CHAPITRE lil
diagara — Tes butes
AE oN intérêt pour les tribus iroquoises n’était pas assez
= exclusif pour détourner
mon Abition de cette chute admirable du Niagara, qu’on regarde avec raison comme l’une des merveilles du monde: déjà, avant de me rendre à la réserve des Tuskaroras,
J'avais passé une journée presque
entière à en explorer Îles environs, en compagnie de M. R. Herrmann, qui en connaissait tous les détails, et de quelques autres membres de l'expédition. : en | Vous savez que la chute du Niagara est formée par la rivière du mêmenom, qui réunit les deux lacs Erié et Ontario.
Ceux-ci sont les derniers de læsérie de grands lacs dont les eaux sont portées à l'océan Atlantique par le fleuve Saint- Laurent : ils forment, sur une longueur de plusieurs milliers de lieues; la fron-
tière entre les Etats-Unis et la Confé-
dération canadienne. La chute -ellemême, divisée en deux par un îlot
rocailleux, appartient moitié aux États-
Unis, moitié au Canada. La partie américaine est un peu moins élevée et
beaucoup moins large, la masse d’eau est moins considérable, mais elle est, à mon avis, plus belle et plus gracieuse :
ceux de nos lecteurs qui connaissent la cascade du Bois de Boulogne peuvent se faire une idée de sa forme, seulement il faut, pour se la représenter telle qu’elle est, songer qu’elle a environ 50 mètres de haut sur 200 mètres
de large, et qué la nappe d'eau qui S'y |
précipite a une épaisseur de deux à
trois mètres. La chute canadienne,
connue souslenom de Horse=Shoe Falls,
parce que le rocher du haut duquel
elle tombe affecte la forme d'un fer à cheval, a 600 mètres de large, elle ne produit pas tout d’abord l'effet qu’on serait en droit d’en attendre, étant données la hauteur et l'épaisseur de la
nappe d’eau, qui atteint parfois 8 à 10 mètres. Il faut dire qu'avec des proportions semblables, quelques mètres de plus ou de moins ne font pas une grande différence, et que la beduté de l’aspect général dépend plutôt des circonstances accessoires.
C'est du rivage canadien que les chutes présentent la plus belle vue d’ensemble. C’est là que nous étions logés, à l'hôtel Viagara Falls, dont l’emplacement est aussi bien choisi que possible. De la terrasse placée devant l’hôtel, nous voyions, juste en face de nous, ‘la chute américaine, dontle piedétait entouré d’un nuage d’écumeetde poussière d’eau s’élevant par moments aussi haut que la chute, et même bien au-dessus ;
à droite, l’ilot; puis, presque à angle droit
avec la chute américaine, la cataracte canadienne, terrible dans sa grandeur ; à nos pieds, la rivière où leurs eaux se mêlaient, et qui paraissait se remettre peu à peu des émotions tumultueuses dont elle portait la trace encore bien visible ; à gauche était le grand pont suspendu, construit sur le même modèle que celui de Brooklyn, mais sur une échelle moins gigantesque.
L'impression générale n’est pas celle qu'on éprouve souvent à la vue des
srandes cascades des montagnes : l'effroi, une admiration mélée de stupeur à
c’est plutôt une impression de majesté * calme et reposante, de grandeur sereine, qui détend l'esprit et l’emplit d’une sorte de tranquillité toute parti-
culière. Cependant, le grondement de
la chute est tel qu’on l'entend parfois à
des lieues de distance et que la terre
paraît trembler ; c’est pour cela que la
cascade porte le nom de Vagara, qui
signifie, dit-on, Zonnerre des Eaux en
langue iroquoise. Mais ce fracas même
a quelque chose de doux dans son uni-
formité.
Du reste, l’apparence des chutes
varie constamment, d’après la force du
courant, le vent, la température, l’état
de l’atmosphère, l'heure du jour. Deux
aspects nous ont manqué, et ce ne sont
| pas, paraît-il, les moins frappants : la
selée, que nous ne pouvions guère
attendre au mois d'août, et un orage.
