‹ Dans le jardin de Sainte-Beuve, essaisChapitre 4 sur 11 · On a fêté en 1903 le centenaire d'Edgar Quinet · texte numérisé non relu

On a fêté en 1903 le centenaire d'Edgar Quinet

2. L. Mabilleau. Victor Z^u^ro (Gollect. des grands écrivains). Hachette, 1893.

simples. » C'est toute cette mentalité anormale qu nous voudrions étudier, d'après Edgar Quinet.

Edgar Quinet appartenait à une vieille famill» ] bressane. Il naquit, le 17 février 1803, à Bourg Cependant toute son enfance s'écoula au petit viilagt de Certines, « un des points les plus retirés, les pluh cachés, a-t-il écrit, qui fussent en France, et peutêtre en Europe ». Lui-môme, il appelait ce lieu« unt sorte de désert », et c'est peut-être, en se rappelant ce paysage fixé dans sa mémoire, qu'il décrivit, plue tard, l'union étroite formée entre Phomme solitaire el la divinité.

Dans ce bourg perdu, il vécut des années heureuses, un peu austères cependant. Il se trouvait sous l'autorité de son père, commissaire des guerres, nature froide et sans grande tendresse, près de sa mère, intellectuelle follement éprise de M""® de Staël.

Cette jeune femme affectait une liberté d'esprit qu'elle n'avait pas. Le protestantisme de sa race avait laissé, malgré sa bonne volonté, ces vestiges lointains de la religion qui demeurent au cœur de toute femme et qu'aucun effort personnel ne peut jamais arracher complètement de sa sensibilité. Ce furent ces deux êtres qui lui imposèrent la discipline qui réglementa toute sa vie.

A 1 âge où, de coutume, les parents regardent avec ravissement l'âme de leur enfant qui s'ouvre peu à peu à la vie, sans songer encore à lui imprimer une direction, une sorte de morale très rigoureuse refrénait déjà tous ses libres instincts et se mêlait à ses jeux, sans aucune pitié. Dans VHisloire de mes idées,

net nous raconte cette savoureuse anecdote de onfance, qui suffit à nous fixer: « J'avais, écrit-il, ir compagnon inséparable un petit paysan nommé -tin, plus âgé que moi de trois ou quatre ans et ucoup plus tort. Malgré cette difîérence d'ûge et lorce, Gustin se soumettait à toutes mes volontés ime s'il eût été né pour m'obéir. Cette habitude oramander sans raison me dénaturait. J'ordonnais ;r le seul plaisir d'être obéi. Ma mère résolut de mettin à ce despotisme en herbe. Elle nous fit compare devant elle, pour donner à Gustin une leçon Merté,et ù moi d'équité. Après m'avoir réprimandé nia manie de faire perpétuellement le maître, elle s dit gravement que Gustin n'était pas né pour obéir es fantaisies; il était mon égal, mon ami, non mon iteur ; elle entendait bien que nous changerions le conduite à l'avenir.

* Le barbare ne le comprit que trop ; le lendemain, comme nous étions au bois et qu'il se sentait fatigué il ôta ses sabots et m'ordonna de m'en charger.

J'avais quatre ans ; j'obéis. Nous arrivâmes ainsi .r\ant ma mère, moi portant humblement les deux sabots de Gustin (etilsn'étaient pas légers), Gustin tout fier de me voir tout essoufflé et rendu sous le faix ;et pourtant c'était le plus honnête et le plus doux garçon du village. Ainsi cette première leçon d'égalité n'avait fait que déplacer le tyran ; combien de fois de grands événements m'ont forcé de me le rappeler î » Cette histoire est délicieusement ridicule, il semble bien, lorsqu'on lui accorde plus d'importance qu'elle ne mérite, ainsi que nous y convie Edgar Quinet lui-même. L'aventure de cet enfant de quatre ans, à qui une jeune mère enseigne l'égalité, me paraît un des traits les plus parfaitement drolatiques que l'on ptiisse rencontrer.

