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CHAPITRE IV FA anada GE n’est pas sans peine que

nous nous sommes arrachés aux chutes du Niagara. Mais

à toute force nous rapprocher de l'Ouest, et nous dûmes, après avoir jeté un dernier coup d'œil aux beautés grandioses que nous venions d'admirer, nous laisser emporter par le train, qui nous conduisait à Chicago. La

route traversait la presqu ile du Haut- Canada, formée par les lacs Erié et Huron; puis, après avoir franchi la rivière Saint-Clare à Port-Huron, une autre presqu'île, celle du Michigan, formée par les lacs Huron et Michigan.

Le voyage dura près de vingt-quatre heures entre Niagara et Chicago.

La presqu'île du Haut-Canada est en

pleine période de colonisation. Les colons sont en partie des Anglais et des Irlandais, en partie des Canadiens français, descendants de ceux qui fondèrent autrefois Québec et Montréal, et qui

ont conservé Jusqu'à ce jour la langue

et les mœurs françaises, ou bien encore des métis ou Pors-brälés, fils de ces mêmes Canadiens et des Indiens in-

digènes.

On sait que les Canadiens français et anglais ont souvent été loin de s’entendre ; toutefois, depuis que la colonie entière, et même chacune des provinces du Canada, a été dotée d'une indépendance presque complète, les deux races vivent en bonne intelligence. Ce n'est que tout à fait à l'Ouest, dans les provinces du Manitoba et du Nord-Ouest, qu’il y a encore parfois entre les Boisbrûlés et les Onfariens, comme on appelle les colons de langue anglaise, des luttes qui peuvent devenir sanglantes, comme en 1885.

La plus grande partie du Haut-Canada élait primitivement une forêt ; aujourd'hui encore, quand on défriche un terrain pour le coloniser, 1l faut commencer par arracher les arbres sécu-

laires qui le couvrent. Vous pouvez avoir une idée de ce travail par la gravure que voici; vous voyez aussi quel est le genre d'habitation que construisent les colons. Cette cabane en troncs d'arbres plus ou moins équarris, plus ou moins bien assemblés, dont les intervalles sont bouchés avec de la mousse, c’est la log cabin, le type de construction que nous retrouverons avec quelques variétés, dans tout le Nord-Ouest, là du moins où la civilisation n’a encore pénétré qu'imparfaitement.

Je vous étonnerais bien si je vous disais que beaucoup d'écoles américaines sont construites de cette facon.

Rien de plus vrai, cependant. Les Américains tiennent tant à l’instruction que même dans les districts où la popula-

tion est le plus clairsemée, on a voulu bâtir des écoles, et, forcément, vu le manque de fonds, on les a bâties sur ce modèle. L'intérieur n’est pas plus

brillant que l’extérieur : une chaise

pour le maître, tandis que les enfants sont debout ou assis par terre, quelques livres, une carte ou deux, un martinet (instrument très nécessaire au milieu de gamins aussi turbulents), voilà l’ameublement de classe des pionniers, et il y a encore une cinquantaine de ces écoles dans l'État de New- York, des milliers dans l'Ouest et le - Sud. | |

Ces écoles-là ont rendu bien des services, ont formé de grands hommes

et de vigoureux caractères. Le général Garfield, lillustre président dont

l'Amérique a tant pleuré la mort, a reçu sa première instruction dans une école de ce genre, perdue au milieu des bois et située à 4 ou 5 kilomètres de chez lui: ses sœurs l’y conduisaient chaque jour, et quand il était fatigué, l’aînée le portait sur ses épaules.

En Amérique on ne se met pas toujours en frais d'imagination pour donner des noms nouveaux aux endroits qu’on colonise. Souvent on se contente de reprendre un vieux nom européen et de le rajeunir. Seulement, on choisit ces noms de manières différentes. Dans l'État de New-York, nous retrouvons tous les noms de l’histoire ancienne : Athènes, Sparte, Ithaque, Rome, Utique, Syracuse.