Mais nous en avons vu assez pour être
pleinement satisfaits.
Il est bon d'ajouter que ce n’est tps
au premier moment que l’on peut se
rendre un compte exact de la beauté du
Niagara ; J'ai même vu des voyageurs
qui, en arrivant, avaient éprouvé une véritable déception. L'esprit se refuse d’abord à embrasser un spectacle aussi merveilleux : 1l faut s’y habituer ; à force de regarder, on se familiarise avec les diverses parties du tableau et l’on découvre des beautés qui avaient d’abord passé inaperçues. Peu à peu, le tout s’harmonise dans l'esprit, on admire de plus en plus: au bout d'un Jour ou deux de séjour au Niagara, on ne peut plus en détacher les yeux.
Comme vous pouvez le penser, ce n’est pas d’un seul endroit qu’il faut contempler les chutes, tout au con-
traire, on peut passer bien des journées
Mens rm. ns
à chercher de nouveaux points de vue, dont chacun paraît plus beau, plus intéressant que celui qu’on vient de quitter.
Il faut surtout se rendre sur l’ilot qui
sépare les deux chutes, et le visiter en
détail, sans se presser surtout, sans craindre de rester longtemps au même endroit. À plusieurs places:1l est possible de s’avancer sur des pointes de rocher de manière à être presque entouré par la cascade, et même à se pencher audessus, ce qui produit un effet des plus saisissants. L’ilot est d’ailleurs sillonné à divérs points par des crevasses, au travers desquelles l’eau coule avec une rapidité torrentielle, arrachant parfois quelqu’un des arbres qui poussent sur les rochers. On se sent constamment sur un terrain menacé, rongé, ruiné de
tous côtés par les flots, et qui doit un Jour être détruit par leur action irrésistible. Ce jour-là, la chute aura sans doute perdu beaucoup de sa beauté ; mais pour le moment, ce sentiment ajoute puissamment à l’effet général.
Comme toutes les chutes, celle du -Niagara prend naturellement une forme arrondie, de sorte que l’eau tombe à une certaine distance du pied du rocher:
on peut donc se passer la fantaisie de descendre sous la cascade, non sans être trempé jusqu'aux os, il est vrai.
L'endroit le plus intéressant pour cette promenade est un point de lilot, à gauche de la chute américaine, où l’on a ménagé un établissement pour les visiteurs. Cet endroit porte le nom de Cave ofthe Winds (Caverne des Vents).
Lorsqu'on veut y descendre, on vous fait endosser dans l'établissement un
costume de bain et un chapeau de ma-
telot, genre surouet.; puis un guide vous conduit par un escalier construit le long du rocher, et tout à coup, en tournant la muraille de pierre, on
débouche au pied de la chute. Au pre-.
mier moment on ne voit rien, aveuglé qu'on est par l’eau qui vous inonde et vous administre même une douche des plus réussies ; mais si un coup de vent vient à éclaircir un peu cette pluie d’écume, l’on se trouve en présence d’un
spectacle que, pour ma part, je n’oublie-
rai jamais.Cette masse liquide qui tombe tout près de vous, au-dessus, en face, à côté, au-dessous, avec un fracas épouvantable, cette eau qui vous inonde,
vous écrase, et a l’air à tout moment de vouloir vous engloutir, forme un spectacle sublime dont le souvenir se grave dans l’esprit d’une manière ineffaçable.
On peut s'avancer plus loin et pénétrer complètement sous la cascade, mais de grandes précautions sont nécessaires, car les rochers, constamment trempés par l’écume, sont très glissants, et une chute entraînerait infailliblement la mort. On cite de nombreux accidents. [1 ÿ a quelques années, quel-
ques Jeunes gens étaient venus ensem-
ble visiter cette partie de la cataracte :
à un moment donné, une jeune fille
glissa et tomba dans l’eau ; son fiancé s’élança à son secours, mais il fut saisi à son tour par le courant, et tous deux disparurent pour toujours.
