‹ Dans le jardin de Sainte-Beuve, essaisChapitre 3 sur 11 · Lr Légende des Siècles, Ed. Hetzel, IV, p · texte numérisé non relu

Lr Légende des Siècles, Ed. Hetzel, IV, p

[ érobant Jérusalem — l'ambitieux, l'homme du proctlé, se réjouit de cette occasion qui lui est offerte le se rendre intéressant.

Confortablement installé à Hauteville, entre sa crame et sa maîtresse, entouré de ses mamelucks )rdinaires, qui se relèvent pour le service d'honneur, jui viennent, par roulement, à Guernesey, prendre le not d'ordre et chercher la « notera faire passer, dans es journaux de l'opposition, faisant grasse chère, !ullivant le calembour, travaillant à nouveau prodigieusement, il ne souffre qu'en représentation. Mais il -ient beaucoup à paraître souffrir, à êtrel'Exilé-type, :elui qui brave Sylla, seul avec sa compagne, la mer immense, avec l'océan. L'attitude favorite de ce temps le représente, au sommet d'un rocher, le front dans la main, en conversation avec la mer.

C'est là que commence véritablement « le délire sacré ». Jusque-là, ainsi que nous le verrons, Hugo a été surtout un prestigieux ouvrier de la poésie. Il a réalisé des « chefs-d'œuvre », au sens corporatif et médiéval du mol. Mais tout son orgueil s'est borné à tenter, parmi ses pairs, une poésie plus parfaite. En dépit de ces extravagances voulues, Hugo est encore, jusqu'après Les Châtiments, un poète de tradition, ayant fait plus de bruit que de mal.

A partir du Coup d'htat, il n'en est plus ainsi. De la haine, que lui suggère la défaite, il fait un système philosophique. Il se persuade que l'exil l'a -sacré martyr et que c'est l'apanage du seul génie. Il veut, toujours fidèle à son procédé, le persuader aux autres. Comme il est un très habile artisan, connaissant admirablement son instrument, il tâche, croyant les yeux de tout l'univers tournés vers lui, d'étonner le monde, de stupéfier les planètes et de bondir de l'humanité jusqu'aux éléments. La ftier borne son horizon. 11 jette au loin sa lyre trop faible maintenant pour

porter ses chants. C'est le rythme des flots qui sei est digne d'accompagner sa voixdésormais.ll se figur être son interprète assermenté et il publie La Légend des Siècles , — (\\i\ gagnerait singulièrement à être rt duite au quart des pièces qui la composent ; ces Chà timents, qui seront bientôt, à l'exception de cinq o' six poèmes, tout à fait incompréhensibles; Les Chan sons des rues et des hois, recueil pénible de fantaisie erotiques et séniles, où le poète s'efforce vainemen à atteindre la légèreté, mais révèle clairement tou son mauvais goût; Les Contemplations, où se groupent les poésies écrites surtout entre 1840 et 1850 e qui, par conséquent, n'appartiennent pas à cette période, Les Misérables, roman gigantesque, dénué d( toute composition, où les plus belles pages sont per dues dans une affabulation interminable, grotesque et ennuyeuse tour à tour — ou tout ensemble.

Napoléon III n'eût pas été le romantique lamentable qu'il fut toute sa vie s'il eût condamné Hugo à l'exil perpétuel. Au fond, il admirait Hugo. Après avoir salué « Napoléon le Petit par Victor Hugo le Grand », ce brave homme l'eût aisément laissé rentrer en France. Mais cela n'eût pas fait le jeu du poète démagogue. Volontiers il eût répondu : « Et s'il me plaît, à moi, de demeurer en exil ! »

En fait, il comprenait tout le parti à tirer de la situation. L'éloigiiement le grandissait. De son rocher d'opéra-comique, truqué et rendu confortable, il pouvait hausser le ton et grossir la voix. Plus heureux que le Gain de La Conscience, il avait trouvé dans sa désespérance une « chaise » sur laquelle s'asseoir. Des générations grandissaient qui, naïvement, prenaient au sérieux son attitude. Même si l'Empereur l'eût à ce moment supplié de devenir son ministre, il n'eût pas échangé son repaire capitonné pour un palais, dans cette chère France qu'il adorait d'au-

il plus qu'il s'en tenait éloigno de plein gré. \IaiQtenaut, il était si sûr du succès qu'il data Guernesoy les poèmes les plus comiques. Satiie, insultant un homme qui se désintéressait absoiientde lui — ce« misérable » qu'il ne parvint pas lire « hurler » ~ il prétendit aussi désormais à MJer les peuples, i\ leur fournir une morale, une iaphysique, une politique. A coup d'à-peu près, [itithèses, il fonda une religion et une sociologie. Ire deux chefs-d'œuvre, devenus presque inconsiits à cette époque et en tous les cas presque dédaignés, il aspira à être un penseur et un justicier. Comme le neveu de son idole l'avait méconnu, il fit défiler, devant le tribunal de sa mégalomanie, l'histoire du monde depuis la création. Et il s'imposa laborieusement la tâche de reviser toutes les aventures de la légende et de la réalité, pour trancher en '■"rnier ressort.

Les jeunes gens qui avaient commis la faute de se laisser prendre à sa phraséologie, lui témoignèrent leur reconnaissance en facilitant son retour. L'admirable esprit de suite politique, qui inspire notre histoire depuis 1789, amena, le 4 septembre 1870, la chute de l'Empire. Gambetta, héros et héraut de ces générations, se chargea d'assumer la succession. En son nom et au nom de ses camarades du Procope, il recueillit les destinées de la France et affirma leur volonté commune de fonder une République, s'inspirant des profondes conceptions de Hugo qui pendant vingt années venait de bafouer le prêtre, le soldat et le magistrat.

Ce fut l'apothéose du vieillard. Il avait été l'exilé. îl devint le prophète, le voyant. Comblé d'honneurs,

il fut désormais le grand ancêtre de la Démocratie i nouvelle, le pontife laïque à barbe blanche, sénateur, avant de devenir le mort sublime auquel on réserve la sépulture au Panthéon. Il utilisa la guerre ellemême,fidèle une dernière fois à ce principe qui avait été l'inspiration profonde de son lyrisme : l'actualité. Il écrivit L'Année terrible. Puis, il revint à sa manie et vaticina de plus belle. Entre sa rentrée en France et sa mort, il continua, sublime d'inconscience, d'indifférence et d'égoïsme, à écrire des œuvres vagues, aux vocables pompeux et vides. Il essaima beaucoup de recueils qui pourraient tous être groupés sous ce titre-type de l'un d'eux: Les quatre vents de l'Esprit.

Il était devenu l'idole populaire et mystique, dont on cite le nom avantageusement, qu'on ne lit jamais et qui sert néanmoins de référence intellectuelle et morale aux hommes politiques. C'est à ces titres divers, bien plus qu'à son génie poétique, qu'il dut, le 20 mai 1885, d'être conduit, après des obsèques nationales, par les républicains, au Panthéon.

Jusqu'au terme de ses jours Hugo régla ainsi sa destinée. Il fut un des hommes qui s'efforcèrent le plus, à travers les âges, de vivre « en décor ». Il avait tout préparé pour que sa mort elle-même fût à cet égard digne de sa vie entière. Son testament est peut-être le chef-d'œuvre de cette longue étude de pose, à laquelle il avait consacré tout son effort. Chaque mot en est un effet. La simplicité même, tout apparente, est réglée pour la rampe. Le raccourci des phrases est un trompe -l'œil oratoire. Tout Hugo, par une synthèse imprévue de son existence et de son œuvre, se trouve résumé dans ces dernières lignes où le moindre trait est calculé pour obtenir le plus de suffrages possible. Mauvais poème, admirable mise en scène : il n'est peut-être pas de plus parfait symbole de la destinée et du génie de Hugo.

Ijfpuis 1890, cette destinée et ce génie sont évalés. Le mirage n'est pas encore entièrement dissipé t cela tient, en grande partie, on ne saurait trop le épéter, à l'auréole solidement fixée derrière le visage lympien du poète, par les desservants du culte repu- )licain, par les vieillards qui eurent vingt ans, vers 860. Mais la critique s'est ressaisie. On relit, n'en (éplaise au grand mort, les œuvres de Louis Veuilot, celui qu'il crut écraser en l'appelant un zoïle cagot. ii Ton s'aperçoit que, si celui-ci synthétisa spirituelement les divagations du poète en le définissant : Jocrisse à Pathmos », il sut aussi bien littérairenent le juger, avec beaucoup de bon sens et de finesse.

Des études, comme celle de M. Jules Lemaître, 'omme celle de cet essayiste remarquable, trop tôt disparu, qui s'appelait Emile Hennequin, nous' ont montre que l'on pouvait, sins sacrilège, approcher le piédestal, sur lequel on avait hissé l'auteur des Châtiments, Qu'on excuse cette locution familière, nous nous sommes rendus compte, grâce à ces bons esprits, que tous les vers de Hugo n'étaient pas « parole d'évangile ». Dans le silence du cabinet de travail, nous avons murmuré pour nous-mêmes ces vers que nous étions accoutumés d'entendre, psalmodiés, déclamés religieusement et, il faut bien le dire, nous avons enfin reconnu que beaucoup d'entre eux sonnaient magnifiquement le creux.

Puis l'épreuve du centenaire, cette épreuve que supportent si mal les romantiques, est venue. En 1902, malgré la pompe dont on a voulu officiellement grandir cette cérémonie, des enquêtes ont été faites et Ton s'est aperçu avec étonnement que les opinions audacieuses, émises à propos de Hugo par M.Lemaî-

tre, par Veuillot, par Hennequin, par Renouvier li même, s'étaient répandues. En dépit du culte to chant dont Paul Meurice entourait la mémoire des illustre ami, des lézardes avaient fendu le beau bl de Carrare que l'on nous présentait comme l'œuv du maître.

Sans doute nous admirons encore. Nous revem quons avec orgueil Hugo, mais le jour n'est paslo où, au lieu de lui consacrer une bibliothèque spécial nécessitée par les cent volume de son œuvre, no réclamerons à quelqu'un de nos maîtres spiritue de nous composer une anthologie des chefs-d'œuv éternels, perdus dans l'amas et le fouillis de ses po mes, de ses romans, de ses drames.

Et ces chefs-d'œuvre ne seront pas nécessaireme des poèmes entiers. 11 y a à prendre et à laisser da ses meilleures pièces. On nous a montré comme Hugo travaillait. Notre esprit critique a été éveil par l'implacable analyse de Hennequin et de M. Pier Lasserre. Nous nous émouvons difficilement aujou d'hui à voir défiler sous nos yeux la théorie mêlt des images du grand homme. Nous trouvons légèn ment fastidieuse cette énumération : elle nous fa songer aux cortèges des figurants d'opéra.

Il faudrait choisir, par exemple, seulement à pai tir des Feuilles d^ Automne, pour les recueils de ver; et l'on pourrait s'arrêter à la dernière Légende dt Siècles à condition de relier la Fin de Satan à cetl grande œuvre. L'on glanerait, dans les premiei recueils, des pièces comme la Vache, le Carillon, o le bel Hymne aux morts :

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie.

Entière, la Tristesse d'Olympio serait conservée. 0 sacrifierait toutes ces romances, ces « guitares »,ce

Victor hugo 133

oaroles où les teniines, les roses et les étoiles sont ùmdues en strophes prétentieuses, bien faites et une toute inutiles.

Ml ne peut pas, en ces quelques lignes, dénom-

tous les morceaux à retenir, mais dans tous ces

lUX, surchargés et de mauvais goût, que mit au

ide le poète, on pourrait détacher une pierre

10 belle eau ou un petit morceau d'or, repris pour

kselure, après la coulée. Dix vers ici, décrivant

paysage, un geste, une forme nous contenteraient

uxquela pièce entière qui, souvent, nous décou-

' par sa longueur de prêche et le ton insupporta-

lu chorège. Pour ma part, j'aurais parfois assez

1 hexamètre parfait, aux résonnances profondes

-(usuelles.

Dans la Léqende^ il conviendrait de procéder avec join et se débarrasser résolument de toute la partie ie Tœuvre à prétentions hislorico-philosophiques. Booz endormi y qui est peut-être la pièce la plus pure, la plus parfaite, la plus belle du poète, mériterait une^place à part. On prendrait la Rose de Vlnfante^ le Satyre — un peu. diminué toutefois — d'autres encore, très peu...

Dans les œuvres contemporaines, A Villequier représenterait le meilleur des Contemplations ;iouieîois il serait bon de ne joindre à cette pièce aucun autre morceau, sur la mort de Léopoldine Hugo, car l'admiration risquerait de se refroidir, à reconnaître que le poète a joué de sa douleur, comme de ses amours, comme de ses haines. De même, si Ton reproduisait, comme modèle des Châtiments, la belle pièce le Manteau Impérial^ qui commence ainsi :

O vous dont le travail est joie...

on ne donnerait peut-être la physionomie vraie du

livre, mais ce serait sans doute tout profit pour poète, qui voulant faire hurler, commença par hur lui-même.

Il y a aussi une seconde Légende des Siècles : encore on devrait sans doute se montrer discret. « délire sacré », avec la meilleure bonne volonté monde, rend la tâche malaisée. Peu de personc sérieuses consentent à lire, et lorsqu'elles ont ce ce rage, à lire sérieusement les divagations tumultueus et mystérieuses de la fin du livre... Je laisse à d'auti l'agrément de chercher ce qu'il conviendrait de gî der dans les romans et les drames.

Mais, au fait, en ébauchant cette anthologie q je souhaite, je me rends mieux compte de la ver qu'elle pourrait avoir. Aux générations nouvelle elle dessinerait un Hugo admirable, libéré de s défauts techniques et personnels. On favoriser même, je l'espère, le désir que peuvent avoir to les personnages officiels qui veillent sur sa divinil On ne saurait plus les contradictions de sa vie, 1 mesquineries de son caractère, les faiblesses de pensée. On ignorerait que ce poète, puissant et abo dant, fut souvent prolixe, que ses images s'encha naient mal et que, assez souvent, il commit des met phores incohérentes. On ne serait pas peu à peu distre par le procédé, qui devient visible, à vivre dans ; familiarité, par ces oppositions d'ombre et de lumièr pas toujours heureuses, par ces antithèses forcées, C' contrastes cherchés qui tendent vainement à noi étonner et qui nous ennuient finalement. Les app< sitionsde substantif, « la marmite-budget », « le patr promontoire > seraient dissimulés autant que poss ble, — malgré le goût fâcheux que montrait poi

'S leur père. Et enfin, de cet liomme, qui était, après

il, un bon Français, lorsque sa haine n'entrait pas

lice, on dissimulerait tous les morceaux où il railla

: :o?, les soldats, où il maudit la guerre ; car c'est

re pour les avoir appris par cœur que tout le

>0Dnel politique qui s'installa au pouvoir et créa

'>lc contemporaine donna de si mauvais ense'igne-

iitsaux générations nouvelles. Ainsi, ayant quel-

' peu débarrassé cette statue encombrante de son

iiantisme moral et littéraire, on garderait encore

belle image de ce poète qui eut du génie, à la

j')n dont M. de Buffon définit cet apanage.