Dans le Haut-Canada, ce sont les

capitales des États modernes. En allant de Niagara à Port-Huron, nous avons traversé Paris et Londres, et :

passé tout près de Berlin et de Dresde.

Près de Paris il y a une réserve d’Indiens Mohawks. Parfois, quand je disais à quelqu'un que je venais de Paris, on me demandait sérieusement si c'était de Paris en France ou de Paris en Amérique, comme dans le roman de M. Laboulaye.

Je n’ai fait, du reste, qu’entrevoir le Canada, et je ne pourrais pas même vous en donner une idée, si je ne vous parlais que de ce que J'y ai observé moi-même. Heureusement, un de mes

amis, M. Edwards, qui est encore dans

ce pays où il est allé chercher fortune, me permet d'emprunter à son Journal

de voyage quelques anecdotes qui pourront vous intéresser.

«J'avais fait la connaissance d’un jeune Écossais, qui suivait la même route que moi, et qui voulait, comme moi, s'établir au Canada, pour y faire de la culture et de l'élevage. Il emmenait avec lui sa femme, sa petite fille âgée d’un an et une domestique. I prit pitié de moi (car je ne pouvais pas dire un mot d'anglais). Après avoir voyagé quelques jours ensemble, nous étions devenus bons amis. Mon ignorance de

la langue anglaise avait inspiré à M. et

à Mme Brown une grande compassion.

Quant à moi, le courage que ce jeune ménage avait de quitter tout pour aller si loin à la recherche de la fortune m'inspirait aussi une vive sympathie.

« Enfin nous nous liâmes à ce point que J'offris à M. Brown de rester avec eux quelques semaines pour les aider dans la construction d’une log-cabin.

« Du reste cette construction rustique est généralement un travail collectif auquel concourent tous les voisins et amis. Dans ces contrées dépourvues d'ouvriers on est toujours prêt à se donner un coup de main, car tôt ou tard on vous revaut l’aide que vous avez accordée à votre voisin. Je restai donc avec M. et Mme Brown, et nous nous miîimes à l'ouvrage. Outre la nécessité d’avoir un toit sur nos têtes, il fallait penser aux vivres ; nous avions bien quelques provisions, mais nous

comptions surtout sur la chasse.

«Par un bel après-midi, Brown et

moi partions pour nous rendre sur les bords de french Creek. Les bords de cette rivière m'ont laissé un souvenir ineffaçable par léur beauté pittoresque. Le chemin nous avait été à peu près indiqué par un vieux colon.

«C'était un sentier de cerf. Après neuf milles (1) environ nous devions approcher du but, mais nous étions fort étonnés de monter, monter toujours. Nous arrivons près d’un. vieil

arbre creux {arbre à ours!), à côté

d’un bouquet de sapins.

CI n’y avait pas à s'y tromper, c'était bien ce qu’on nous avait indiqué. Nous allons de l’avant, montant encore, etaprès quinze minutes de mar-.

(1) Rappelons une fois pour toutes qu’un mille vaut 1600 mètres, Ne i

che nous contemplions le spectacle le plus grandiose que j'aie jamais vu!

Mais de gibier point. Nous eûmes beau battre les buissons, impossible de trouver la queue d’un cerf ou d’un daim.

Nous fûmes donc obligés de rentrer à la maison fort penauds. C'était grave, car nos vivres baissaient très rapidement, tandis que nos appétits grandissaient prodigieusement.

« La semaine suivante, Brown se trouvant trop fatigué, je voulus chercher aventure tout seul. Je pars, décidé à ne revenir au logis que-bien chargé, et je passe la nuit à quelque distance de French Creek. Le lendemain matin, après trois heures d’affût, mort

de froid (il gelait à 4 degrés), je ne

vois rien, Je retourne à mon feu, et

ces

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