'rotestante, M"* Quinet avait fait baptiser l'enfant

catholique. Mais, cette première morale, qu'elle 1 enseigna, ramenait, dès ce moment, l'entant aux sou ces religieuses où s'était nourri le mysticisme « cette ardente idéologue, qui s'affirmait libre pci seuse. C'est aussi de la même époque de sa vie qi date ce souvenir que je ne puis me décider à oublie « Je menais exactement la vie d'un paysan. Av< ma petite faucille, je moissonnais dans mon sillon. Dans cette liberté des champs, il y avait autre cho qu'un amusement. Je faisais un travail véritabl exténuant même, qui me rendait sacré le travo d'autrui. Combien je respectais le sillon couve d'épis de seigle, les prés rares, jonchés de fleurs, ' à plus forte raison le bouvier qui le soir ramenait e charrue ! Car ma mère ne perdait pas une occasic de m' inculquer le respect de la nature humaine...

Je crois que tous, à une heure quelconque, noi avons connu ce plaisir délicieux d'aller aux chara] pour y moissonner, en compagnie de paysans ch( qui nous passions nos vacances. Nos âmes d'enfai voyaient là uniquement un jeu ; nos mères goûtaiei simplement le plaisir fortifiant que nous prenions nous rouler parmi l'herbe des fenaisons embaumée Nous rentrions à la ferme, avec l'insouciance d notre jeunesse. Il ne serait cependant jamais ven à la pensée de la plupart d'entre elles, si pieuses, i cultivées et si morales fussent-elles, d'enseigner e cette situation si simple « le respect de la nature hu maine... »

Un peu plus tard, ce guide extraordinaire entre prit la première éducation intellectuelle de son fih ^Ime Quinet voulut présider au choix des première lectures de l'enfant. Mais il faut avouer qu'elle avai des méthodes d'instruction aussi déconcertantes qu celles qui lui servaient à la formation du caractère Les premiers livres qu'elle mit entre les mains d'Ed

EDGAR QUINET 'iOÔ

alors ûgc de six ans, furent Hamlet et Macbeth,

i-ci vers la fin de sa vie a rappelé ce souvenir,

liguant sans timidité d'avoir compris du premier

■ le sens de ces œuvres '. Admirable précocité,

il pas vrai, puisque l'on ne peut douter de la

rite de l'auteur de V Histoire de mes Idées? Aii^slj

' iragée par les résultats magnifiques qu'elle

liait, M"° Quinet continua de plus belle. Vers

ans, ce jeune prodige connaissait Les Carac-

. Racine, Corneille. De même, elle lui inculquait

'lain de la « fantasque et romanesque théolo-

le Chateaubriand », traitait Bossuet de « tête fai-

• et lui transmettait le véritable sentiment d'ado-

II qu'elle avait pour M"^® de Staël. Ici, il faut

le texte de (Juinet, trop important pour que

onsente môme à l'analyser : « Certes je ne com-

lis qu'à moitié ce langage (celui de M'"" de

.„-lj, mais il faisait sur moi comme l'impression

'une harpe ; sans pouvoir dire que j'étais ému, je

entais comme des écailles tomber de mes yeux.

iah ces moments de lumière où la pensée s'éveil-

iit duraient juste le temps que je passais avec ma

lère.

Plus tard (cela nous représente environ la diitiiic année du personnage), nous essayâmes de lire «Semble les Considérations sur la Révolution franawe, dès qu'elles parurent en librairie. Nous fûmes

1 Histoire de mes Idées, p. 75.— Voulant étudier Quinet,sur-

oul au point de rue de l'influence qu'il exerce aujourd'hui, je

ne guis efforcé de ne citer que des phrases, extraites des

> choisies que ses amis publièrent à la librairie Hachette

asion du Centenaire. De la sorte j'aurai, me semble-t-il,

lé à ses admirateurs toutes les manières de satisfactions

justice qu'ils peuvent souhaiter. Ils ont dû, en effet, en

>sant ce recueil, essayer de présenter l'image la plus

ible d'un de nos romantiques les plus fameux.