Sur nos places publiques, on ne verrait peut-être

plus qu'un buste — mais parfait — de l'écrivain, qui

décrivait Palestrina d'un mot, lui convenant admira-

" ment à lui-même :

11 n'apporta que l'art du mystère et du vague.

[très l'avoircontemplé l'on pourrait peut-être encore s'mterroger,a{in de savoir si ce maître de l'Anthologie nouvelle, père du Procédé etde l'Inconscient, à force de vouloir faire grand, à force d'en avoir donné l'illusion à tort si longtemps, n'a pas découragé les nouveaux venus de tenter à leur tour la grande œuvre. A sa suite et depuis sa mort, en effet, les deux grandes écoles poétiques, que nous avons vu naître, l'école Parnasëienne et l'école Symboliste, se sont confinées dans des travaux de facture parfaite, puis de noble inspiration, mais les uns et les autres de dimension médiocre. C'est le sort de tous les lieutenants d'Alexandre. Lorsque ces grands conquérants, qui veulent dominer le monde, disparaissent, ils ne laissent que des ruines après eux — et leurs héritiers, môme mieux doués qu'eux-mêmes, supportent le contre-coup de la présomption du mnître, qui fut heureux injustement.

oici un des écrivains les plus curieux de l'époque antique, encore qu'au point de vue littéraire, on le assez volontiers de l'ignorer aujourd'hui. On « oue plus de notre temps la lecture de ses œuvres, lelà de la vingtième année et ses pièces, demeurées lépertoire, font la joie à peu près unique des famil- — les soirs d'abonnement, — à la Comédie-France. Lorsque Dumas fils vivait encore, par courtoipour faire plaisir à ce bon fils, on consentait , Iquefois à parler de ce « type » extraordinaire et lans les milieux littéraires, on tournait la difficulté 3t le compliment en célébrant Les trois mousquetaires. Mais, à franchement parler, on ne tient plus beaucoup à s'occuper de lui et de son œuvre. On s'attache à le situer «hors la littérature ».

En fait, Alexandre Dumas père, avec tous ses défauts, sa fécondité déconcertante même, son absence totale « d'écriture », demeure encore un de ceux parmi les écrivains de l'Ecole, dont l'œuvre fut la plus curieuse et la plus importante. Ce tempérament de géant supporta sans effort sur sa large carrure le poids des ruines bénévolement accumulées par lui-môme et sesbons contemporains, bien moins préparés cérébralement, héréditairement et sentimentalement môme à ces mœurs révolutionnaires.

Si les fêtes centenaires * d'Alexandre Dumas p^ ne s'étaient légitimées par elles-mêmes, elles se fu sent justifiées d'un simple détail. Il est piquant.

Les plus célèbres historiens de notre littératu nationale ignorent la date exacte de la naissance 1 ce grand écrivain. Des esprits très distingués, 1 Lanson, les Doumic, feu M. Petit de Julleville li même s'obstinent par une touchante solidarité à faire naître en 1803. Dumas, qui avait plus la coqu( terie de son âge que celle des dates, leur eût sa doute pardonné cette illusion, qui le rajeunissait d'ui année, en fin de compte. Mais, malgré ce bel accor il faut tout de même essayer d'être exact, dût légende subsister après cela.

« Je suis né, écrit Dumas, au début de ses Mémo res, à Villers-Gotterets... J'y suis né le 24 juillet 180 rue de Lormel, dans la maison appartenant aujoui d'hui à mon ami Garlier, qui voudra bien me la ven dre un jour, pour que j'aille mourir dans la chambr où je suis né et que je rentre dans la nuit de l'ave nir au même endroit d'où je suis sorti de la nuit di passé ; j'y suis né le 24 juillet 1802, à cinq heure et demie du matin. »

C'est là, ou je me trompe fort, une date précise n'est-ce pas ? C'est même à peu près la seule chose complètement exacte des Mémoires. Car, ailleurs, — dans ce même premier volume où le bon bluffeur d( Dumas, qui avait de perpétuelles mégalomanies, essayait d'attraper le ton d'un Rousseau ou d'un

1. Cet article parut à la Revue Bleue, lors du centenaire de auteur des Trois Mousquetaires,

.^aubriand — il avait entièrement oublié Theure avait assignée à sa naissance, au début môme du \i\e\ Dans cette seule phrase, d'ailleurs délicieu- •nt ampoulée, il nous légua en effet très imparlaent l'idée de ces lieux où il vit le jour...

C'est au bord de la grande route nationale, travernt nie de France, qu'il était né, dans une annexe de '{ôtel de VEcu, tenu par son grand-père maternel, iaude Labouret. Ce digne aubergiste, qui entendit •n premier vagissement, avait l'honneur de comander la garde nationale du pays. Par ailleurs, lexandre Dumas Davy de la Pailleterie était fils du cnéral de division Alexandre Dumas, petit-fils du larquis de la Pailleterie, ancien commissaire de artillerie et grand ami du célèbre duc de Richelieu - ce qui, en ce temps-là, équivalait aux plus belles ignités. Mais ce marquis, était bien de ce temps où le^ lames de la cour se plaisaient à distraire leurs loiirs, en la compagnie de singes des Iles. Il épousa m peu de même façon une petite négresse de Saint- Oomingue, Gessette Dumas.

L'écrivain avait donc en lui, grâce à ces hérédi-

.és si diverses, juste ce qu'il convenait de sang noir

T accuser leur contraste et le rendre plus appa-

l, pour lui procurer de ces mouvements naturels,

très violents, où, tourù tour, devait se reconnaître le

petit-fils d'un marquis, gracieux et sans cœur, d'un

brave homme du peuple pataud et bon, et d'une

'^^resse de Trou- Je ré mie... Cependant, en dépit de

origines un peu troubles, en dépit de ses dires

i. A. Dumas, Mémo ires, édition Calmann-Lévy, pap:o 1 5 h. 1/2,- page 196: 4 h. 1/2.

romantiques, il vint au monde, comme l'enfant c meilleurs bourgeois de tous les temps, chez s grand-père, où s'était retirée, pour ses couches, douce Marie-Louise-Élisabeth Labouret.

Voilà qui apparaît à la postérité avec beauco moins de byronisme et de grandeur que ne l'e peut-être souhaité ce farouche démocrate, fils « démocrate, qui commence ses Mémoires par uî dizaine de pages généalogiques. En fait, la faç( dont « on sort de la nuit du passé » n'a aucune espè d'miportance, ainsi que devait le lui apprendre que que soixante ans plus tard, son bon cœur de fils, da \e Fils naturel comme il l'avait d'ailleurs enseigné celui-ci. Et pour ma part je n'eusse pas en vérit attaché tant d'intérêt à cette formalité de pur éta civil, si, d'un côté, je n'avais rencontré, au seu ' même d'une existence célèbre, la preuve de l'imag nation débordante et populairement littéraire qi allait le glorifier ; et de l'autre, s'il n'eût été au moir convenable de rétablir, à l'heure des fêtes, la dai ^.jhehtique d'un centenaire...

Ce sauvageon devint Berlick, par la grâce d'un sui nom, en attendant d'être Alexandre Dumas. So enfance s'écoula simple et libre. Elle fut moin troublée que celle de la plupart de ses contempo rains. Il était fils sans doute de général, comm Hugo, mais son père n'avait pas les sympathies d Napoléon. Pour avoir vécu très haut dans cett bohème soldatesque du Directoire, il était tenu ; l'écart par l'ancien compagnon « des travaux et de périls »;, devenu l'Empereur. Il était même détesté César ne lui pardonnait pas d'avoir dédaigné soi marquisat à l'époque où lui-même ennoblissait se généraux.

En peu de temps, ce chef républicain, excellen

ler supérieur, l'effroi des Autrichiens qui l'avaient

>mmé « le diable noir », une manière de géant

ne blanchi, aristocrate et plébéien tout ensera-

tut mis à l'écart et tenu en suspicion : il avait

i. jadis, présider aux heures si peu républicaines

;> Vendémiaire. Et ce fut sans doute là la cause

(>me de sa disgrâce, car dans un audacieux

i veille, Bonaparte craignait peut-être, l'exemple

at, un audacieux du lendemain. A Villers-Got-

■s, « le plus ancien officier général du grade »,

' en non-activité, se retira. Il vécut une vie

este, avec sa pension de 7.500 francs. Il ne

,^eait qu'à sa famille et à tromper son oisiveté

lyée par la chasse, les exercices violents et les

j;es. De temps à autre, il venait à Paris revoir

que ancien compagnon plus heureux, Lannes,

ae. Murât, Junot, d'autres encore.

[1 chapitre des Mémoires, — charmant au reste, —

^ laisse même entendre qu'il entretenait de meil-

1 3ures relations avec la princesse Pauline qu'avec

'^^ frère. Car l'enfant de trois ans garda un souve- Irès vif, d'une visite chez elle, un jour où ilaccomaait son père: «La joue blanche et rose de la prince, dit-il, effleura la joue brune de mon père... l'avait fait asseoir à ses pieds qu'elle posa sur

-o genoux, jouant du bout de sa pantoufle avec les

ioutons de son habit... »

C'est dans ce cadre, un peu difTérent de ceux où

oulèrent les enfances de ses contemporains, que

lick passa les premières années de sa vie. Il

lait pas moins turbulent que ceux de son ûge sans

doute ; mais, comme fils de disgracié, il n'avait pas

le droit de donner à ses enthousiasmes le môme

l44 DANS LE JARDIN DE SAINTE-BEUVE

sens que tout le monde. Pour calmer son tempe ment, il s'adonna donc passionnément à la cha dès la première jeunesse. Après la mort de son pè qui disparut lorsqu'il commençait à le chérir com un ami, — en 1806 — il se jeta violemment dans et diversion.

Cette vie, retirée et sans grands événements, c( nul toutes les joies des enfances qui s'écoulent di les petites villes provinciales. Dans ce milieu, lé{ rement restreint, où tout le monde se saluait, des traditions, des légendes et des originalités 1 maient un fond de conversation sans cesse ressas il prit goût à ces histoires d'autre temps, qui trav saient le récit des vieilles gens, avec la rapidité fu tive des biches, coupant, d'un hallier à l'autre, routes ombreuses de sa chère forêt de Villers-Cot rets. Sur ces chemins, où les paysans — hommes femmes — s'arrêtaient à causer, sans la hâte ni fièvre des villes, il entendit ses premières leç( d'histoire vécue. , ir

Il acquit là ce goût du merveilleux, auquel' clinait déjà son imagination d'exotique. Il se co posa une psychologie robuste, assez rudimentai mais très juste en somme, qui lui devint com un second instinct. Puis, un jour, sur ces mon routes, courant du Soissonnais à la Picardie et a Flandres, il eut, lui aussi, sa vision de l'épopée i poléonienne. Elle fut mélancolique. La chaise poste de l'Empereur passa comme l'éclair, par petite ville, emportant l'ennemi paternel vers plaines de Waterloo... Ce furent de tels événemen violents ou simples, qui formèrent sa conception la vie et de l'histoire. Toute son existence, ces in ges disparates, qui avaient passé dans son jeu regard, demeurèrent présentes à son souvenir. 1 ces bribes d'épopées militaires, romanesques et fan

ALEXANDRE DUMAS PÈRE 1 i5

<, il composa sa notion de la vie, môlant dans imagination la chimère, l'histoire et la r6a-

iis tout ceci serait encore insuffisant pour expli-

cette invraisemblable fantaisie, cette incessante

iche des sentiments les plus variés qui se cpm-

- son œuvre. Avec les exploits d'une seule

»n de ses héros, il y aurait largement de quoi

•' une chronique, très apocryphe et sublime, de

les peuples de l'humanité. Jamais la nature

line ne se révéla plus courageuse, plus loyale,

i> égoïste. Il (it de ses romans un vivant repro-

' la divinité, mère des hommes. Il n'oublia que

s lui dédier. Par tempérament, avec sa psycho-

qui s'attardait, s'atténuait et s'affaiblissait, en

(Te de protestation, dans ces circonstances,

son érudition, indispensable en Toccurrence et

•ependant, h\chait pied crânement, pour ne pas

; à se mêler de pareilles erreurs philosophiques, il

i au point de faire de toutes les existences qu'il

iita, ce qu'il faisait pour sa propre biographie. Il

iiia tous ses romans d'histoire, en homme dont la

unesse s'était passée à raconter ou à entendre des

ires de chasse. Ce grossissement, cette optique

iigieuse de son œuvre, cette accumulation de

auto faits et de prouesses, d'histoires de géants

acomplies par des hommes, — ce fut l'involontaire

éformation à laquelle devait se plier toute son

xistence. Il subitla rançon que comportaient tous les

ons qu'il avait reçus. Pour avoir parfois noté quel-

ues bons récits invraisemblables, — comme les

.ardes des chasses, familiers des chasseurs, en racon-

ent, — il voulut renouveler sans cesse l'ébahisse-

l admiratif de tous ceux qui s'étonnent facile-

iL, n'ayant pas connu la vie au grand air, l'heu-

euse splendeur des routes libres et la joie de mesu-

rer leur force par des tours prodigieux, moins p digieux cependant que la légende...

Voilà l'adolescence de Dumas... Elle a pour é ments une hérédité patinée au soleil des tropiqu une éducation de fils de héros, cette vie sans évé ments d'une province où l'on se plaisait encore, i ■ a cent ans, aux légendes, aux commérages, a ■ récits cynégétiques. Elle inspirera toute son es tence. Elle fera de lui l'être puissant et bon de vie parisienne, l'hercule des histoires courant rédactions, entre 1810 et 1860; elle laissera surt sa trace dans les Trois Mousquetaires, Ange Pitou Reine Margot, les Grands Hommes en robe de cha hre.

