‹ Dans le jardin de Sainte-Beuve, essaisChapitre 2 sur 11 · Le mariage de Hugo avec Adèle Foucher, ne nous inté · texte numérisé non relu

Le mariage de Hugo avec Adèle Foucher, ne nous inté

esserait pas si, par deux ouvrages il n'appartenait à la littc-

alure. Mais les Lettres à la fiancée — celles du poète — et

? Livre d'Amour de Sainte-Beuve nous introduisent involon-

iient dans l'intimité de cette union. Pour mieux juger le

lire de l'auteur de ces lettres il est curieux de lire dans

1 plaquette que M Eugène de Mirecourt consacrait en 1856 à

écrivain du Port Royal toute l'intrigue de ce mariage. En

ait, c'était Eugène Hugo qui devait épouser M"« Foucher et

a ruine do son espérance fut la cause de sa folie et de sa

nort.

Les vers que Hugo consacra à son frère dans Les Voix Inté-

■""•?», « A Eugène, vicomte H. > ne peuvent être pleinement

lus que lorsqu'on connaît cet épisode intime de la vie des

jeunes gens. Le ton du poète est d'une mélancolie toute

le du remords. Et d'autre part, il n'est peut-être pas sans

l de rappeler — pour ceux qu'intéressent les infortunes

.,'ales des grands hommes ou qui persistent à s'indigner

illusions de Sainte-Beuve — que dans cette pièce sont

cachasses ces deux vers peut-être trop pleins de sens :

Oh! ne regrette rien sur la haute colline Où tu t'es endormi 1

rence il joua de ces situations pour prendre de l'au torité sur tous ces jeunes gens. Ce bourgeois-né ei imposa à tous ces bohèmes insouciants. Et, comme s on l'en avait prié, avant même Les Orientales, alon qu'il avait surtout eu de la chance, il écrivit la préface de Cromwell^ — monument prétentieux et prudhommesque dans la forme, dénué à peu près d( pensée — où sous de belles phrases, graves et ampoulées, se cache l'indécision du programme.

Mais, pour de certains êtres, tout en surface, ui rôle assumé est un excitant. Hugo, qui jusque-là était uniquement un poète habile de second ordre, semble, dans la position qu'il vient de prendre — de surprendre peut-être — trouver des forces nouvelles. Acharné travailleur, « arriviste » implacable, — disons le mot dès maintenant pour ne pas avoir à le répéter — doué d'une facilité de travail très rare, en quelques années, il accumule les œuvres qui, de plein droit, l'affermiront dans son principal.

Les deux années 1828 et 1829 nous offrent ainsi une production variée, remarquable et presque fabuleuse. Ce sont Les Orientales, recueil de poèmes, hauts en couleur, peignant un Orient, fantaisiste mais séduisant, où tous les mètres sont employés par un virtuose, exploitant l'engouement du public pour la pieuse Grèce délivrée. Février de la nouvelle année voit sortir des presses Le Dernier jour cVun condamné^ mélodrame romanesque à thèse. En vingtquatre jours, Marion Delorme est achevée. En septembre, Ilernani est reçu à la Comédie-Française par le baron Taylor, administrateur. Hugo, avant sa vingt-huitième année, ramasse ainsi, autour de son nom, toute la gloire qui se trouvait jusque-là parta-

e entre ses pairs et lui. Le 25 février 1830 marque pothéose de sa jeunesse. C'est, ce jour-là, que bouigots, badouillards et Jeune-France viennent se lire pour le triomphe iVIIernani.

IAu lendemain de la représentation de cette œuvre, partie gagnée, le jeune général des troupes rouit'ujues, dut, avec l'habileté qui le caractérisait, liner la situation. La victoire avait décidé de sa iiitive adhésion au romantisme. Mais, d'autre part, ivait des comptes à régler, car, si Hugo s'offrit is l'apparence du pardon en poésie, il ne paria jamais, dans la prose de sa vie.

Aux Bourbons, qui ne lui avaient pas permis de ire jouer cette pièce, Marion Delonne, où l'un de urs ancêtres était défiguré, il garde rancune. Et, 3ur les punir, il cesse d'être l'un des appuis poétiles du trône, en attendant qu'il cesse d'être un des mtiens de l'autel.

Cet avatar s'exécute d'autant plus aisément qu'à

j. moment, le gouvernement de la Restauration a

)mbré. Un nouveau pouvoir a pris en mains les

estinées de la France. La monarchie de Juillet est

islallée aux Tuileries. Hugo lui accorde aussitôt son

îliance. Il môle même aux sentiments de fidélité,

ont il fait étalage, quelque apparence de protectionj

Mie fois qu'il adresse des vers au roi ou à quelque

ijre de sa famille, c'est pour leur donner des

i*n?s<'ils ou recommander sur un petit ton, qui ne

luffre pas l'hésitation, un condamné à mort.