206 DANS LE JARDIN DE SAINTE-BEUVE j

bientôt forcés d'y renoncer ; à mon extrême ce sion, ce livre était pour moi lettre close. Non que je ne pusse atteindre aux sentiments et m» quelquefois aux idées dont il est rempli, mais ce^ les mots eux-mêmes qui me manquaient. Le dict. naire de la langue de la liberté n'existait pas p moi... »

Il nous reste, pour achever le récit de cette a< lescence, à retrouver les origines, les sources cette culture, à reconnaître le rôle que remplit 1' seignement des écoles, dans l'éducation de Quii Peu d'enfants semblent avoir moins goûté l'inl nat. Il a gardé du collège le plus mauvais souvei Par tempérament, il était déjà très prédisposé à ] accueillir toute espèce de joug. Il avait reçu a empreinte inaltérable, deux fois ineffaçable, d'i mère et d'une mère qui était protestante. Elle l'a^ élevé, avec la plus parfaite inconscience des réal de la vie, en dehors de toutes les conventions pacte social et le nouveau milieu où l'on transpl tait l'enfant contraignait brusquement toutes les l dances qu'elle s'était plu à développer en lui.

Naturellement, en toute logique, cette secoi éducation n'eut aucun résultat. Ou, pour parler p précisément, elle eut pour effet de renforcer ces d positions acquises auprès d'une mère. Au collège Charolles, au collège de Bourg, au collège de L> Ouinet passa en indépendant, en dédaigneux, pr que en révolté ! Il fut l'orgueilleux élève qui, p( ennuyer son professeur et lui montrer qu'il tn d'égal à égal avec lui, ne travaille pas. Etant inter il parlait de la « prison » où on l'enfermait. Il ne lassait pas d'éprouver du dépit à l'idée qu'ap avoir été élevé à la lecture de Shakespeare, il tombé à celle d'Estelle et de Némorin : « Dcpa}

rienté, précipité des nues, exclu des beaux cieux

i légende, abîmé, perdu, dans toutes les séche-

•s et aridités d'une classe, je m'étais odieux à

-môme. > Le ton de cette phrase est assez signi-

t pour faciliter la reconstitution d'un état d'es-

G'est celui de Vallès, d'un Vallès... bourgeois :

le timbre de voix du « réfractaire ».

iisi le premier contact de cette nature avec la vie

t une révolte. L'individualiste se cabre sous la

gle, et ce ressaut, cet écart violent et imprévu per-

el d'apercevoir dès ce moment tous les défauts du

une étalon : l'orgueil, l'insociabilité, l'incapacité

? subir une méthode intellectuelle et la maladie

lissante de l'individualisme mystique: toute une

iJ'ance de romantique.

sort de ces divers collèges avec un seul profit :

icquis l'art des attitudes. Art tout à fait incons-

d'ailleurs en lui, ou à peu près, car il est tou-

- bien difficile, en ces occurrences, de délimiter

j art de la nature et de l'effort. Mais, de toutes

tanières, il peut se camper devant un public, à sa

)rlie de l'internat. Au collège de Lyon, il a déjà su

rendre des façons d'exilé: il trouve le moyen qu'on

ji donne « un coin étroit, obscur, méprisé de tout

' monde », avec cependant la clef de ce « taudis ».

*ais lorsqu'il la possède, il « se sent libre ». Étrange

•rocessus mental que celui qui permet de se considé-

er libre dans ces conditions... Quinet a toujours rai-

onné des questions de liberté avec cette rigueur : et

le mémo qu'il se jugeait libre k Lyon, la grosse et

ourde porte du collège refermée sur lui, il se consi-

iéra exilé, malgré toutes les amnisties. Ces concep-

ions excentriques furent curieusement i\ la mode

parmi quelques personnages de sa génération.

A ce moment, il n'a que quelques connaissances — i'e8t-à-dire,d'UQe manière précise,àpeu près rien. Mais

sa folle imagination, qu'il doit à sa mère, ne se las pas de travailler. Il a toute conscience de n'avoir ri fait pour s'assimiler le latin. Un jour cependant, tro vaut sous sa main un Ovide, il l'ouvre et se met à lire. Toujours aussi merveilleusement doué, il noi déclare à distance qu'il comprit ce texte, parfois cor pliquéjdu premier coup et ressentit du plaisir à cet lecture, qui était pour lui une révélation. « Je voya ce que je n'avais jamais vu. Les mots mêmes que croyais ignorer, je les devinais. » Décidément, il i faut accorder qu'une confiance... défiante à cette Hi toire de mes Idées, trop voisine comme afîabulatic des romans du père Dumas.