Mais il n'est pas que cette face au génie du C( teur. Il y eut en lui non seulement l'auteur Henri III et sa cour mais aussi celui d'Angèle, Richard Darlington, d'Antony et de Kean. Et voici i forme de talent qui ne s'expliquerait pas suffisamm par cette vie, toute d'instinct et d'indépendance, s; littérature, menée par Dumas, au seuil de son ex tence. Berlick justifie et endosse les récits épiqu( mais il reste à signer toutes ces œuvres que je cit plus haut et qui, pour être les plus dédaignées, en toutes, à l'heure présente, ne sont ni les moins curi( ses ni les moins géniales. Elles sont peut-être mê les seules qui lui vaudront de durer littéraireme

Notre temps, qui adore les contrastes, comme t( bon siècle pourri de littérature, affecte de préfé celles qui sentent le moins l'imprimerie ou le cabii de travail. Il convient que Dumas paraisse enfin nous explique comment, après avoir écrit ces é] pées de bon garçon, comme d'autres font des hal res ou des « sandow's », pour passer leurs nerfs se donner de l'exercice, il en vint à écrire ces pièc de théâtre, étranges, romantiques en diable et cèpe

inl réalistes, beaucoup plus prochaines certaine- .'Qt de la vie que celles de tous les autres écrivains, - contemporains.

Il avait vécu connue une jeune brute jusqu'à sa

\-!uiititMne année. Vers ce temps, il se lia avec

iix jeunes gens, un peu ses aînés, qui dirigèrent

- enthousiasmes vers des sujets nouveaux, auxquels

..:. pouvait certainement l'incliner son naturel. Un

officier de hussards qu'il rencontra, Amédée de la

Ponce et Adolphe de Leuven, qui devait avoir son

heure de célébrité, l'amenèrent au travail. Le pre-

: T,qui goûtait ce caractère un peu sauvage et sans

lure, paresseux et prime-sautier, lui inspira le

-ir de connaître certaines œuvres d'aventures, pres-

' aussi belles que celles de ses récits. Dumas lut

liller, dont il profita et Shakespeare, qui l'ennuya.

11 passa, sans longtemps s'arrêter, à Corneille et à

Riicine, qui lui procurèrent à peu près le même plai-

que le grand Will. Puis il rejoignit enfin, comme

l'-s autres jeunes gens de son temps, les auteurs des

ballades allemandes. On ne saura sans doute jamais

exactement pourquoi Lenor de Burger provoqua la

crise décisive qui fit de lui un homme de Lettres.

Vdolphe de Leuven, le futur auteur du fameux i >>6tillon de Lomjjumeau^ lui apporta de Paris un peu de cette atmosphère d'enthousiasme, où grandissiient les jeunes romantiques. Il lui raconta ses aventures jde coulisses, le passionna pour des potins de théiUre, évalua à son profit les talents et les génies, lui donna, lui envoya, à chaque apparition chez les fameux « marchands de nouveautés » les primeurs intellectuelles d'une saison. 11 reçut ainsi

l48 DANS LE JARDIN DE SAINTE-BEUVE

Louis XI de Delavigne, Ivanhoe de Walter Scott, sans doute sans être vu, parla sans être entenc mais enfin vit et parla à quelques-uns des personr ges célèbres, de ce temps, comme Soulié, Talma M"« Duchesnois. Enfin, ce qui prouve ampleme que le jeune homme avait fait peau neuve et s'ét civilisé absolument, c'est qu'à dix-huit ans, il éc vait un mauvais vaudeville, refusé d'ailleurs, et qu abandonna la belle liberté de Villers-Cotterets po devenir fonctionnaire...

Dès son arrivée à Paris, en 1824, il entre sur recommandation du général Foy, à l'Hôtel de Chancellerie d'Orléans ^ comme surnuméraire, partir de ce moment, il roule tant et plus. 11 vit la v irrégulière qui était déjà — ou encore — à cette ép que très bien portée dans le monde des lettres. Il '. au hasard, s'éprend au hasard, mais toujours sai mesure. Il parcourt à bride abattue l'œuvre d'E chyle, Sophocle, Calderon, Gœthe. Il relit souve FauhlaSjUne des lectures favorites de ses quinze an

11 fréquente les gens les plus curieux de Pari suit des cours de physiologie, se figure qu'il e homme de science, se mêle de traductions, fait ] coup de poing aux fastes romantiques, mais n'oubl pas, malgré tout, que tous ces pantins de lettres, de sinés sous ses yeux au cours de ses lectures, toi: ces gens qui l'entourent, pour partager ses enthoi siasmes ou les combattre, les grandir ou les arrête sont « des hommes et des femmes en chair et e os ». Il déborde de vie, affecte des airs fendants (

1. Au 19 de la numérotation actuelle de la rue des Bons Enfants. 11 faut lire les pages érudites et amusantes, consacrcf par M. Georges Gain, au cours de ses Promenades dans Pari. au passage de Dumas dans les bureaux du duc d'Orléans.

I ids transports bruyants, bluffe pour lui, bluffe pour

I es autres, reste le grand bluffeur dans un monde,

»'i cette qualité était cependant donnée à tous.

ligré lui, malgré les autres aussi bien, il voit plus

:i que ces apparences superficielles auxquelles il

it s'arrêter.

Dans sa nouvelle condition, comme au hasard, • il mas rencontre ainsi la vie, la vie avec ses misères es splendeurs. Jusque-là, dans le parc de Villers- Iterets, il avait connu la liberté presque absolue. -on caprice, il n'avait guère trouvé de limite. A : is, il se bute à la vie sociale et se cogne brûlaient à ces murs, dont elle entendait lui imposer ' limite. Bon enfant, un peu moins bouillant qu'aux fois, toujours un peu nonchalant, comme un mu- :*o, il recule alors et se résigne.

Mais il avait l'imagination chaude. Et celle-ci avait st»n tempérament, si je puis dire, absolument com- I plel et distinct du sien. Elle se montait facilement, I prenait à son compte les rancunes de son maître I et le vengeait cruellement des injures qu'on lui faisait, sans qu'il les relevât. Dans son existence de folle du logis, elle eut bien plus de duels que lui-même — et ce n'est pas peu dire I

Dans ce cas très spécial, Berlick vengea ainsi Dumas. Mais Dumas était cependant devenu l'intime de Berlick et, pour les conceptions du monde moderne, ne pouvait se passer de lui. C'est à cette collaboration que nous devons, au reste, les drames que je viens de relire et qui sont peut-être la partie la plus solide de cette œuvre.

En ce temps-là, — nous sommes aux environs (1( 1825 — Dumas vit surtout dans le monde des théâtres. Ce royaume, qui commence à Polichinelle e qui finit à Dieu — ou tout au moins aux dieux, — fournit un décor admirable à son exubérance, d pays du carton-pâte, du zinc, des fards etdelalumièn artificielle, lui apparaît comme l'Eldorado rêvé. 11 y a donc un lieu dans l'univers où tout le monde parle une langue tragique et sublime, où l'on est toujoun sur le point de sauver quelqu'un ou de le tuer, où avec de l'imagination, on peut croire que l'on agit que l'on est roi, prêtre, dieu, que sais-je I Et puiil'on s'enthousiasme — ou du moins l'on se donne l'illusion de tels sentiments héroïques. On parle littérature et pour Dumas, c'est la grande affaire du moment, — l'une des grandes affaires. Car il faut tenir compte que ce jeune fauve déchaîné apprécie aussi, comme il convient, l'ineffable jouissance de traîner ses grègues dans les robes ou les péplums des actrices, qu'il adore toutes à tour de rôle — au sens exact du mot.

Il va de Racine — qu'il n'aime pas, mais pour qui il a de l'indulgence: c'est un auteur dramatique! — à Ducange et Goubaux, les dramaturges de Trente ans ou la vie d'un Joueur. Il fait du bruit dans les coulisses. Il vit dans l'entourage de Talma, de Fré"dérick Lemaître, de M'^^ Dorval, de M"® Mars, de M^'« Georges. Lorsqu'on 1827, Kean, l'illustre acteur anglais, vient à Paris, il ne dort plus. En son honneur, il relit Shakespeare, et, à cette seconde lecture le magnifique dramaturge qu'était ce poète génial, l'affole. Il ne jure plus que par lui: il lui

il une place dans son admiration à côté de Schil- — l'auteur des Brigands! — et c'est tout dire !ne telle éducation, si désordonnée soit-elle, ne. it manquer, par son intensité même, de produire - résultats. En 1829, Dumas est mûr pour le talent — u> romantisme. Walter Scott lui a façonné T-âme, !imo il convient. Schiller lui donne le ton. L'un ;i fourni un magasin d'accessoires, où il reviendra iiller jusqu'à son dernier roman et jusqu'à sa derve pièce. C'est à lui qu'il a emprunté quelquesde ces trucs immortels, qui font toujours illusion auxquels le public — lecteur ou spectateur — aissera prendre jusqu'à la consommation des siè- ^. Lui-même a d'ailleurs raconté sans ambages il rêvait de « faire pour la France ce que Walter .tt avait fait pour l'Ecosse >.

l/autre, qui est Schiller, lui a donné le goût du monologue, de l'apostrophe, de la phrase mélodramatique, qui étonne, déconcerte, éblouit, fait le plus souvent sourire à la réflexion — mais qui atteint parfois néanmoins à la vraie beauté.

Ce sont ces deux romantiques de la première heure qui ont été ses vrais maîtres, qui lui ont appris ce « métier », indispensable à tout écrivain, et, en particulier, à l'homme de théâtre. Mais ce gros homme, « Français né malin », colosse à l'estomac solide, capable de digérer les mets les plus lourds, a utilisé, mieux que la plupart de ses contemporains, les matériaux qui lui étaient offerts. Avec ces éléments étrangers, il a fait une besogne très française, portant la marque de fabrique nationale. Comme tant d'autres, parmi les plus grands môme de l'Ecole, il n'a jamais fait du « plaqué ». Avant de produire, il a su assimiler.

Follement, avec le manque de méthode, de direction, avec l'ignorance de tous ceux de son temps, il

a lu au hasard — mais il a beaucoup lu et, au besoi admirable travailleur, il a su, lorsqu'il avait choisi i sujet, faire au moins les lectures indispensables à bonne tenue de son œuvre. Ayant humé Pair où re pirait sa génération, avec un sens très averti, coi pris que le spectateur ne répugnait pas aux spectj clés que lui offraient les Lemercier, les Pixérécour les Ducange et consorts, mais s'impatientait seul ment de trouver des œuvres au-dessous de sa boni volonté, il a repris la tâche, l'a menée à bien et, de 1 sorte, est devenu le maître de ce drame nouveau de romantiques, si curieux à étudier, comme une des foi mes qu'a volontiers revêtues cette fièvre littérain Mais il a dépassé le romantisme et rejoint la traditioi

Dumas a lui-môme conté,avec sa verve coutumière la genèse d'Henri III et sa cour. Alors qu'il était ex péditionnaire au Palais-Royal, dans les bureaux di duc d'Orléans, il montait un jour à la comptabilité chercher quelques feuilles administratives, nécessai res à sa tâche. Sur une table, dans une pièce qu'il traversait, un livre était posé. Curieux, il jeta un coup d'œil. C'était L'Histoire de France^ d'Anquetil, ouverte à la page 95.

Il lut : « Quoique attaché au roi et, par état, ennemi du duc de Guise, Saint-Mégrin n'en aimait pas moins la duchesse, Catherine de Glèves, eton dit qu'il en était aimé.... » C'est à peu près ainsi que Racine trouva le sujet de Bérénice. Une phrase de Suétone et la tragédie, toute psychologie, se développa d'ellemême, avec ampleur, sans couleur locale. De ce fragment du sec compilateur Anquetil sort l'œuvre

lorée, mouvementée, pressée, qui fonde le drame

iianlique. Admirable point de repère, qui fixe à

liais le contraste entre deux époques !

Le processus d'ailleurs est aisé à reconstituer. Cette

anodine n'éveillerait aucune imagination, chez

■art des lecteurs et nous-mêmes, si nous- nous

Ltachons aujourd'hui, si nous la relisons minutieu-

iient, c'est que nous savons quelle miportance elle

,pourréclosiondu talentd'Alexandre Dumas père.

l'n travail inconscient s'opéra dès l'instant. Tout un

tège d'images se déroula devant le regard de son

igination. Dans une seule vision, puérile et gran-

■^e, il aperçut la renaissance possible de toute

le civilisation évanouie. Il reçut le choc qui crée

Irame. Il comprit tout le développement que com-

lait cette situation.

^lais, en même temps, cet imaginatif était un réale. Beaucoup plus par un besoin de sa nature — à certains égards assez simple — que par une coquetterie de romantique, d'ailleurs parachevant le sentiment instinctif, il se passionna, avec sa fougue coutumière, pour les recherches historiques. Ce canevas l'avait d'abord séduit, étonné même, par une sécheresse, contrastant curieusement avec le dramatique de la situation. Il lui avait révélé une belle bataille de passions — romantiques si l'on veut, humaines surtout. A son occasion, il broda le plus extraordinaire décor d'érudition que l'on puisse rêver. Il reprit Le Journal de r Estai le, que venaient de rééditer Guizot, Buchon et Petitot. Ce livre lui plut — grand enfant qu'il était — comme une œuvre nouvelle. Il dépouilla tous les mémoires du temps, se fit une âme de partisan. Il écrivit là-dessus à grande allure, avec la fougue impatiente de sa nature et la rapidité d'un homme chez qui « la faculté dramatique est innée », Henri III et sa cour.

Si Hernani devait être la grande bataille romantique, l'œuvre de Dumas fut l'escarmouche glorieuse, le premier engagement qui cavalièrement dénonce la paix. Le drame vint tout bouleverser des préjugés désuets et des saines traditions. La composition, l'armature, le style, la mise en scène, tout ce qui, jusquelà, se présentait, selon certaines règles sacrées, se trouva saccagé d'un seul coup. L'œuvre, bien mieux que tous les manifestes pompeux mis en tête de Cromivell et que Cromwell même — effort informe — révéla au théâtre la nouvelle folie romantique.