A cette époque au reste, Hugo a achevé de com-

oser son personnage. Il s'est « fait une tête » : il

ontifie. Théophile Gautier nous a laissé un curieux

is de l'écrivain. C'est le temps où le jeune

■-* le va débuter dans la littérature. Il se décide,

près beaucoup d'hésitations, à aller se présenter

chez le maître. Pour se recommander à son attentioi il n'a d'autres titres que d'avoir combattu à Hernan La scène, telle qu'il l'a contée, nous fixe sur l'attitut prise, dès cette phase de sa vie, par le poète, qui viei de publier Les Feuilles d'Automne : « Deux fois noi montâmes l'escalier lentement, lentement, comme nos bottes eussent eu des semelles de plomb. L'hî J leine nous manquait, nous entendions notre cœi battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées noi baignaient les tempes... Enfin la porte s'ouvrit et a milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollo franchissant les portes de l'aurore, apparut sur Fobsci palier Victor Hugo lui-même, dans toute sa gloire.

Et voici le portrait dessiné par le bon Théo qui croqué son modèle, religieusement : « Le front éta vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhuma nés; les plus vastes pensées pouvaient s'y écrire ; le couronnes d'or ou de laurier s'y poser comme sur u front de Dieu ou de César. L'î signe de la puissanc y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient e retombaient un peu longs. Du reste, ni barbe, i moustache, ni favoris, ni royale ; une face soigneu sèment rasée, d'une pâleur particulière, trouée e illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunel les d'aigle, et une bouche à lèvres sinueuses, à coin surbaissés, d'un dessin ferme et volontaire, qui, ei s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents d'un blancheur éclatante. »

Une curieuse lithographie d'Achille Déveria, à pei près contemporaine, corrobore parfaitement ce cro quis. Elle est de 1829 et si l'on compare le dessii passionné du jeune romantique au crayon fidèle d l'artiste, on découvre aisément le trait saillant d cette physionomie, à la fois ardente et impassible C'est le parfait contentement de soi-même qu'elle exprime. On y lit, sans indécision possible, un orguei

^.arable, un dédain absolu. Le masque est volonre, lointain. L'expression est de celles qui écarît la familiarité. Désormais, jusqu'aux jours où pour mplaire à la légende et donner un semblant de rite à sa poésie, il voudra ne plus paraître que le eu, grand-père de ses petits-enfants et de tous les -mmes, la Bonté même, sa physionomie gardera ce ne sais quoi de glacial et de dur — le regard — n exprimera, en dépit de lui-même, son vrai carac-

o aiiiijui-', mille petits traits contemporains nous

révèlent : pour réaliser ce rôle qu'il s'est com- •sé, Hugo ne néglige rien. Autant jadis, au Cénacle,

s'est montré fraternel, enthousiaste, prévenant, itant, désormais, il affecte d'ignorer ses pairs, témoilant môme, envers eux, d'une froideur blessante qui s détache de lui, tour à tour.

11 ne faut pas parler de Sainte-Beuve : le cas est serve. Le poète des Rayons Jaunes n'avait sans )ute pas la conscience très tranquille et, pendant je Hugo trompait certainement sa femme avec iliette Doche, Adèle se consolait peut-être avec ainte-Beuve. Mais, avec Lamartine, avec Vigny, /ec Musset bientôt, avec Balzac et Stendhal, il est àsormais plus ou moins brouillé. Sauf quelques mitiés fanatiques, fidèles jusqu'à l'abnégation, il ne JDserveplus, auprès de lui, que des talents de second rdre. Los temps héroïques, où il pouvait avoir besoin e ses camarades, sont finis. Victor Hugo est assuré e sa gloire. 11 ne garde pas dans son entourage ui, avec l'autorité d'un égal, pourrait le traiter. Sa orte s'ouvre aux premiers hugolâtres, disciples lédiocres qui par leur impuissance contribueront Qcore à rehausser le lustre du maître.

La tactique cependant faillit ne pas réussir. Saint Beuve avait dit, aux jours heureux :

« Aux éclats de sa voix, que tout un chœur répète, Jéricho tombera ! »

Les murailles ne s'écroulèrent point cependa: aussi vite que l'avait annoncé ce mauvais poète, tr bon critique. Hugo ne put forcer l'Académie qu'( 1841. Et, deux années à peine après sa réception, subit encore un échec, plus net et plus définitif, av< Les Burgraves, qui s'effondrent au théâtre. Enfin, h lettres sur Le Rhin restaient en pile chez le librair Au même moment, cet homme pour qui la vie n'av£ eu jusque-là que des sourires, était atteint par i: drame tragique : sa fille Léopoldine, mariée dei mois auparavant, était noyée, à Villequier, par le fl du mascaret, en même temps que sdu mari.