Mais ce qui lui advint de plus étrange ne fut p; cette découverte d'Ovide et de Pline l'Ancien, en compagnie desquelles il se plaisait. Bien plutôt, ce fi la manière dont il les goûta. Naturellement, il s'épr des « mœurs, des usages, des opinions et des lois romaines. Son âme se prépara à dénoncer tous 1( coups d'État et à flétrir tous les despotismes, au con merce de Tacite : « J'en fis mon bréviaire, mon con pagnon, mon homme. Je ne m'en séparai plus i jour ni nuit... Qu'est-ce qui faisait de Tacite un livi unique pour moi ? Ce n'était pas seulement ce qu'o a coutume d'y chercher, le secret de l'âme d'un tyrar Je découvris en lui quelque chose qui me regarda et me touchait de plus près : le récit de ce que j'avai vu moi-même, des catastrophes, des chutes d'empi res, des empereurs fugitifs, renversés... Grâce àcett analogie, l'histoire, que je ne pouvais souffrir, deve nait une chose vivante, de morte qu'elle était aupa ravant. Le passé était, à bien des égards, le présen qui m'agitait. » Évidemment, à ce moment Quinetn voyait que le rapprochement entre ces scènes d Tacite et cette douloureuse année 1815. Nous Tad mettons volontiers. Mais, en faisant cette comparaison

iitiu- iuil[)ou exacte, entre la cliule do Napoléon ^'lle de nombreux empereurs romains, il se forma, ! ut tout, au langage pompeux et aux mœurs de «position. Insensiblement, il donna à son ûme une lie républicaine. Et, un jour viendra de la sorte où, jours sans avoir «appris le latin, il comprendra ite plus complètement, plus justement, où cerapcliement se fera avec moins de difficultés — • u plus de justice — pour Napoléon III.

;ti 1820, il vmt à Paris. Les biographies nous rennent.que ce sont ces années qui lui furent les - terribles ù supporter. La vie lui était alors matéloment presque impossible. Mais cependant, sans •uragement, il s'était mis au travail avec opiniâ- '. Il lisait à la Bibliothèque royale tous les livres lui tombaient sous la main. A son cerveau bouil- . qui ne laissait pas de ressembler à celui de nchelet, il manquait — et il manqua toujours — * ine méthode. Il lisait avec hâte, comme la plupart romantiques. Il dévorait les œuvres, entre deux les aux libéraux, car il allait « à la Chambre applaudir Foy et Manuel, Chateaubriand à l'Académie*. Il brouillait tout, donnait aux spéculations les plus hautes un sens qu'elles ne comportaient pas, "lit, dès ai âge, plus qu'il ne le fit jamais, à la Qce, i\ la philosophie comme à l'histoire, des soucis qui n'avaient aucune affinité avec elles. Il étudiait tout, des préoccupations politiques plein la tête. Et c'est ainsi que, dès le principe, au regard de la science qui ne connaît pas les partis, Quinet apparaît suspect, dans son érudition et ses idées.

C'est d'ailleurs aussi le tenvps de sa fameuse cri de 1820. Elle est fameuse, parce que autour d'elle, a mené grand bruit. Ce futur historien, ce philos phe de demain, qui veut appliquer toutes ses forces ces deux branches de la pensée humaine, hésite ent la discipline de M™« de Staël et celle de Chateai briand. Il sait bien qu'il y a, à cette heure, nombi de très grands savants, en France, puisque, souven il assiste à leur cours. Il connaît Augustin Thierry < Cousin, mais ce n'est pas auprès d'eux qu'il va chei I cher la vérité : « Pour nous diriger dans ce conflit c deux siècles, qui nous enveloppaient à la fois, noi n'avions que deux figures : M. de Chateaubriand < M'"^ de Staël. Mais, avec eux, le combat, loin de cee ser, recommençait. Car ils étaient aussi différeni entre eux qu'on peut l'imaginer : l'un catholiqut l'autre protestant ; l'un tourné vers le moyen âg( l'autre vers les régions incertaines de l'ave nir.-.Pa une autre contradiction, la langue de M. de Chateai briand était affranchie et sa pensée semblait ne pa l'être. Son coloris m'éblouissait sans m'éclairer e ses idées me repoussaient. Je ne les suivais qu'ave défiance et ne leur donnais presque aucun accès dan mon esprit. Au contraire, le génie de xM™® de Staë était libre, c'est sa parole qui semble enchaînée. A h clarté confuse de ses oracles, je me disais : « Ces de ce côté qu'il faut avancer ! c'est là qu'est le siècle la vie, c'est là que sont tous mes pressentiments... »

