant un petit peuple qui ne paraît pas du tout près de s’éteindre. La théorie de la disparition des Peaux-Rouges me semblait singulièrement compromise.
J'ai appris plus tard à concilier les affirmations d'hommes aussi dignes de foi que M. de Tocqueville avec ce que je venais de voir et ce que j'ai pu voir ailleurs. Lorsque les Européens ont rencontré les Indiens, ils ne leur ont d’abord fait que du mal; ils leur ont apporté l'eau-de-vie et les maladies contagieuses, les ont traités indignement, dépouillés de leurs terres, trompés et trahis de toutes les manières.
Ils les ont rendus ivrognes, mendiants et voleurs, sans rien leur ôter de leur férocité naturelle ; les tribus se sont
désorganisées, elles sont tombées dans la misère, elles ont diminué petit à.
petit et plusieurs ont complètement disparu. Mais lorsque les missionnaires ont pu réussir à introduire l'Évansile chez les sauvages, et avec l’Évanoile tous les bienfaits de la civilisation chrétienne; lorsque, comprenant le!
danger que courait leur race, les individus les plus énergiques des diverses tribus ont essayé de se plier à cette.
civilisation et de se mettre par là au niveau de leurs vainqueurs, les Indiens se sont relevés et la prospérité est.
revenue parmi eux. Les Iroquois du New-York sont dans ce cas; et, loin d'être considérés encore comme une race inférieure, on voit souvent, sur la
frontière de leurs réserves, les hom-
mes blancs épouser des Indiennes et réciproquement. Bientôl, sans doute, l'espèce de tutelle que l’État de New- York exerce sur eux pourra être supprimée sans inconvénient, comme c’est arrivé pour d’autres peuplades (les Mohikans du Connecticut, les Varragansets du Rhode-Island, les sh pés
." du Massachusets). Les réserves seront
transformées en communes ; les Indiens deviendront citoyens américains, et toute barrière entre eux et leurs vainqueurs aura définitivement disparu.