Non pas que Dumas fût uniquement romantique. Je voudrais essayer de vous montrer tantôt que ce romantique fut surtout lai-même. Mais son drame, venant à ce moment, servit la cause littéraire des jeunes et, par la même occasion, profita des bonnes et des mauvaises théories, circulant alors dans les milieux littéraires. Les partisans de l'école acclamèrent le camarade qui avait semé à profusion dans son œuvre dramatique le détail qui situe, le mot qui peint, cette couleur locale, après tout facile à « plaquer » au cours d'une pièce. Les vieux, derniers fidèles du classicisme, respectueux jusqu'au fétichisme des genres prônés par Boileau et fixés à jamais par lui, regardèrent comme un fou l'auteur qui, dans une seule > œuvre, dans un acte même et presque dans une scène, mêlait le tragique et le comique. L'un ou l'autre, pour glorifier ou déconsidérer Dumas, le traita de romantique.

En fait, il ne s'embarrassait d'aucun programme. 11 était classique, comme le sera toujours un véritable auteur dramatique. Il était romantique aussi, parce que l'on ne respire pas impunément, lorsqu'on a moins de trente ans, l'air d'une génération qui prend possession de la gloire.

Il construisait, avec une maîtrise précoce, desœu-

harpenlées solidement, selon les bons princi- -. Il ne bousculait les vieilles conventions qu'auit que sa fougue l'obligeait à le faire. A peine t-il plus de libertés avec les trois unités, si Ton it bien y regarder de près, qu'un Corneille et lors- ;1 discuta à leur propos, c'était pour leur rendre limage. Tous ses drames se déroulent avec une 'idité d'action, beaucoup plus voisine de la disciiie instaurée par nos maîtres français,que de la fan- -ie de Shakespeare ou de Hugo.

>es personnages sont tous des héros de Fénergie, te compagne turbulente de la volonté. Sa mise <u scène, elle-même, ce souci du détail, mis en valeur I du décor, sont beaucoup moins minutieux qu'il ne nble au premier abord. Cette érudition éclate \ yeux comme une fusée. Elle est, pour apparaître • bruyamment, jetée ici et là — et d'ailleurs généralement puisée à une source sûre. Nous la croyons volontiers la grande nouveauté de la pièce. En réalité, elle est surtout une fanfaronnade, un bluff tout à fait dans la manière habituelle de son auteur : elle est un appeau et un appeau seulement.

Toutes les œuvres historiques,drames ou comédies de Dumas, au théâtre, — tous ses romans aussi, d'ailleurs — s'inspirent de tels procédés, conscients, instinctifs ou habiles. Sans doute, si, vers 1830, on avait interroge ce dramaturge turbulent, je crois bien qu'il se fût réclamé du romantisme. Mais il s'ignorait plus qu'aucun écrivain, peut-être, ne l'a jamais fait. Il était, on ne saurait trop le dire, doué d'une psychologie très rudimentaire, ainsi qu'il convient à une force de la nature.

Lorsque, dans ses Mémoires ou ailleurs — il j parlé de lui un peu partout — le sujet l'amenait î évoquer les souvenirs de ce temps, en toute bonm foi, il se considérait comme un des vétérans de l'armée littéraire de Juillet et il déclarait que Henri 111 Charles Vil, Christine, Caligala, M^^^ de Belle-lsU révélaient sa part d'héroïsme dans ces luttes. Or peut reconnaître à distance l'erreur de ce granc homme.

Cependant peut-être n'aurait- on pas à reviser les opinions de Dumas, à son propre propos, s'il n'avait donné au théâtre que ces drames historiques ou que ces comédies. On peut encore prendre plaisir à revoir certains d'entre eux à la scène. Mais ils appartiennent à cette catégorie de pièces qu'on retrouve sans passion. C'est d'ailleurs le sort de la plupart des œuvres que fonde l'histoire. Peu d'entre elles résistent au temps. Il a fallu tout le génie de Corneille, Shakespeare et Racine pour qu'ils demeurassent nos dieux. La psychologie de Dumas était trop courte pour lui permettre de recréer des âmes, à jamais disparues, et pour dérober à leurs tombes, comme ces maîtres, le secret enseveli avec les corps.

Mais, en abordant le théâtre moderne, il eut l'art néanmoins de mettre sur pied, mieux que tous ses contemporains — il faut excepter Stendhal et Balzac, qui furent aussi peu romantiques que Ton pouvait l'être, en vivant à une époque tellement passionnée — l'aventurier, fils du siècle, prenant possession de la vie et de Tépoque. Le meilleur portrait que nous possédions de ce personnage est encore, avec Julien Sorel, Rastignac et quelques autres types de la Comédie lIumaine,ceiAntony, admirablement campé, trop oublié de notre humeur dédaigneuse. ^

Assez compliqué, mais peu complexe néanmoins—! je m'essaierai tout à l'heure à expliquer l'apparent

(loxe de cette phrase — son étude pouvait con-

!■ au talent de Dumas. L*autcur de Caligulay

iiit plus distrait par l'amusement de reconsti-

une époque passée, était bien obligé de regar-

i ses entours pour donner à son héros une atti-

. un caractère, une vraisemblance modernes.

\ ainsi que, machinalement, tenant surtout à

ler des personnages, à accumuler des scènes

nies — qui lui représentaient toute la vie hu-

le — il a donné aux héros qu'il accablait de ces

ilures une âme, incarnant l'honnête moyenne de

•aération. Il a regardé autour de lui et par la

u moindre effort, il a créé un caractère définitif.

ndhal et Balzac peignaient surtout «l'arriviste»,

.. jnnage beaucoup plus complexe, d'analyse infi-

ime^t plus délicate, à cause de toutes ses ruses, de

)n sang-froid, de ses égoïsmes implacables, de tout

)n machiavélisme en un mot. Dumas a tout sim-

lement dessiné l'aventurier, personnage compliqué

ji aussi, mais compliqué surtout par l'ambiance si

on peut dire, par l'extraordinaire héritage échu à

3ute cette génération.

Antony, c'est l'aventurier, le demi-solde de l'espé-

' qui, au lendemain d'une époque où, dans les

'3 de la société, on pouvait espérer toutes les

gloires, se trouve sur le pavé de l'existence, avec

es rêves sans emploi et ses ambitions inassouvies.

^*est, en tout et pour tout, non plus passif mais agis-

, « l'enfant du siècle » de Musset. C'est la grande

ne de la faillite impériale.

Fils des héros de la grande Armée, pétri de la

hair ardente de ces soldats qui confiaient toute leur

leslinée au hasard heureux, qui, aussi bien que leur

' 'rai, croyaient en leur étoile, conçu en pleine

-^e du triomphe, au soir des rentrées glorieuses,

l porte en son être un appétit d'action que n'assou-

vit plus la vie bourgeoise de la Restauration. AIoi qu'il a un tempérament à gagner des batailles, prendre des villes, à se dévouer corps et âme pou rien, pour le plaisir de se dévouer, il demeure e disponibilité d'héroïsme. Missolonghi a clos la séri des dérivatifs et un long temps se passera avant qu Dumas neretrouve uneaussi belle folie à quoi consa crer son bon vouloir. L'expédition des Mille est er core lointaine. Et notez d'ailleurs que le jour où ell sera décidée, Antony Dumas ne manquera pas d courir s'y mêler.

Toute cette fougueinemployée, qui n'est pas adap tée à la petite vie de chaque jour, tourmente cetl jeunesse. Si les Julien Sorel et les Rubempré — fil: d'ailleurs de braves gens qui n'ont pas été soldatstraitentcette époque, sournoisement, au mieux de leu intérêt, les autres, plus simples, tourmentés uniquement par l'esprit d'aventure, se heurtent, de toute parts, aux principes d'une existence sans faste, trè; paisiblement routinière.

Incapables ou dédaigneux d'utiliser la bêtise. If vulgarité et la couardise de leurs contemporains, ih s'en indignent. Ils transforment en champ de bataille la société, se dressent devant elle en redresseurs de torts, en conquérants. Ayant entendu raconter à leur? parents, retour des Pyramides ou de la Moskova, h plus belle de toutes les aventures où, chaque jour apportait sa distraction glorieuse, ils veulent renouveler la gloire paternelle et continuer la tradition lis gardent la nostalgie du paradis perdu et, leur oisiveté lourde, ils brisent, pour témoigner leur mauvaise humeur, tout ce qui leur tombe sous la main.

A la lueur de cette analyse, on comprend mieu> la phrase fameuse d' Antony : « Elle me résistait, je l'ai assassinée. » On pénètre plus pleinement la tirade d'Adèle, fille de soldat : « Eh 1 le monde ne veut-il

ALEXANDRE DUMAS PèfiE 159

fjiie je riois fausse ? C'est ce que la société appelle tu, devoir... » Dans les paroles de raventurier-type

hard Darlinglon — le fils du bourreau, le parut par excellence — on reconnaît la descendance > fidèles de l'Empereur : « On ne vit, dit ce bolide nain, qu'en s'incorporant à quelque être' plus Mid que soi-même » — et encore cette phrase qui irgoet sabre la pauvre époque: < La société place (>ur de chaque homme de génie ses instruments: -l à lui de savoir s'en servir. » Ici, d'ailleurs, Du- ^ rejoint Balzac et Stendhal.

I II y a ainsi, par endroits, dans Antony^ dans Kean, et -"rtout dans /?/'c/it'irt//)ar//n(//on, la première peinture l'individualiste, et l'une des plus puissantes. En adilant que Ton considère comme menue, ténue, la iérence que j'ai essayé d'établir entre l'arriviste et I ^aventurier — encore que l'on puisse bien constater ' qu'il ya entre eux des différences, puisque la race du premier a prospéré et que celle du second s'est éteinte — il n'en reste pas moins qu'avant Stendhal et Balzac, c'est Dumas qui, le premier, a fait le portrait de ce nouveau venu dans le monde.

Je concéderais peut être à la rigueur, si l'on m'y poussait, que ce caractère a été moins minutieusement traité, moins profondément aussi par ce dernier. Mais l'auteur dMn/o/?y, selon sa propre inclination, Ta brossé à son tour plus largement et, pour en revenir à mon sentiment, de manière plus dramatiquement classique.

Plus j'y songe, en étudiant ces œuvres, plus aussi il m'apparaît. tel : un classique inconscient.

déguisé par le milieu, l'époque et l'engeance de son imagination en romantique. Il était, ce grand enfant, fou de trop de manières pour éviter celle-là. Gela ne souffre aucun doute. Mais iM'était aussi plus robustement, de manière plus saine, moins artificielle. Il écrivait, quoi qu'il en ait dit, sans grands soucis littéraires, pour le seul plaisir de raconter des histoires ou de dessiner des bonshommes. Et Perreur est venue de ce fait que ses histoires étaient très extravagantes et sesbonshommes, encombrants etbruyants. Mais sous les personnages romantiques, dans leurs extravagances et dans leurs bavardages, il demeurait des hommes, ayant tous à peu de choses près le même caractère, un caractère tout d'une pièce, très nettement mis en valeur, agissant avec logique dans l'illogisme. Tous, tant qu'ils sont, qu'ils s'appellent Kean, Darlington, Buridan môme si Ton veut — personnage bien curieux sous sa défroque moyenâgeuse — sont des frères cadets d'Antony et Antony, c'est le héros de la volonté. C'est une manière de personnage cornélien, autour duquel le drame évolue, se développe,selon l'action classique...

Évidemment, si Dumas avait pu lire ce jugement, il l'eût trouvé bien compliqué, trop chantourné pour son goût. Il n'aimait pas en effet autrement la littérature. Venu à une époque où l'on n'avait pas tant de manières d'exercer son activité, il écrivitdes pièces et des romans pour occuper cette activité et pour se distraire. Tout écrivain très fécond est toujours ainsi, comme on l'a dit à son propos, « une force de la nature », ayant avant tout le besoin de s'çxercer.

I El c'est d*ailleurs de cette puissance naturelle que vinrent ses qualités et ses défauts. C'est à cette oiiscience, d'élément supérieur à la moyenne hune, qu'il dut de produire tous ces romans innombles, qui resteront toujours agréables à lire pour eposer de la littérature. C'est à elle, aussi, bien, ju'il dut d'échapper à l'emprise romantique, de la iomiuer et d'écrire ces très beaux drames, dont l'un noins, Antony, est une œuvre supérieure. ][ parce que ce bon gros géant écrivait ainsi, pour i-cer ses forces trop pressantes, il se moquait de ûqL ce qui fait l'homme de lettres — celui de son emps et celui du nôtre. C'est à peine si par le goût Je l'argent, il gardait quelque contact spécifique avec -'^- confrères. Encore se séparait-il d'eux, une fois oir acquis, par la bonne grâce avec laquelle il le Qcpcnsait.

Mais le goût, la mesure, le style étaient complètement ignorés de lui, à l'état de discipline. C'est ainsi :|u'il y a de tout, du meilleur et du pire dans son oeuvre. Il écrivait comme un médium hanté d'obîessions littéraires, avec la tranquillité d'un inconscient. Quarante années de sa vie, il se mit de la sorte, Je même façon à sa table de travail, composant avec Jne précision surnaturelle, accumulant œuvres sur XQvres. A sa mort, il laissait deux cent cinquantesept volumes de romans, de voyages et de mémoires, vingt-cinq recueils d'œuvres dramatiques, un fils qui eut peut-être du génie — et des dettes.

Sa vie avait été néanmoins heureuse, dans le désordre. Sa destinée entièrement s'était accomplie dans le travail et la fête — car c'est ainsi qu'il partageait son temps. Lorsqu'il mourut, ce grand travailleur, à peine fatigué, se tourna vers son fils, à qui il ne laissait comme fortune que l'avenir de ses droits d'auteur et lui dit en souriant : « On me reproche

d'avoir été prodigue. Je suis venu à Paris avec vingi francs. Je les ai conservés, les voilà. » Tout Duma!père, avec la concision en plus, tient dans cette bou tade, charmante, paradoxale et symbolique. Il partii de la vie comme il était venu, emportant tous les dom naturels qu'il avait reçus, aussi plaisants, aussi jeunes qu'à sa première œuvre. Mais il n'avait rieE acquis, rien développé et nullement progressé.

A Charles MAunnAS.

c Celui qui débrouillera ma mère, celui là sera un malin. »

SOLANQB SaND.