Il est très curieux de suivre l'influence maternelk sur Quinet. Élevé dès l'enfance à célébrer M^» de Staël et à mépriser Chateaubriand^ il vient un momeni cil sa pensée chancelle sur la route où on l'a placé. Après tout, Chateaubriand lui-même est un romantique ; il est plus fait pour séduire une imagination juvénile que M^^ de Staël. Le jeune homme sent très bien qu'il faut reviser son opinion, en ce qui

. . l'auleur de VEssai sur les Révolutions^ mais rejnte reçue a été trop forte. Elle demeure 'bile. Un voile reste devant ses yeux, à l'heure veut juger. Et cette page, écrite trente ans après iillit résolu, nous conserve la trace du trouble ivc, et l'exemple curieux de cet aveuglement able.

correspondance qu'il adresse à M™« Quinet, (•e temps, achève de nous renseigner. Ce ne pas là les lettres d'un fils à sa mère et elles iianquent cependant pas de ressembler assez, !!ine allure, à celles que devait plus tard écrire '♦' à ses amis. C'est le même enivrement des )gies, l'oubli complet du sentiment. Quinet, qui, eurs, il convient de le dire, fut un fils admiral'entretient guère la bonne dame que des émoque lui suggère le monde parisien où il frète et ses lectures. Il va entendre le général Foy vient avec ces pensées, qu'il transcrit dans une s lettres : « Je pensais alors aux républiques unes et je me disais: « C'est là l'éloquence des Gracques! C'est ainsi que les tribuns n'ont cessé de lutter contre le despotisme ou l'empiétement des grands! » De retour chez moi, je ne rêvais que •oits des gens, législation politique. Je quittais les )uquins et les muses antiques pour Grotius, le Coual social, V Esprit des lois et les Richesses des Natns. Je relis maintenant avant de me coucher les onfessions de Jean-Jacques... » On comprendra faciment que ces auteurs — à l'exception peut-être de ontesquieu... et encore — n'étaient pas susceptibles ^discipliner ce cerveau de futur savant et de donner aU historien prochain cette sérénité intellectuelle, ui prépare à une belle carrière.

A cette époque, au temps de ces lectures et de ces

lettres, au temps aussi de ces préférences, il fréque tait les cours de Victor Cousin. Il existe, une de S' Lettres à sa mère^ qui est bien curieuse à cet égar par l'accent et l'apologie passionnée qu'elle contie du philosophe. Nous y voyons l'auteur du Vrai, < Bien et du Beau, dans ses relations avec ses élève adoré d'eux, pontifiant, conseillant avec le plus pa fait égoïsme, sans souci des dispositions ni du ten pérament de celui qui vient à lui. Il possède ce to complimenteur et bénisseur, du maître qui ne son^ qu'à fortifier sa popularité et se désintéresse p? faitement des conseils qu'il a donnés. Ecoutez c paroles qu'il adresse à Quinet : « Vous le voyez, n manière est d'être précis avec le moins de rédactic possible. Pour tout au monde, que ce ne soit pas votre type. Vous êtes fait pour briller par l'imagin tion. C'est par là qu'il faut vous distinguer. Et î fond, c'est la plus grande des facultés. Soyez i grand écrivain, comme vous êtes destiné à Têtr Cultivez en vous l'art de dire les vérités de sent ment. Intéressez, touchez au cœur, nourrissez ( vous l'éloquence, en vous gardant bien de faner vot âme, ni par des éludes trop sèches ni par le faux sy tème qui m'a longtemps égaré. Ayez un but nob et sévère ; cherchez à être utile aux hommes, bo consolant pour tous ; n'attachez point votre succès l'instant présent, à un parti, à une circonstance c goût variable, mais aux éternels besoins de vot cœur. »