Si jamais Hugo douta de lui-même, s'il conn une heure de découragement, ce fut à cet instant ( Sa vie. L'orgueilleux eut peur et revint au siieiic écrivant toujours sans doute, mais ne publiant plu Et cependant, il n'eût pas été lui-même s'il avait f se laisser oublier entièrement. Il fallait toujours à ; personnalité une .scène, sur laquelle s'affirmer. ]> prévoyant pas que deux années plus tard une révoh tion emporterait cette monarchie de Juillet, qui sati faisait au fond ses plus sincères aspirations politiqn de bourgeois enrichi, il se laissa nommer en 18 pair de France.

Prenant son rôle très au sérieux, tirant vanité c son titre, il se lança dans la politique. A la Chambi Haute, son action fut nulle, son altitude puérile, Te?

^•iion do £cs opinions ridicule. Avec une incons-

ice des réalités, aussi grande que son orgueil, il

au pied de la lettre l'image qu'il avait si souvent

I employée dans sa poésie et dont il fit par la suite

lieu commun: que le poète est un conducteur de

i)les. Il voulut exercer* son devoir de flambeau».

parla à des hommes formés aux réalités, une'lan-

faite de rhétorique et d'incompétence, qu'il prit

îiême pour de l'éloquence : « Le peuple laissera

lois, dit-il un jour, enfoncer leurs pauvres petits

.'es dans le granit du sufl'rage universel. » Et

me tous les gens censés se moquaient bruyam-

it de lui, Hugo se fit républicain.

,\ Révolution de 1848 survenant, il se crut sauvé.

orgueil l'avait persuadé que si les pairs le rail-

:it sans pilié, c'est qu'ils étaient incapables de le

[prendre. Il reprit, avec la ténacité de l'ambitieux,

ribune dès que la République fut proclamée ; dans

veinte où tant de Ledrus-Rollins passaient pour

orateurs, on l'écoula. Et il parla beaucoup, ne

mouvant supporter le triomphe de Lamartine.

Alors, il se fit encombrant. Aux questions les plus lechniques, il apportait son aptitude poétique. Il môla du ro'nantismî aux problèmes les plus vulgaires. Pendant des heures, il tenait sous l'ennui de •arole prudhommesque, ses collègues, mêlant des Htés de bon bourgeois rente à des audaces de bavard impénitent. Il avait un remède, une solution pour toutes les misères sociales. Les pires utopistes de ce Parlement étaient auprès de lui des hommes sensés. A s'écouter parler, Hugo crut qu'il avait de l'importance. Il se persuada si fort de cette influence, que, plus tard, il assura qu'elle avait existé, ayant le naïf espoir qu'au moins la postérité pourrait se laisser duper par son propre témoignage. Il avait pris fait et cause pour le prince Louis-Napoléon, pensant

que celui ci ne pourrait faire moins que de le chois comme ministre — et nue cela lui permettrait d retrouver une popularité à peu près égale à celle d Lamartine, qui avait singulièrement éclipsé la sienm Le Prince président l'oublia.

Alors, se tournant contre lui, il perdit toute mesur€ fit une opposition imprudente, rageuse et désordon née. Le 2 décembre, n'attendant pas la proscriptioi et, retrouvant sa prudence d'esprit coutumière, il s'en fuit à Bruxelles, d'où il gagna Jersey, puis Guer I nesey. Ayant le choix, comme il le dit lui-même entre la Honte et la Mort, il ne choisit ni l'une n l'autre ^ . De son incursion dans la politique, ses discours heureusement oubliés, il ne rapportera qu'une phraséologie de démagogue, qui, désormais se mélangera à tous ses poèmes, lui assurant une popularité immense et le pontifical suprême, à l'heure où la République se réinstallera, en France.

A Guernesey, l'habile homme achève de se ressaisir. 11 se venge tout d'abord, en vers et en prose. Il écrit Les Châtiments, Napoléon le Petit et U Histoire d'un crime. Gomme si nous n'avions pas eu les Tragic/iiesdQ d'AubignéetLes lamhesde Ghénier,ilse donne des airs de créer la satire lyrique. Il joue au « délire sacré ». Il affecte de vaticiner et peut-être bien, dans les premiers temps de l'exil, la rage l'aveugle-t-elle vraiment. En fait, il reprend pied rapidement, se réjouit en poète du filon nouveau qu'il découvre ainsi sur la terre étrangère et tout en affectant de pleurer devant la mer qui lui cache la France — comme autrefois les Juifs se lamentaient devant le mur leur

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