La littérature française compte à peine quelques us de femme. Parmi eux, lorsqu'on remonte un I le cours majestueux et divers des temps, on ren- M)nlre celui de M''« de Scudcry. Mais le Grand CyruSy lepuis bien quelques siècles, est entaché d'un léger ridicule. Il y a M'"*' de Lafayette : mais sa renommée, charmante et discrète, demeure le culte jaloux de quelques délicats. Enfin, non seulement la mentalité tristement suisse de M'"*' de Staël déconcerte nos finesses françaises, mais, même si l'on a l'indulgence de considérer ses productions romanesques, au titre étranger, elles n'échappent pas à leur destinée. Delphine et Corinne nous apparaissent comme des romans ennuyeux. Seule, George Sand est devenue un grand écrivain, digne d'une commémoration aussi longue que la vie de notre langue, et à ce titre, elle mérite déjà toute gloire. Mais parce que ce pseudonyme masculin abrita un nom de femme, il est encore très curieux d'étudier l'auteur des Beaux Messieurs de Bois-Doré, au point de vue de la psychologie féminine et de la sentimentalité romantique.

Grâce à elle, en effet, nous pouvons reconstitua quelques états d'âme assez particuliers, qui noi échapperaient sans le secours qu'elle nous offre, pui; qu'ils n'ont pas trouvé, par ailleurs, à s'exprimer c manière aussi parfaite. Dans son œuvre, nous pouvor suivre tous les efforts, toutes les aspirations, toute les volontés nécessaires pour réaliser des rêves d génie. Elle est la femme de lettres par excellence, ] seule qui ait complètement réalisé en France le rôl que tant d'autres, comme elle, ont assumé. Enfin, e jeunesse, tumultueusement romantique, nous aide comprendre l'idéal de ce temps et la conceptio qu'il avait de l'amour. A défaut de tout autre intérê celui-ci vaudrait déjà bien que l'on s'occupât un pe longuement de la « Bonne Dame de Nohant ».

S'il n'est pas aisé d'élucider certains faits de l vie sentimentale de George Sand, il n'est rien d< plus facile, en revanche, que de peindre sa jeuness< et d'analyser les années de sa formation. Elle-mêm< a tenu à favoriser la tâche de ses biographes futurs en écrivant V Histoire de ma vie. Nous devons à 6 livre tout ce que nous savons de ses origines et d' son existence, pendant les années où se composi son génie.

A l'automne de sa vie, pacifiée, assagie S ell< s'attendrit siir son enfance, qui avait été curieusemen

1. Au cours d'une conversation récente mon confrère e ami, Jacques Bardoux, le fils de l'homme d'État cminent, me contait que son père avait eu entre ses mains les lettres qu» George Sand écrivait à la fin de sa vie à... son confesseur, 1< curé de Nohant.

ivementée, et ne brodant que le moins possible, puleusement désireuse de sincérité et inconsiinent victime de son imagination, elle fit un ouvrage avec l'histoire merveilleuse de sa lie et de ses premières années, passées au foyer, •uvent et dans le monde. Tels que se présentent souvenirs, ils pourraient avec aisance supporter (>me litre que ceux de Gœthe. Ils contiennent à is € poésie et vérité ».

- sont cependant encore assez exacts pour que

ayiste puisse les utiliser avec profit :« Ma bonne

^ Lucie, écrit-elle à propos de sa naissance, était

veille de se marier avec un officier ami de mon

^.0, et ils se réunissaient avec quelques amis pour

Ie petites fêtes de famille. Un jour qu'ils avaient )rmé quelques quadrilles, ma mère avait ce jour-là ne jolie robe couleur de rose et mon père jouait on fidèle violon de Crémone (je l'ai encore, ce .v.i instrument au son duquel j'ai vu le jour) une I ontredanse de sa façon ; ma mère un peu souffrante "la la danse et passa dans sa chambre. Comme sa mC n'était point altérée et qu'elle était sortie fort ranquillement, la contredanse continua. Au dernier hassez-huit, ma tante Lucie entra dans la chambre ! le ma mère et tout aussitôt s'écria :

— « Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.

— « Elle s'appellera Aurore, comme ma pauvre ï mère qui n'est pas là pour la bénir, mais qui la c bénira un jour», dit mon père, en me recevant dans ^es bras.

« C'était le 5 juillet 1804, l'an dernier de la République, l'an premier de l'Empire. »

L'enfant qui venait au monde, d'aussi romanesque façon, appartenait à une famille étrangement constituée. Par son père, Maurice Dupin de Francueil, ^ Tore était petite-fille d un roi de Pologne. Maurice

de Saxe, d'une de ses nombreuses conquêtes gais tes, Marie Rinteau, dite Marie de Verrières % avait une fille, Marie-Aurore. Le Maréchal l'avait reconn' et la Dauphine, sa sœur, fit élever cette nièce d\ casion à Saint Cyr. A quinze ans, elle la mariait comte de Horn, qui mourut tragiquement, à qu ques semaines de là, avant d'avoir eu le temps d'ê un mari. La jeune veuve se retira alors du monc où devait la ramener un second mariage. En seco des noces, elle épousa Dupin de Francueil, le fils fermier général Dupin et le beau-fils de M°i« Dup de Chenonceaux. Ce fut cette comtesse de Horn c fut la mère de Maurice Dupin de Francueil et charmante grand'mère de la petite Aurore.

Cette famille vécut jusqu'à la Terreur dans splendeur que lui procurait son immense forlur Mais, au seuil des années troublées, Dupin de Fra cueil mourait, laissant un grand désordre dans l'a ministration de ses biens. Au lieu des 600.000 livr de rente, auxquelles la « citoyenne » Dupin se tro vait habituée, elle n'en eut plus que 75.000. Puis, < même temps, d'autres malheurs plus graves Tassa laienl. Elle fut enfermée au couvent des Anglaise soupçonnée de relations avec les ennemis de la patr — c'est-à-dire avec toute la France qui ne vouh pas admettre les idées nouvelles. Ce couvent dev£ d'ailleurs jouer un rôle important dans la vie de cet famille. M""® Dupin de Francueilfut ainsi emprisonnt dans ce lieu de paix où, deux fois elle s'était retiré après la mort de ses deux maris. Aux Anglaise pendant la détention de sa mère, Maurice Dupin 1 la connaissance de celle quidevait devenir sa femme

1. Il faut lire sur cette curieuse petite personne le livre gracieusement piquant de M. Gaston Maugras : Les demoise les de Verrières. (Pion, 1904.)

V Anglaises, la petite Aurore revint comme penmnaire, quinze années plus tard...

Dans ce couvent, où des victimes du caprice révo- (tionnaire se trouvaient rassemblées, sans qu'on eût îsmôme le soin naturel de les classer par opinion, côté des aristocrates ci-devant, se trouvaient de mples plébéiens qui avaient déplu à Tautorité jacome. Auprès de M'"° Dupin do Francueil, de cette ne et élégante douairière, se trouvait une petite fille Il peuple, à l'âme de Gavroche, qui, sans finesse ttéraire, avec le seul mstinct du terroir, avait chan- )nné les puissants du jour. Dans sa prison, la rende dame se distrayait des reparties plaisantes de i petite modiste parisienne. Elle s'amusait aux proos de la frondeuse, mais elle ne se doutait pas que elle complaisance qu'elle apportait à écouter ces Dlies pittoresques et à les faire écouter, lui vaudrait ne belle-fille inattendue. Maurice Dupin, en venant isîter sa mère, s'éprit de la grisette, au scandale de impertinente grande dame qui, de ce jour, prit en i taine sa bru : la petite Sophie- Victoire-Antoinette "'iborde était fille d'un maître paulmier, qui vendes serins au quai aux Oiseaux et qui n'avait I »as réussi dans ses affaires...

I Ce mariage, excessivement Directoire, de l'officier i les armées de Bonaparte et de l'ouvrière parisienne, provoqua de graves troubles intimes. « Ce roman de guerre et d'amour, terminé à trente ans par une :atastrophe imprévue », ne fut pas du goût de la famille Dupin de Francueil. Le jeune ménage se trouva donc isolé, en pleine épopée napoléonienne, néconnu des siens, livré aux hasards de la garnison ou du campement. C'est pourquoi George Sand, jomme Hugo, eut son berceau sans cesse porté, en Uravers de la selle paternelle.

Ainsi, l'enfant visita l'Espagne, si l'on peut appe-

170 DANS LE JARDIN DE SA1NTE-6eUVE

1er visite un voyage, à cet âge. A Madrid, pendt l'occupation française, ses parents habitèrent av Murât le palais du Prince de la Paix — et toute vie fut éclairée de ce premier reflet romanesque romantique : elle se souvint toujours de ces sens tions puériles, inscrites en marge de l'aventure esf gnole.

On sait ce qu'il advint de cette expédition, i retour, il se fit, entre la mère et la grand'mère de petite Aurore, une paix qui ne fut jamais qu'une si pension d'armes et qui menaçait sans cesse de dég^ ncrer en lutte nouvelle. La vieille M"^® Dupin de Fra cueil, désireuse de revoir sa petite-fille, avait accep une réconciliation. A ce moment, ou à peu près. Ma rice Dupin mourut, en pleine jeunesse — à la sui d'un accident de cheval.

Cette exposition, un peu longue, de l'hérédité ci George Sand était cependant nécessaire. Les innon brables contradictions de cette nature, qui demeu rent à peu près inexplicables, le seraient un pe plus encore, si l'on ne connaissait les caprices de c( atavisme. Mais où le contraste apparaît, avec la plu grande netteté, c'est dans le conflit qui éclata ai lendemain de la mort de Maurice Dupin, entre s. mère et sa femme, au sujet de l'éducation de la petit Aurore. \J Histoire de ma vie nous permet de suivr le détail psychologique de cette éducation disputée Deux tendresses, d'essence différente jusqu'à l'opposition,transformèrent cette âme d'enfant en un chamj de bataille.

Ce fut la grand'mère qui prit d'abord cette fillette de quatre ans auprès d'elle. Elle l'emmena à Nohant dans la propriété de famille, et lui traça un plai d'éducation tendrement sévère, tout à la fois composé de simplicité et d'apparat, où la liberté et h

pendancese mêlaient curieusement. Le plan, d'après juel elle commonça à élever celte petite-fille, se «entait des théories de Jean-Jacques, Pancien loureux de sa belle-mère, M™« Dupin de Chenonaux. D'un œil vigilant et exercé tout ensemble, e dirigeait, et cependant abandonnait à elle-même, jeune Aurore. Pendant de longues heures, la fille courait les champs en compagnie des petits fantsde Nohant, qui faisaient partie de la domesîité. Pour les études, elles étaient confiées à un 9UX précepteur, au bon Deschartres, qui enseignait, î génération en génération, tous les enfants de la mille.

C'était, d'après le portrait que nous a légué

eorge Sand, un « personnage à la fois sérieux et

mique»,en qui s'incarnait toute une espèce sociale

il disparut avec la Révolution : « Comme il avait

>rté le petit collet en qualité de professeur au Col-

gedu cardinal Lemoine, il entra chez ma grand'

lère avec le costume et le titre d'abbé. Mais à la

évolution, qui vint bientôt chicaner sur toute espèce

6 titres, l'abbé Deschartres devint prudemment le

itoyen Deschartres. Sous TEmpire, il fut M. Des-

hartres, maire du village de Nohant ; sous la Res-

luration, il eût volontiers repris son titre d'abbé,

ar il n'avait pas varié dans son amour pour les for-

les du passé... Il avait été joli garçon, il l'était

ncore quand ma grand'mère se l'attacha : propret,

lien rasé, l'œil vif et le mollet saillant. Enfin il avait

ine très bonne tournure de gouverneur. Pour être

omplet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche.

»Iais loin de là, il était fort savant, très sobre et fol-

ement courageux. Il avait toutes les qualités de

'âme jointes à un caractère insupportable et à un

jontenlement de lui-môme qui allait jusqu'au délire.

lI avait les idées les plus absolues, les manières les

plus rudes, le langage le plus outrecuidant. M > quel dévouement, quel zèle, quelle âme générei et sensible ! »

Cette nature originale ne pouvait guère former c des élèves à son image. Il voulut enseigner trop choses à cette petite fille curieuse, et, naturelleme il les lui enseigna mal. Ce brave homme, d'esseï cléricale, tout ensemble et tour à tour bénédictin, ab du xviii« siècle et vicaire savoyard, lui donna u instruction déplorable, assez dans le goût de ce que l'on distribue aujourd'hui dans les lycées de jeu fille. Elle entendit vaguement parler de beaucoup choses et retint de travers. Ce qu'elle sut parfait ment, — et ce ne fut pas considérable, — elle ne l'a prit que beaucoup plus tard, lorsque à son tour ei eut de grands enfants. Ce fut Maurice Sand qui appi à sa mère l'entomologie et la botanique. Elle eut ui instruction sans méthode, à tendances masculine Et c'est peut-être à cette première formation de De Chartres qu'elle dut toute l'allure de sa jeuness j toute cette suffisance intellectuelle que l'on oubi trop, parce que l'on ne se souvient guère que de vieille dame de Nohant, rassérénée et ayant pris c l'expérience...

D'ailleurs, les leçons de Deschartres ne se bor naient pas à des cours. Le précepteur, qui ne quitta guère son élève, l'emmenait faire de longues prome nades, à travers la campagne. Il développait ses foi ces, il assouplissait son corps : il faisait d'elle un êtr d'exception et la disposait aux manières cavalière qu'elle allait innover, à son arrivée à Paris, quelque années plus tard.

Quoi qu'on en ait pu dire, jugeant au travers de: descriptions idéalisées que George Sand fit, dans se; Mémoires, de cette période de sa jeunesse, cette éducation fut mauvaise pour la femme. Elle fit d'elle ui

'mer

it être orguoilleiix, volontaire et peu préparé à dslence. Elle disposa récrivain à manquer de 11, de mesure, de linesse, de la plupart de ces qua- )8 qui sont le charme par excellence de la femme i n'écrit pas.

La vieille grand'mère eût peut-être pu corriger

î mauvaises tendances, favorisées par Deschartres.

le gardait, dans ce siècle nouveau, tous les sortilè-

s du précédent. Malheureusement, tandis que le

^'•^dagogue insistait sur toutes ces dispositions, la

mjuise, toujours un peu sceptique et d'une admi-

ble intelligence frivole, se bornait à conter, comme

s histoires romanesques et des légendes, les gestes

licieux de la Cour de France et de la société du

iii« siècle. Elle n'insistait pas auprès de sa petite-

le pour lui donner cet esprit. Son impertinence

'. femme « née » lui interdisait d'admettre que l'on

U penser autrement. Ce fut à ce point même

le, tandis qu'entre les mains de la jeune Aurore,

Buvre de Rousseau allait s'éterniser, par un joli

iffinement, qui fut une sottise dans la circonstance,

le lui faisait jurer de ne pas lire Voltaire avant

trentaine...