Phrases vagues de professeur qui voudrait para tre autre chose et plus que ce qu'il est I Cousi devait les répéter, sans lassitude, avec un peu d'il différence dans la voix, à quiconque venait le troi ver ! Phrases qui ressemblent aux éloges que ph tard Hugo adressait aux jeunes poètes, qui li envoyaient leurs vers I... En soi, elles n'engagei

' sans ilouto, encore qu'il ail été bien dange- (ie conseiller à Ouiiiet de « cultiver les vérités 'ntiinent ». Mais on ne peut plus les considéivec la môme complaisance, lorsqu'on songe 10 fois au moins cette graine folle tomba sur .^rre favorable, trop disposée déjà à recevoir lie semence. Cousin, que Quinet maltraita .*urs par la suite, a sa part de responsabilité cette œuvre, que le jeune homme esquissait dans cette même lettre: «Je suis arrivé à com- Ire qu'il faut aller au large, sans trop se reprér ce qui va s'ensuivre pour tel ou tel qui vous te... » C'est une conception sans doute. Mais est étrange sous la plume d'un écrivain qui à tant de « missions » humaines, de par le le...

us Victor Cousin, il avait pris contact avec Kant l'S philosophes allemands. Ce fut l'étincelle. Oui- ' 'i(' rêva plus* que de vivre au pays de ces pen- -, qui mêlaient si agréablement la philosophie à oire et vêtaient tous leurs rêves d'un appareil rable d'érudition ou d'éloquence. Il ne parlait (juede« l'éclat, l'abandon, la plénitude, la molle ....resse » de son « ami Herder ». Ses phrases sortent du vocabulaire usité entre maîtres et disciples. <[u'un enthousiasme est arrivé à ce point, il pro- . à ceux qui analysent sa croissance, une impresoû de malaise. L'Allemagne, dont l'influence phi- )Sophique causa tant de désastres dans la France ilellectuelle, n'a jamais fait pareille victime. Il est arieux de suivre la lente désagrégation que fit subir i culture germanique à ce jeune cerveau, prédisposé 'ailleurs à toutes les folies, par le romantisme et influence protestante. Sans hésitation, il va droit aux

« mauvais maîtres »^ A ceux qui conservent un res de bon sens, il n'emprunte que les doctrines vague sans consistance; il néglige les théories saines. Ce ainsi que, malgré le séjour assez long qu'il va faii en Allemagne il ne subit en aucune façon FinflueiK de Gœthe, qu'il traite perpétuellement à contre-sec Celui-ci eût cependant pu le ramener dans le drc chemin ^

Afin de connaître plus intimement l'œuvre ( Herder, son dieu, il part en 1821 pour Heidelberj Il faut lire sa correspondance de ce temps, les lettn qu'il adresse de l'Université allemande, cette sori de délire que lui inspire l'Allemagne : « J'y restera écrit-il, tant que mon devoir ne sera pas ailleur Ce Heidelberg est le pays de l'âme et j'y ai trom des amis jusque dans ceux qui me servent. » Que ques mois après son arrivée, il a mis sur pied ur Introduction à la Philosophie de VHistoire de VHi manité ; il a lié commerce avec Creuzer, l'autei de la Symbolique, ouvrage sur ITiistoire positi\ des religions. Il prépare un Essai général sur Hei der. C'est la fin de toute genèse. Quinet ne conna plus aucune entrave. Sa mère elle-même, qui aima malgré tout Voltaire et sa clarté, qui demeurait d xviii® siècle en dépit de son protestantisme, c'est-è dire Française, est impuissante à modérer ses trans ports de kantien et de germanisant. Le fossé qui s creuse toujours d'une génération à l'autre, malgré 1 tendresse et les plus délicieuses intimités, s'est ouvei

1, L'expression est de Jean Garrère qui publia sous ce liti un certain nombre de très belles études littéraires, âpre réqu sitoire contre les romantiques. Il faudra que notre ami s décide à les réunir en volume, un jour prochain.

2. Cf. Pierre Lasserre. Le Bomantisme français. Livre III linfluence germanique, et un essai que je publiai moi-mèm dans La Revue des Idées (1 5 octobre 19i(J) sur le Gœthisme.

ce M™® Ouinet et son fils. Le jeune étudiant a le lanlisrae dans le sang, un romantisme adapté à nature, le plus fou, le plus terrible des romantis- ^ -— celui des idées. Gomme d'autres, vers 1820, sentaient du vague à l'âme, Quinet a du vague is l'intelligence...