Ce n’est pas, du reste, la chute seule qu'il faut visiter: ce sont encore les environs, qui en sont comme les accessoires. À plusieurs kilomètres au-des-:
sus et au-dessous de la cascade, il faut tout regarder (sans oublier de monter à la tour dü pont suspendu pour avoir une vue d'ensemble). En plusieurs endroits, malheureusement, on a gâté le paysage en détournant des bras de rivière pour faire marcher des fabriques, en bâtissant des maisons, oumême — qui le croirait ? — en mettant des affiches sur les rochers les plus en vue.
Il y a lieu d'espérer toutefois qu’à la suite d’un accord intervenu entre l'État de New-York et le Canada, tout le territoire autour de Niagara sera prochainement neutralisé et que des mesu-
res énergiques seront prises pour empêcher ces abus de se produire.
Tout le cours de la rivière, au-dessus des chutes, est parsemé de rochers et de récifs qui ont été témoins de scènes tragiques, car le courant est si fort qu'un homme, et même un bateau, est infailliblement entrainé. L'un de ces malheurs a eu lieu dans des circonstances particulièrement dramatiques. Un pauvre homme, tombé à l’eau je ne sais trop comment, était parvenu comme par miracle à se raccrocher à un rocher et à sy maintenir. On l'avait vu du rivage, et bientôt on accourut pour lui venir en aide. Mais la distance était grande et la force du courant telle que
l’on ne pouvait pas songer à arriver
jusqu’à lui. On ne voulait pas, néan-
A M ee à le Due eo Dinard moins, renoncer à l'espoir de le sauver :
de tous côtés des cordes furent lancées, des barques mises à l’eau; mais Îles barques étaient renversées à mesure qu’elles avançaient, les cordes se prenaient dans les rochers, et pendant ce temps les forces de ce malheureux s’épuisaient. La foule des spectateurs grossissait toujours, et tous, le cœur déchiré au spectacle de cette épouvantable agonie, mettaient tout en œuvre pour arriver jusqu’au rocher. Pour empécher l’infortuné de perdre courage, on construisit un immense placard sur lequel étaient tracés ces mots en gros ‘caractères : NOUS VOUS SAUVERONS.
Hélas ! le salut des hommes est entre les mains de Dieu seul, et tous les “efforts pour délivrer celui-ci devaient
être inutiles. La lutte dura dix-huit heures; enfin, une corde, au bout de laquelle on avait attaché un morceau de bois, put être lancée de manière à venir s'attacher au rocher auquel le malheureux se cramponnait encore avec l’énersie du désespoir. Il n'avait qu’à la saisir ; il fallait pour cela lâcher le rocher, c’est ce qu’il fit, mais au moment où il étendait ses mains déjà raidies par le froid et la fatigue, vers la corde qui lui apportait le salut, il fut renversé par le courant. On le vit se débattre un instant : une fois même il reprit pied —
car l’eau était peu profonde à cet endroit — et jeta les bras en l'air comme pour implorer un secours que nul ne pouvait lui donner; puis il disparut pour
toujours dans la cataracte mugissante.
Au-dessous des chutes, le fleuve coule assez tranquillement, et malgré sa profondeur (50 à 60 mètres), on le traverse facilement en barque pour se rendre d’un bord à l’autre. Mais à quelques kilomètres plus bas, il se resserre, la pente devient plus forte, et bientôt l’on se trouve en présence des rapides du Niagara, Vun des spectacles les plus effrayants que je connaisse. Rien ne peut donner une idée de la violence de l'eau : elle bondit, s’élance, en vagues qui rappellent celles de la mer, projette son écume à une hauteur de plusieurs mètres; on dirait qu'elle se sent comprimée, écrasée entre les rochers, et qu’elle cherche à échapper à leur étreinte. ne
Un peu au-dessous des rapides se