Ce fut, lestée de tels principes, que l'enfant entra u couvent. La jalousie raffinée de M*"® Dupin — - la îune — n'avait pas trouvé d'autre moyen de disuter l'enfant à la grand'mère... On se représente ssez facilement ce que put être l'arrivée d'un pareil 'hénomène, au sein de la Communauté. Sans parer même de l'étonnement, mêlé d'effroi, que pou- 'ail soulever cette érudition confuse, mais stupéianle néanmoins cliez une fillette de cet âge, — elle

avait une dizaine d'années, — la turbulence de s tempérament fougueux, qui s'était librement dé\ loppé à la campagne, provoqua une certaine émotic > Le plus clair de l'enseignement qu'elle ramassa couvent, pendant la première des trois années qu'e y séjourna, fut d'accroître son espièglerie. Elle devi de plus en plus turbulente, faisant montre de S( impétuosité jusqu'au jour où, ayant feuilleté « p désœuvrement », à la messe quotidienne du pensio nat, une Vie des Saints ^ elle s'enthousiasma po l'hagiographie chétienne et s'achemina, par Tinter qu'elle y prit, jusqu'au mysticisme.

Elle ne demeura cependant pas longtemps dai cet état de surexcitation religieuse. Comme la f était tombée sur elle en ouragan, elle s'éloigna biei tôt. Toute l'ardeur rituelle et précise, toute la prat que disparut, pour ne laisser à sa place qu'une vagu et profonde sentimentalité chrétienne, destinée à s mélanger à toutes les autres sentimentalités, qu'ell adopta par la suite, aux diverses étapes de son exis' tence.

En sortant du couvent, Aurore avait perdu les troi années, passées entre ces murs : « Au sortir du cou vent, devait-elle écrire plus tard, je rappris moimême le français; et douze ans plus tard, lorsque j( voulus écrire pour le public, je m'aperçus que je m savais encore rien ; j'en fis une nouvelle étude qui trop tardive, ne me servit guère, ce qui est cause que j'apprends encore ma langue, en la pratiquant et que je crains de ne la savoir jamais. »

A partir de ce moment se déroule pour elle une vie, étrange et douloureuse à la fois... Elle est de plus en plus tiraillée, entre sa grand'mère et sa mère. Les anciennes rancunes se ravivent. Ces deux passions maternelles s'exaspèrent et, pour triompher, pour avoir la'prépondérance, arrivent à la folie des

)yens à eiaployer. Ces deux femmes font souffrir qu'aux larmes la jeune fille, dont Tune comme ulre assureraient cependant volontiers le bonheur, prix de leur sang, l^a grande dame, dans l'incons- • ' que lui procure son dédain aristocratique, à ! d de sa petite-fille, commet une de ces infantimes qu'aucune imagination ne saurait inven- 'our s'assurer la meilleure place dans le cœur Ile-ci, l'aïeule lui révèle un secret épou vanta entendre pour une fille... Alors, Aurore se ■ en elle-même. La tristesse nouvelle vient •urrir ce romanesque qui lui était un thème natul : elle ne pouvait le prévoir si douloureux ; elle confine donc dans sa douleur, recherchant la solide, la nature à laquelle elle confiera son chagrin, société des simples et des bêtes pour trouver un rivatif.

Elle interroge les livres, au hasard, la vie des ros : elle passe de Corneille à Napoléon. Partout artée par la vie, elle se réfugie dans l'idéal, espérant •miner sa souffrance. Et c'est ainsi que ce mal, qui >tle dans Fair par toute TEurope vers ce temps, l'atint i\ son tour. Avant même de le savoir, elle devient maniique. Elle est la proie de sa chimère. Elle »atinue î'» vivre dans la campagne de Nohant avec folie... Aventure dangereuse qui se complique de us en plus!... Il ne faut pas oublier en effet qu'à Ite époque Aurore n'est qu'une jeune châtelaine, i âge d'être mariée, destinée à devenir une femme î la société probablement, sûrement, de toutes çons une mère de famille — et que rien ne laisse 'évoir qu'un jour elle écrira... Mystique, sentimenle, ardente et douloureuse, voilà une proie facile >ar toutes les aventures littéraires et morales...

Il peut être curieux de se demander ce qu'il f advenu du mariage de George Sand si, au lieu ( baron Dudevant, elle eût épousé un homme d'hume différente, de sens rassis, d'intelligence plus fort de cœur plus large... Question piquante sans dout mais qui perd beaucoup de son intérêt de ne pouvc être résolue. La destinée et les circonstances fire que, ne voyant de libération possible, de terme à s( supplice que dans le mariage, ce fut justement ui union aussi mal assortie qu'elle contracta et qu'î lieu de trouver une issue à sa peine, elle ne fit qu'( rencontrer une nouvelle, irréparable celle-là... L< deux années qu'elle venait de passeràNohant,àsasc tic du couvent (1820-1822), si douloureuses pour se cœur, avaient peu disposé son esprit au mariage. Sai méthode, au hasard de l'occasion, elle avait lu Dant Virgile, Milton, Shakespeare, Bacon, Pascal, Leibnit Bossuet, Montesquieu, Gondillac, tous écrivains adm râbles mais aussi peu faits que possible, conseille] bien insuffisants, pour préparer à cet état. Elle ava même dépouillé, le livre lui tombant sous la maii Aristote, Spinosa, ou Mably ; et de tout ceci incons ciemment, de toutes ces lectures, elle avait rapporl un dédain inexprimable pour les pauvres esprits qi l'entouraient. Sa pauvre chère grand'mère étai morte, M^^' Dupin l'avait conduite à la campagne che de braves gens, très affectueux et un peu simple, parmi lesquels elle vivait dans un superbe isolemen grisée de sa supériorité, toute glorieuse de ce mai tyre d'âme un peu réel, mais surtout très imaginaire dont elle souffrait. A ses yeux, très beaux, de petit pédante, l'amour seul pouvait rehausser un être suffi

lont, pour en faire son égal. Mais, comme elle

(iemcurée, malgré tout son fatras de science, sa douleur un peu factice, très naïve, elle prit tendresse pour le premier homme qu'on lui prc-

1, comme susceptible de faire un mari.

.'Z ces Duplcssis, elle fit la connaissance du fils el d'uncolonel en retraite, M. Dudevant. Comme rtunes s^appareillaient assez exactement, les

Vrents se crurent obliges à préparer ce mariage, lieu en septembre 18'22, à Nohant, où les deux

K s'installèrent. Dans ce lieu naquirent bientôt -.aice et Solange...

i Toute cette période de la vie de George Sand est Qsidérée comme la plus calme de sa jeunesse — cx)re que très troublée par une parfaite incompa- • • d'humeur avec son mari. Bien que je n'aie lient l'intention de m'attarder aux histoires iientales de cette carrière, nombreuses et sans H, il en est une qui se situe au début de son ige, la première, sur laquelle on s'étend très peu alement. Elle a cependant, plus que beaucoup I es, une valeur psychologique. C'est la liaison atonique qu'elle entretenait avec un jeune avocat, irélien de Sèze. Cette idylle nous aide à compren- •e ce caractère de George Sand, très féminin mal- •é tout. L'aventure est toute semée de ces inconsélences; qui feront un peu plus tard sa mauvaise ;putation. En même temps, la jeune femme apparaît, •s cet instant, telle qu'elle devait demeurer, jusqu'aux inées apaisantes de vieillesse...

Entre 1822 et 1831, elle vécut donc ainsi, au fond iBerry, au dehors châtelaine aimable et ménagère, ère de famille au chûteau. Pendant ce temps^ dans le •nd de son cœur, elle « ruminait » les folies qu'elle .ait apprises dans les livres et qui la disposaient à ouver la vie banale et mauvaise. U est bien évi-

dent que dans ces conditions, un mari ne pouv être pour elle qu'un gêneur. Le mari était-il ti amoureux de sa femme, qu'aussitôt elle trouvait i désirs indignes de l'idéal. Essayait-il de s'élever ji qu'aux conceptions éthérées de celle-ci? Les sens Dalila réclamaient immédiatement leurs droits — elle s'indignait que son compagnon ne fût pas au d pason... Toute l'histoire morale de George Sand, t( le mécanisme de son œuvre, se trouvent ainsi con nus dans ce perpétuel conflit de la chair et du rêv et la raison de son succès reçoit naturellement s explication après cela, — puisque l'humanité inc( taine est sans cesse partagée entre ces deux dési — celui de taire l'ange et celui de faire la bête.

Ce qui est assez étrange, c'est que George Sai mettra bien des années à s'apercevoir que c'est là s< cas. Lorsque ses yeux seront ouverts, elle se rend compte que sa position auprès de son mari est int nable. Au bout de neuf années seulement, elle au enfin le sentiment que sa dignité ne lui permet pi de vivre avec le baron Dudevant. A ce moment, el a en effet décidé de venir à Paris pour écrire — c'est de ce premier séjour que datent Indiana etLéli

A lire ces romans follement romantiques,on pourra croire devant certaines de leurs pages à des fragmen d'autobiographie, et alors toute la vie de Geor^ Sand apparaîtrait si douloureuse, que l'on comprei drait le reste de son aventure sentimentale, tout i bovarysme, dont elle lut atteinte, dès 1831. Malhei reusement, dans ces douleurs vraies, dans ces pein< conjugales, l'imagination joue un grand rôle. Ces sei

GEORGE SANU 179

Is possibles deviennent bien improbables, lorslit cette lettre que recevait d'un ami l'auteur //a, au lendemain de l'apparition du roman : iment... est-ce vous? Non... ça ne vous ressem- !-,à vous qui êtes si gaie, qui dansez la bourrée, >préciez le lépidoptère, qui ne méprisez pas le !)Our,qui ne causez pas mal et qui faites si bien iilitures! >

là une indication qui nous renseigne singulièil sur les tristesses de cette âme. Toute sa jeujusqu'au retour de Nohant, sera ainsi une excilon au désespoir, un « exercice », à la manière rétienne, de mélancolie. Les impressions réelles elle éprouvera seront courtes. Elle ressentira ses es et ses chagrins à fleur de peau, brises qui rideil la surface de cette nature et laisseront dans paisement ses fonds inexplorés. Personne en effet ne nnaîtra jamais ces profondeurs. Ellle-même ne les ndera qu'avec incertitude, et toutes ses émotions •ont, non pas môme intellectuelles, mais littéraires, le ne soufTrit jamais autant de son mariage que dans lia, Indiana, Valentine ou Mauprat, Pour cette timiste, cette bonne créature, aux sensations un u fugitives, jamais la vie ne fut plus mauvaise que us ses descriptions de roman, et la douleur dans n cas fut surtout une affaire de « copie ». Le Te, pour elle, comme pour beaucoup de ses pareiliy fut une manière de vengeance, une exagération l'elle croyait sans conséquence. Et c'est là tout le mantisme, toute son inconscience, ce rien avec quoi I détraque une société pour beaucoup de généra-

trouve dans le délicat recueil de pensées de Balzac. La mine et l'Amour que M. Jules Bcrtaut publia, voici quelques ns, chez Sausot, une curieuse appréciation de l'auteur de la

Après cela, elle a pu dire qu'elle ne faisait pas romans avec sa vie. C'est vrai, en ce sens que petits chagrins personnels n'eussent pas tenu les ti ou quatre cents pages de ses livres, mais il sem que dès que George Sand se met à sa table de t vail, toutes les sensations que l'humanité pour] éprouver se donnent rendez-vous dans son œu^ Personne dans le romantisme, pas même Hugo, vu aussi gros. Par une manie très féminine, ell généralisé avec hâte. A-t-elle une discussion de r nage avec son mari? Immédiatement, sans nuanc sans restrictions, elle en profite pour incriminer to la société qui avait réglementé cette institution. E étend son réquisitoire à tous les rouages qui font pai de la politique (au sens aristotélicien) humaine. Ah Indiana débarrasse la femme infortunée de toutes entraves qui gênent son tempérament. Ici, il ne pi être question d'atermoiements, il ne peut s'agir d' sayer de pallier le mal et de faire effort pour main nir l'essentiel des choses. C'est la brusque ruptii l'échappée en pleine chimère, la femme livrée non j à sa passion, mais à ses passions. En dehors de toi idée morale même, c'est le triomphe du caprice et peinture de l'être insupportable par excellence, qui sait ce qu'il veut, qui mêle, enfantinement, la lu) à la juste révolte, la pensée raisonnable à l'insani qui brouille les choses les plus différentes, sans soi

Comédie Humaine sur les romans de George Sand : « Si ce ri ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le « Sandism tant il est vrai que, moralement parlant, le bien est presq toujours doublé d'un mal. Cette lèpre sentimentale a g< beaucoup de femmes qui sans leur prétention au génie euss(. été charmantes ». « Lèpre sentimentale », quel joli mot de et frère averti l

;e que pourrait donner dans la icalitc un pareil ilgame.

Q l'état, cet Indiana, et tous les autres livres de la ûe époque, sont intéressants. Au point de vue litire, ils offrent parfois d'assez jolies pages de rêve, Iques belles] descriptions de nature, une intrigue :çairement idéaliste, mais très adroitement menée. plus, ils fournissent des documents bien curieux, irqui veut étudier la folie romantique et ses sinières théories sociales. Ils sont l'introduction toute urelle à l'élude de la vie de George Sand. 'élix Pyat, en quelques pages parues, voici bien gtemps, dans la Revue de Paris et de Saint-Péiersirg,a raconté comment George Sand était arrivée ^aris : « Jules Sandeau avait fini ses classes au :ée de Bourges. Ayant passé ses. vacances chez la renne (Dudevant), comme Cheruhino di amore 30 sa marraine, il lui avait laissé son cœur. » titre d'ancien camarade de collège, ce fut à lui e Sandeau demanda de trouver un domicile à iris : « Cher ami^ j'aime et je suis aimé... mais d^un wur qui ne peut se cacher dans une petite ville mnie La Châtre. Il nous faut donc Paris ! Et je suis iQvre ! U autre est riche et faite à une aisance plus le bourgeoise, presque à V opulence, habitant château 'ec jardin, etc. Il faut donc que tu me trouves à aris un appartement ayant de Vair, du- soleil et de espace au prix maximum de 50 0 francs. Ton ami, . S. * Un peu embarrassé, Pyat finit par dénicher î nid rêvé, et voici en quels termes Sandeau l'inforlail de l'arrivée de George Sand:« Cher amij bravo, '' ! Accepté à l'unanimité par les deux amis bien j>'-s. A'ous ne pouvons partir ensemble. Elle arriéra la première à Paris par les messageries royales, iligence d'Orléans, jeudi prochain, à sept heures du oir, rue Montmartre. Tu la reconnaîtras à son vête-

ment d'homme... un amour de page ^ un ange h un lutin^ un sylphe^ à ne pas s'y tromper... Il r. qu'elle au monde. J'arriverai deux jours après. En une fois, merci. J. S. »

Cela dura quelques mois. Pendant ce temp défaut des idées que Sandeau n'avait pas, Ge( Sand lui prit la moitié de son nom, quelques ma res excessivement masculines et débraillées, et ut toutes ses relations et celles de son entourage. / tous ses amants, pendant vingt années, elle a ainsi.