La catastrophe est, à partir de ce moment, inévita-

. La biographie inutile maintenant à suivre. La

de cette manière de penseur ne sera plus désor-

is d'aucun intérêt. Elle apparaît comme une idéo-

•î vivante, qui absorbe en elle-même tout ce tem-

tment. Les faits n'ont plus aucune influence, à

ns qu'ils ne s'adaptent à ce caractère. Quinet

ent d'Allemagne comme le ministre, le pasteur

-t^s idées. Sa maladie, héréditaire, à la fois intel-

jielle et morale, s'est aggravée dans le seul pays

inonde où il n'eût pas dû aller, où la thérapeuti-

jae mtollectuelle lui défendait de séjourner. A sa

-uite, il amène le fléau, ce virus germanique dont

la France a souffert tout le siècle dernier ^

Hès son retour, sans que l'on sache trop comment,

pourquoi, il apparaît aux Français comme un

^rand homme. Lorsqu'on lit consciencieusement les

livres qu'il avait publiés en 1830, on a peine à com-

iidre cette notoriété qu'il acquiert sur l'heure.

a <leplus médiocre que ses premiers ouvrages. Je

1. H n'est pas bien sûr que nous soyions entièrement libéré». L'influence de Nietzsche — qui doit tant d'ailleurs à la iiice— fut bonne un instant, mais elle semble fâcheusement aor à la religion. Un nouveau fétichisme gerniani(iue est [>armi ceux qui répandent son œuvre.

croirais volontiers cependaat qu'ils prirent toute . valeur de sa façon de traiter ces sujets, ignorés al lument de lui-même et de la plupart. Il écrivait langue, pompeuse, et solennelle, remuant tout appareil d'érudition qui pouvait faire illusion. '. époques, moins naïves même que le romantisi eussent pu se laisser prendre à cette phraséologi

Il n'en reste pas moins à constater le phénom» ' de cette gloire naissante et de la réputation qui précédait partout. Personne ne pouvait plusparler l'Allemagne sans relever de son jugement. En 1^ un mouvement gallophobe secoue tout ce pays. A sitôt, Quinet le dénonce, le signale, car, s'il n'a r porté qu'une faible connaissance de la philosop allemande, il a très intimement pénétré ses mœi Il révèle, patriote qui n'a pas dès lors perdu t' sens des réalités, le danger nous menaçant Vers l'E « Sachons que la plaie du traité de Westphalie et cession des provinces d'Alsace et de Lorraine s gnent encore au cœur de l'Allemagne, autant c les traités de 1815 au cœur de la France.

« Chez un peuple qui rumine si longtemps t souvenirs, on trouve cette blessure au fond de te ses projets et de toutes ses rancunes. Longtemps des griefs du parti populaire contre les gouvernemei du nord a été de n'avoir point arraché ce territoire la France en 1815 et, comme il le dit lui-même, de n voir pas gardé le renard quand on le tenait dans < filets. Mais ce que l'on n'avait pas osé en 1815 ( devenu plus tard le lieu commun de l'ambition i tionale. »

On reconnaîtra que ce faible idéologue ne ma quait pas de flair et d'une connaissance de ce suspécial, si l'on songe que ces phrases furent écrit en 1831. Elles devaient se vérifier, lors de la guer douloureusement. Gela eût dû l'avertir, mais

(Mftpécha d'ailleurs pas, un peu plus tard, de se approcher plus encore de ce peuple. Trois ans après, 1 épousait une jeune Allemande, Minna More, qu'il vait rencontrée au cours de son voyage. La vie de )uinetesl pleine de ces variantes qui ne sont peut- Ire pas des contradictions, mais qui tout de môme suppriment l'unité d'un développement.