Extérieurement passive, silencieuse et toute ci reuse de profits, avec ses liaisons elle fera de la 1 rature et du romantisme. Tous les romans de c période, si confuse lorsqu'on embrasse ces qu lustres du regard, ont été bâtis de la sorte. De 1 à 1850, tous ceux qui s'éprirent de ses grands y noirs et qui n'obtinrent, pas môme aux prem jours de leur faveur, la fidélité de cette* maître exercèrent pendant un certain temps — tout au me jusqu'au jour où ils s'indignaient de leur inforti amoureuse— une souveraineté à peu près absolue son cerveau. C'est ainsi qu'aucun écrivain peut-é n'offre autant de facilités pour qui veut repas les phases du mouvement intellectuel en Frai durant cette période.

Jusqu'à Musset, elle ne se donnait guère la pe de raisonner sur l'amour. Elle en dissertait, pai que chez elle tout se traduisait par des phras mais elle en jouissait surtout. Elle se vengeait, — cela lui suffisait — d'avoir été sevrée pendant neuf années de son mariage, de romanesque. Mais Vi leur des Nuits, poète et néanmoins homme inteJ gent, lui fit partager sa conception douloureuse absolue de la passion, excessive sans doute, irn philosophique. Avec lui, George Sand conçut

r.EORGE SAND 183

f liment comme la chose du monde la plus cthérée,

))lus sublime et la plus effrayante qui soit. Tous romans de cette période portent l'empreinte de te vision de l'amour, où se trouvent côte à côte blasphème et l'extase, le doute et l'enthousiasme, nour et la haine. Mélange de paganisme et de .uralisme très xviii", traversé d'un spiritualisme raordinaire, dont le Souvenir de Musset a donné formule la plus splendide *.

.1 faut aussi compter Lamennais parmi ceux qui

îrcèrent une influence sur George Sand. Dans ce

i, cependant, l'attrait ne s'exerça pas de manière

iinaire. Spiridion indique très nettement que ce

-ent les idées du grand homme qui retinrent la

mancière, au moins entre deux liaisons. Cette his-

re du jeune moine Alexis montre bien que tout le

Lholicisme dont George Sand s'était imprégnée au

uvent des Anglaises n'avait pas été sans laisser sur

le quelque indéfinissable parfum. Ce roman et tou-

3 les idées de l'auteur des Paroles d'un Croyant

•évoquèrent sa reviviscence.

Les thèses qu'expose ce livre traînaient d'ailleurs

' ins l'atmosphère intellectuelle, à ce moment. On

^ut généralement n'y reconnaître que le développe-

lent des pensées familières de Lamennais. En fait,

serait sans doute plus juste d'accuser en même

împs Quinet, Jean-Jacques et beaucoup d'autres,

e la mauvaise inspiration qui conduit Spiridion,

Rien n'est plus étrange que l'histoire do cette âme,

lUi flotte à la dérive. En quête d'un havre religieux

tù s'abriter, pour atteindre ce lieu de repos, elle

larles Maurras dans sou livre célèbre Les Amants de a analysé, de manière définitive, cette formule de l'amour iLique. Lorsqu'on c observe > cctto alTection, on ne peut aire autrement que de lire très miuutieusemeut cette étude.

aborde tous les livres, toutes les théories, tous symboles et toutes les religions où l'humanité m a légué le fruit de son expérience idéaliste. Il y av là, sans doute, la matière d'une œuvre admirable, d'ailleurs, elle tenta également Flaubert qui fut ti près de la réaliser dans la Tentation de saint Antoi Malheureusement, George Sand, peu préparée à un labeur, écrivit l'histoire la plus extravagante q l'on puisse rêver. Alors que les folies sentimenta des républicains philosophes du temps de Louis-P] lippe émasculaient déjà toutes les idées et comp saient une philosophie de l'histoire conforme à lei désirs, la pauvre femme, avec l'exagération qui caractérisait, poussa ces conceptions jusqu'au délii II n'est guère de pages plus insensées que celles • est contée — d'ailleurs magnifiquement — cette ag nie du vieux moine, léguant à son successeur u flamme, qui sera recueillie dans l'orage et à laque) s'allumera d'abord la guerre religieuse, puis la Rév lution.

L'amour, en même temps apparaissait à Geor^ Sand, grâce à cette nouvelle empreinte, comme i sentiment religieux. Cela produisit des œuvn extraordinaires. La sensualité la plus débraillée < la plus ardente se mélangea d'invocations à la div nité, d'un mysticisme éthéré et d'un platonisme foi mant un contraste affolant. Un pas nouveau s trouva fait ; la surexcitation s'accrut encore. C christianisme, naïvement protestant, se perdait e effusions vagues, qui aboutissaient, sans que l'o pût trouver la transition, au panthéisme le plu minutieux : « La nature est notre souveraine », écri vait-elle. Elle psalmodiait « la sainte nature » mais son esprit toujours en éveil ne pouvait s'arrête longtemps aux mêmes choses. Elle ji'égarait rien d ce qu'elle avait appris, bribe à bribe, de ce qu'ell

it plus OU moins bien retenu des conversations elle entendait, mais elle avait besoin sans cesse de ouveler ses sujels de copie. Et comme elle ne lait rion oublier, rion perdre, rien sacrifier de ce elle avait accumulé dans son cerveau, comme il ait toujours, d'autre part, qu'elle fît montre — sans •une intention d'orgueil, par pédantisme purement urel — de toute sa science des êtres et des choses, ; idées et des faits, un mélange se formait où tout a s'écrasait, bouillonnait et fermentait. C'est ainsi i dans toute son œuvre, si peu de ses romans ont )porté ce travail et résisté à cette fermentation : ils it très peu pour avoir clarifié, avec les années. Bien mieux, ses idées sur l'amour, pour être plus moins immorales, n'en impliquaient pas moins un nimum d'éthique, fût-elle négative. On pourrait )ire que l'écrivain des révoltes sentimentales y régnait et acceptait d'être taxé, sans se déclarer, lis il n'en était rien. Toujours, avec cette inconience qu'on est obligé de mentionner, à chaque pas le l'on fait, en l'étudiant, elle nous réserve la surise d'être un des écrivains du romantisme qui furent t plus préoccupé de morale.

Naturellement l'idéologie de ses romans et de sa e s'en trouvent compliqués. Sans cesse, au cours de s nouvelles connaissances, elle rencontre non ptus rulement des littérateurs et des artistes, mais des hilosophes, des théoriciens sociaux et religieux, des lilitants de la politique. Vers 1840, un grand souffle îvolutionnaire traverse à nouveau la France. Leprelier de ces brouillons qui, en date, exerce sur elle ne influence, c'est Michel de Bourges, l'avocat de on procès en séparation. 11 la convertit au réprublianisme. Puis, c'est Pierre Leroux, ce curieux pcneur, à qui il manqua un peu de talent pour avoir iu génie.

Insensiblement, ceux-ci, puis d'autres: Barbes J Raynaud, Ledru-Rollin l'encombrent, sans assim tion possible de sa part, de toutes leurs rêver Ces songe-creux se disputent cette proie faci toutes les idées en imposaient à son pauvre p cerveau de femme. Plus elles étaient filles du p d'Utopie et plus elles avaient chance de lui pla Elles s'imprimaient en elle, comme dans une c molle, comme l'image, sur une plaque sensible. '

Ces mystiques et ces faiseurs — il y avait desi et des autres parmi eux — lui parlaient politique; développaient devant elle des rêves sociaux. Ils ne souciaient guère de l'art. George Sand, au contrai les écoute, accueille sentimentalement tout ce adopte ces credos par amour pour celui qui les pi fesse et songe, immédiatement, à les muer en roma C'est alors qu'elle en vient à cette conception ne velle, qu'elle juxtapose aux précédentes : « Toi morale implique une idée de société. » A sa chimc de l'amour se mêlent désormais des chimères po tiques, qui n'offrent malheureusement pas le mêi attrait. S'il se trouve encore des âmes sensibles po admettre toutes les invraisemblances de la passio il en est bien peu pour s'ennuyer de gaieté de cœ à de longues dissertations, venant ralentir le mo vemmt d'une intrigue. Et puis, il faut tout dii George Sand, en femme qui se respecte, n'était p de taille à écrire un roman social.

Le Compagnon du tour de France fut le premi témoignage de cette conversion. Il sent le roman ai glais, le mauvais roman anglais, pour parler en coi naissance de cause. C'est un prêche sur le luxe, ur histoire d'un évangélisme plutôt aigri, sur larichess où le bon socialiste Pierre Huguenin est rccompen.' de son amour pour la jeune fille pauvre, et Amaur puni d'aimer une femme, digne de toutes les amer

prévues par les lois somptuaires. Mais que de iOnnages eunuyeux !... Achille Lefori est le type •aisonneur, si fort à la mode dans tous les romans 'époque, mais dont on ne tolère la présence que qu'il exprime des idées intéressantes. Celui-ci, contraire, intervient toujours aux moments les 5 pathétiques, pour interrompre l'idylle, pour 1er des thèmes maussades aux gracieux secrets de Qourette. 11 serait même tout à fait insupportable, ne nous apparaissait comme la caricature de tous pontifes politico-philosophes de Tépoque et si l'art George Sand ne l'avait vengé de sa faiblesse inectuelle, en guidant son crayon et en lui inspirant, la sorte, la charge la plus réussie de tous ce^s maî- 3 qu'elle s'était donnés imprudemment et qu'elle nait tour à tour.

^es autres personnages sont d'ailleurs à Pavenant.

y a, dans ce roman, une certaine Yseult à vous

re prendre ce nom en grippe pour le reste de

xislence et à découronner le personnage de toutes

légendes groupées autour de son vocable. C'est

e qui introduit Pierre aux arcanes maçonniques.

le lui révèle les beautés de cette congrégation et

che un très beau parc, en y plantant l'acacia sym-

lique. En pleine nature, elle fait construire une

^e... la loge Jean-Jacques Rousseau.

Il faut savoir oublier Horace^ Jeanne, le Péché de

Antoine et le Meunier dWm/ihault. Ces livres ne

raient pas de George Sand, s'ils ne contenaient

■ très belles pages. Mais, tous sont construits sur

modèle du Compagnon. Môme besoin de morale,

; raisonner ou plutôt de déraisonnera perte de vue;

^ caractères ridicules et faux. Il n'y a là que

nations sentimentales sur la question sociale :

\ dirait un guignol républicain, sculpté par MM.Le-

"-'^^ollin et Garnier- Pages, pour faire évoluer dra-

matiquement les fantoches, incarnant leur ma: De môme, clans Consuelo. Un joli sujet est gâté toute la phraséologie du carbonarisme, par la sup tition anticléricale la plus formidable qui soit., est temps d'abandonner une telle période de c< existence pour reprendre haleine.

Heureusement, entre deux romans de son apos lat socialiste, George Sand, avait trouvé le ter. d'écrire une petite chose, insignifiante à son gré. Mare au Diable. Celle-ci fit plus pour sa gloire c toutes les grosses machines prédicantes de ce période. Œuvre délicieuse qui, chronologiqueme se situe entre le Meunier (ÏAngibault et le Péché M. Antoine^ elle a la valeur d'une oasis au mili d'un Sahara. CEuvre étrange, au milieu de cette ^ agitée, qui ne ressemble à rien de ce qu'elle av écrit jusque-là, ni à Lélia^ ni au Compagnon du ta de France, ni à Consuelo, Insensiblement, le cœ prend le pas sur l'imagination, et la fièvre roma tisme décroît.

Cette veine nouvelle qui apparut dans le beau te rain de ce talent fut découverte par toute une sui de circonstances. La bonne romancière avait ph péché contre l'intelligence, par ignorance que p; mauvaise volonté. Elle commençait vers ce temps reconnaître que toutes les théories politiques sociales sont insuffisantes à faire le bonheur de l'h manité. Sans doute, elle ne l'avouait pas encore, jamais même, elle ne devait l'exprimer formellemec Elle conservait, trop loin dans son cœur, la mélanci lie de sa désillusion. Elle ne devait jamais se pa

X iiîor tout à fait à elie-môme de n'avoir pu guérir nonde avec le romantisme de ses phrases. Mais les les ardeurs de sa vingtième année, toutes ses ravagances cavalières étaient tombées une à une. ^ Mare au Diable fut le premier indice qui révéla nouvel état d'Ame. Il faut bien répéter, après toute •ritique, que ce livre est une idylle : mais à reser la bonne odeur de fenaison qui monte de ces ^es, entre lesquelles on croit retrouver un brin menthe ou de thym qui aurait conservé tout son •fum, à suivre ces dialogues innocents, un peu fs, d'une grûce charmante, on pense plus encore me bucolique.

^e thème du livre est simple; les personnages i nombreux reviennent, suivant le rythme con tuer de ce genre. Et comme décor à ce court voyage, jette marche vers Tamour, de Germain et de la me Marie, si maternelle au petit Pierre, toute une ture sans apprêt, splendidement belle, contemplée ir à tour pendant le jour et pendant la nuit. La érature française compte peu de pages plus vrai- 'Ui admirables que celles où George Sand a îonté la veillée des voyageurs, auprès du feu umé en pleine forêt, sous le dôme de la chênaie, où mêlent les feuilles et les étoiles...

Cette œuvre n'était cependant, pour ainsi dire, 'un hors-d'œuvre ; George Sand avait encore des pérances et des utopies à décrire. Il fallait l'avenre pitoyable de 1818 pour achever de la dégoûter ses derniers enthousiasmes. En 1839, elle s'était 311 fixée à Nohant, après une fugue sentimenfe en Suisse avec Liszt et un séjour, non moins aoureux, à Majorque, avec Chopin. Mais ce retour abonne nature n'avait rien, pour lors, de définitif. Il ail été suffisant, pour lui suggérer, en passant, la are au Diable, Mais celte retraite était encore beau-

coup trop provisoire pour fournir des thèmes d nitifs à son génie. La Révolution, si piteusem menée, lui donna le bon conseil d'oublier toutes folies de sa jeunesse.

D'ailleurs, l'âge s'en mêlait. Le temps venait prendre quelque repos. L'ardeur des sens était à peu près — calmée. Les enfants grandissaient une vie nouvelle s'offrait, bienfaisante et douce, a des plaisirs dépouillés de tout ce qui avait été la joie sa liberté recouvrée. Ses paysans autour d'elle 1' téressaient. Avec cet entêtement de l'observation la caractérise, elle suivait leurs mœurs; elle guet^ leurs patois ; elle se plaisait à leurs jeux* et à le soucis. C'est à ce sentiment que nous devons Fram Le Champij la Petite Fadette, les Maîtres sonneurs Mariage de Victorine^ le Marquis de Villemer, les sions de /a nuit dans les Campagnes, Claudie, les j gendes rustiques.

Au seuil de la Petite Fadette, George Sand m explique elle-même cette métamorphose : « Ces la suite de ces né fastes journées (les Journées de Ju que, troublée et navrée jusqu'au fond de l'âme, { les orages extérieurs, je m'efforçai de retrouver da la solitude, sinon le calme, au moins la foi... Da ces moments-là, un génie orageux et puissant, comi celui de Dante, écrit, avec ses larmes, avec sa bi avec ses nerfs, un poème terrible, un drame le plein de tortures et de gémissements. De nos jou plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que reflet et l'écho d'une génération assez semblable lui, éprouve le besoin impérieux de détourner la v et de distraire l'imagination en se reportant vers i idéal de calme, d'innocence et de rêverie. Dans l temps où le mal vient de ce que les hommes se m connaissent et se détestent, la mission de Partis

• célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et

ijpeler ainsi aux hommes endurcis et découra-

,ae les mœurs pures, les sentiments tendres et

té primitive sont ou peuvent être encore de ce

!t\Les allusions directes aux malheurs présents,

l aux passions qui fermentent, ce n'est point

chemin du salut, mais mieux vaut une douce

on, un son de pipeau rustique, un conte pour

; inir les petits enfants sans frayeur et sans souf-

' que le spectacle des maux réels, renforcés et

lunis encore par les couleurs de la fiction. »

te période, qui comprend ses plus beaux chefs-

re, ceux qui n'ont pas vieilli et que l'on peut

' relire, ailleurs que dans des éditions allégées,

■isit doucement George Sand à la vieillesse. Du

iéé, elle ne gardait qu'un souvenir. Elle ne le désa-

lait pas, mais elle évitait d'en parler. Son talent,

aisé et mûri, n'avait plus les sautes déconcertan-

. d'autrefois. Il s'affirmait ce qu'il avait toujours

5, un talent essentiellement romanesque, mais non

js romantique. L'incorrigible demeurait éprise

déal et d'irréalité. Elle dépeignait encore des

ntiments extraordinaires, des situations invraisem-

ibles. Mais le thème que lui fournissait son Berry

i offrait alors une assise solide et un modèle

i*elle pouvait suivre exactement, presque en réa-

.te.

Cependant, son imagination qui, en elle, fut bien folle du logis, ne pouvait tout à fait résister au aisir de recommencer ses fantaisies. A Nohant, au ilieu des petits-enfants que lui avait donnés Mauce Sand, elle se sentait en verve pour de telles his- »ire3. Mais l'amour avait cessé d'être tout pour elle

dans l'exisience. Elle oubliait que Musset lui a' appris à le considérer, comme la grande chose la vie et la grande douleur. Attendrie, calmée transformée, elle le concevait enfin, uniquem comme un sentiment charmant, capable de ren heureux les êtres qui l'éprouvent et méritant toi les indulgences des grand'mères. C'est animé d'un esprit qu'elle écrivit la Daniella^ V Homme de net Mademoiselle de La Quintinie, Cadio^ les Beaux A sieurs de Bois-Doré et tant d'autres œuvres don nom est demeuré aux catalogues des bibliothèq publiques, sur le prospectus des éditeurs, dans mémoire de nos quinze ans et de quelques vieil filles très romanesques...

Lorsqu'elle revenait à Paris, c'était pour surv( 1er la mise à la scène de ses pièces. Elle aima, i fin de sa vie, le théâtre par-dessus tous les aut genres littéraires. C'était pour voir de vieux ai à elle, avec qui elle correspondait d'une mani( charmante, lorsqu'elle était à Nohant ou en voya| Sainte-Beuve, Gautier, Renan, Taine et surtc Flaubert, son grand compagnon, la plus forte afîf tion de sa vieillesse. C'était encore pour assister dîner Magny, rue Mazet. Mais elle ne compren guère le scepticisme des convives.

Dans son Berry, aux paysages ombreux et hur des, elle était la bonne châtelaine : elle secourait s paysans, protégeait les siens, écrivait, collectionna « Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a, écrivait-elle L'individu, nommé George Sand, cueille des fleui classe ses herbes, coud des robes et des manteai pour son petit monde et des costumes de marionne tes, lit de la musique, mais surtout passe des heur avec ses petits-enfants... Ça n'a pas été toujours bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune, mai comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauva

- passions, ni vécu pour la vanité, il a eu le bonheur •Ire paisible et de s'amuser de tout. » Elle se vantait peut-être un peu en écrivant ces ots.Elle s'absolvait trop facilement sans doute,la modiste ennuyeuse de 1818, de bien des histoires de sa entaine. Mais elle était très excusable, car elle les vait à peu près certainement oubliées, elle-mûme : Histoire de ma vie s'arrête au moment où l'on urait pu s'instruire à leur propos. Elle n'avait plus ue la mémoire des bonnes actions, aussi bien pour lie- même que pour les autres. .. Et puis, cette grande iborieuse qui, dans cette page, manquait un peu e modestie, sur quelques sujets, était d'une humilié touchante, en ce qui concernait son vaste abeur. Elle oubliait toutes ces œuvres qu'elle écriait sans répit, sans fatigue, sans la fatuité qu'eût m lui procurer cette gloire, à laquelle elle était )arvenue, et au milieu de laquelle elle mourut doucenent, à Nohant, le 8 février 1876... Gela seul lui mérVerait bien quelque indulgence.

De cette œuvre si touffue, d'une si grande richesse d'imagination, que restera-t-il, que reste-t-il déjà? Parmi les écrivains du romantisme, elle a été l'un des plus populaires. Au détriment de Balzac, avec Alexandre Dumas père, elle s'est partagé la souveraineté romanesque. Les âmes sensibles se sont plu à Lélia et à Indiana. Ceux qui ne Hsent pas les romans pour y voir se refléter la vie, ont goûté ces scènes de passion romantique, de rêve sentimental, ces cadres pittoresques et embellis, où se passent la pluit'trt de ses folles actions. D'autre part, elle a profité

de ses propres scandales, quoi qu'on dise, et < bruit qu'une coterie politique sut organiser auto du nom de la plupart de ses membres. Ceux-là o voulu qu'on la prît pour un penseur. Il eût été pli habile de la faire considérer comme un prophète vocable très vague .qui abrite bien des insuffisance: Enfin, certains ont goûté surtout ses berrichonnerie et les œuvres de sa vieillesse.

A trente années de sa mort, il semble que l'o puisse faire un premier choix. On ne pourrait pa en dire autant de tous les écrivains. Les plus grand tiennent longtemps en suspens le jugement de 1 postérité. Pour elle, dès maintenant, on peut, lorsqu'oi n'appartient pas aux générations qui disent encore ei l'évoquant : « M'^^ Sand », admettre que toute un< partie de son œuvre ne laissera de trace que dans le morceaux choisis.Il y a de rencombrement,du désordrt de la confusion dans ses premières manières, dans soi romantisme néfaste et dans son socialisme «bébêto.En core que beaucoup de gens n'osent pas le reconnaître Lélia etlndiana^Coiisuelo et Mauprat ont aujourd'hu entièrement vieilli et sont à peu près illisibles. Seules les œuvres de la dernière manière restent entières et parmi les œuvres les plus gracieuses de notre littérature.

Lorsqu'on veut bien y réfléchir, ce partage, tçès net et absolu, s'explique d'ailleurs aisément. Là encore, au risque d'être en contradiction avec le jugement le plus fréquent, il faut bien avouer que cela tient au sujet. Toutes ses intrigues, jusqu'aux romans de 1848, sont démodées : elles n'ont aucune chance de jamais revenir en faveur. L'œuvre, décrivant uniquement le rêve d'une génération, que ne soutient pas un style de grand écrivain, meurt avec la génération qui l'enfanta. Or, il n'est rien de plus faux, de plus dix-huit cent trente que la foule romanesque de ses

'mières œuvres. Il n'y a là aucune vérité psycho- :ique, pas môme de vraisemblance. Nous traversons inonde shakespearien que n'anime pas le génie Shakespeare. Et vraiment, ce ne sont pas les desntions de ces romans qui peuvent sauver des intri- .'s : le talent de l'écrivain de Mauprat ne fut pas poétique.

Je sais bien qu'il première vue cette opinion renverse celle qui est généralement admise. C'est une des illusions imposées par le romantisme de laisser croire que pour être un écrivain poétique, il suffisait de mêler des barcarolleî à des échelles de soie et à des clairs de lune. Il y a la manière, comme dit l'autre. En dehors de certaines exceptions, comme en comporte fatalement une œuvre aussi touffue, la plupart des descriptions de George Sand sont gâtées par des détails mal choisis, des mots qui détonnent dans l'ensemble, une involontaire trivialité qui surprend et arrête l'élan. Peut-être était-ce manque d'habileté, plus encore que de naturel: plus tard la plupart des scènes de nature seront écrites de main de maître. C'est possible, mais peut-être — et c'est plus vraisemblable — cela tient-il aiissi à ce que la plupart des paysages décrits à cette époque l'étaient d'imagination pure — ce qui fut l'art suprême du romantisme *. Et comme le style général de ces œuvres manque le plus souvent d'art, il ne demeure pas grand'chose pour sauver l'ensemble.

Sa philosophie est d'autre part enfantine : cela est vrai pour tous les romans de George Sand sans exception. Elle est celle des gens de 1830. Encore

1. C'est Gautier qui, ayant écrit son Voyage en Espagne, sans avoir passé Irun, disait le jour où il eut à partir pour ce pays : c Gomment ferai-je désormais pour en parler ? » Décrire d'imagination était un principe pour les romantiques. Cf. Les Orientales, etc.

qu'elle ait eu parfois des pensées, elle n'était pas ur penseur. L'influence de Musset sur elle avait été insuffisante, et l'immensité d'un cœur trop élargi ne suppléait pas à l'absence d'idées générales. Sa conception de l'amour et de la vie était digne d'une ]\lmG Bovary qui eût écrit des romans : on ne fait pas une philosophie de l'amour avec beaucoup de rancunés et de déceptions mal ordonnées. Ou plutôt on aboutit à des conclusions que rien n'autorise. La révolte contre l'humanité et contre les lois ne peut découler de quelques expériences personnelles. Avec de tels éléments, on peut écrire un beau roman vécu qui se présente comme un cas. On n'établira jamais une conception de l'amour, ni de la vie.

D'ailleurs, elle devait le reconnaître elle-même plus tard. Cette impulsive cessa d'être ennuyeuse le jour où elle ne reçut plus ses impulsions d'autrui. Son cœur put suffire à tout, le jour où il fut apaisé, le jour où ses émois cessèrent. A cette heure, elle avait fait son éducation d'écrivain ; elle avait jeté sa gourme, et calmée, prise à des sujets qu'elle connaissait, qui l'intéressaient et qui étaient simples, elle écrivit ces œuvres de la maturité qui peuvent conduire un écrivain jusqu'à l'immortalité. Traitant des paysanneries, elle n'eut plus besoin d'une psychologie profonde — et alors elle étudia avec finesse, sans aucun effort, tous ces caractères dont elle avait le modèle sous les yeux. Son style ne devint pas im style admirable, un style de grand artiste, mais mêlé de patois, serti de vieux mots savoureux, clarifié et tempéré, allégé de toutes ses apostrophes et de ses « rousseausismes », il apparut comme l'outil robuste d'un art instinctif, enfin dirigé. C'est à cette ultime sagesse que George Sand devra de survivre.

C'est plus que suffisant pour tenir une grande

' dans la littérature française. On ne la mar-

iule guère à George Sanci. Mais il est bien

(inuyeux qu'elle soit prônée par des M. Josse

rayants qui vantent sa littérature par politique. Ils

trient faire prendre un immense talent naturel pour

u génie. Le génie véritable au xix« siècle laissa des

*uvres assez lumineuses, assez profondes pour qu'on

16 le diminue pas en le faisant voisiner avec de bons

crivains, qui se situent un peu en-dessous du zénith

- fût-ce avec George Sand elle-même. Elle restera

urtout comme un cas curieux du « détraquement »

(ue le romantisme pouvait faire subir à un cer-

•eau, à un cœur, à toute une existence de femme et

l'écrivain.

Le romantisme ne fut pas lentement une maladie,

il atteignit les artistes de 1830 — poètes ou romant icrs. Elle contamina tous ceux qui écrivirent à cette époque. Elle s'étendit jusqu'aux écrivains politiques. Et, certainement, c'est un très curieux exemple de folie romantique que celui d'Edgar Quinet, qui passa très longtemps pour un philosophe et un sociologue.

A force d'observer une affection, je sais bien que l'on pourrait craindre l'idée fixe, et qu'il est quelque danger, lorsqu'on étudie le romantisme, à vouloir retrouver partout son influence. Heureusement, il existe certains textes, choisis dans les livres de ses admirateurs, pour nous rassurer.

C'est ainsi que M. Léopold Mabilleau % dans son 1res bel essai sur Victor Hugo reconnaît lui-môme l'étendue, sinon du mal, au moins du phénomène : < Il y a un romantisme politique, écrit-il, comme il y a un romantisme littéraire et l'analyse n'a point de peine à en démêler les éléments, l'outrance lyrique et déclamatoire, le goût des mesures à effet, la croyance aux formules saisissantes et aux solutions

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