Vers ce temps, il semble bien, au reste, traverser ine période indécise de son existence. Que va-t-il aire ? 11 admire l'Allemagne plus que toute autre aation. Il y retourne, mais il s'y trouve néanmoins ,>lus dépaysé maintenant. Il y éprouve presque un malaise. Ce pays de son cœur ne le satisfait plus absolument. C'est presque d'instinct qu'il l'a aimé, pour ses mœurs de haute austérité, pour ses formes de pensées, rêveuses, poétiques et éloquentes, pour sa foi, protestante, qui est la sienne, malgré son catholicisme nominal. Mais, d'autre part, durant les voyages fréquents qu'il fait en France, dans la société de tous les libéraux et des démocrates de demain qui l'accueillent, il sent que sa voie n'est sans doute pas de tant sacrifier aux choses allemandes. Il veut revenir prendre sa place dans les rangs de l'oppositi avancée, afin de pouvoir modeler son pays sur - propres rêves, afindi lui pétrir une âme semblable à la sienne. La France n'est pas protestante — Quinet pense, elle ne l'est pas encore — mais elle est déjà tout au moins la terre de la Révolution d'hier, celle de la Révolution de demain. Et puis, dans ses sentiments, il faut bien le dire, elle lui apparaît comme la patrie aimée malgré tout. Alors, par sentimentalité, — car Quinet fut un honnête homme — par calcul aussi, — car il fut un fanatique — il va se jeter résolument dans la mêlée. Il arrête son plan. Il veut construire une nation où l'on trouvera un mélange des qualiléb' de la France et de l'Allemagne. A ce moment,

il comprend qu'il doit être un historien, traitant d' sujets susceptibles de montrer la grandeur du pr testantisme et de la Révolution — ces deux turau tes très concrets, qu'il désignera désormais d'un se mot, vague, abstrait et enivrant : la Liberté.

Remarquez d'ailleurs que Quinet demeura lonj temps encore, sans avouer ces pensées de derrière '. tête. Jamais il ne voulut les exprimer comme se désir personnel. Toujours il aura l'habileté de doi ner aux songes secrets qu'il caressait en lui-mên l'apparence de nécessités rigoureusement historique Non pas peut-être qu'il déformât, qu'il maquillât k événements pour satisfaire sa passion. Soi;i honnêtel eût probablement répugné à ces sortes de travesti; sements, mais il eut le tort de choisir des sujet bizarres qui pussent lui donner, quelquefois au moin! l'apparence de la raison. Le reste du temps, il s'avei glera au point de faire concourir à la plus grand gloire du protestantisme, Dante et Voltaire. De l'ui il fera un précurseur, de l'autre, un fils, et, sac doute, l'un eût gémi et l'autre eût bien ri de cett parenté qui leur était offerte. Je transcris ici 1 page sur Dante. C'est la meilleure observation qu Ton puisse fournir du procédé : « Rassemblez e quelques mots les instincts originaux qui se révè lent dans l'épopée du peuple italien. Voici les trait principaux que vous rencontrez : le sentiment con tinu de la mort sociale d'un monde ; le fond de dogmes de l'Église interprétés avec une libert suprême, une tendance de l'universalité religieus qui va jusqu'à embrasser le paganisme lui-mêm dans la loi de l'Évangile éternel ; le Saint-Sièg faillible comme pouvoir spirituel, répudié, maudi comme pouvoir temporel ; un immense effort pou briser la tombe du moyen âge et entrer en posses

EDGAR QUINÈT 219

on de Tavenir, un reste d'espoir de reconquérir i domination de la terre comme un héritage des .ésars, la sanctification de la philosophie, l'apoicose de la science laïque, l'Église rajeunie, démorali(iue d'Arnaud de Bresse, de Joachim de Flore, e Savonarole, plutôt que l'Eglise immobile de

irégoire VII et du Concile de Trente, la vie nouelle en toutes choses, c'est à-dire l'opposé de cet

déal de dictature religieuse et intellectuelle qui

lepuis trois siècles s'obstine à enchaîner l'humanité

I Fancien homme. »

Pour Qninet, « la religion nationale est en pleine contradiction avec la révolution nationale ». Pendant j (onglempsjil affecte de ne voir que cela et de ne pas méiiie soupçonner quelle sorte de dogme pourrait remplacer la vieille croyance. S'il la combat, c'est seulement au nom de la liberté. S'il célèbre les protestants, martyrs de leur foi, c'est au nom du grand principe romantique. C'est au souvenir des leçons indépendantes de sa mère, jadis données dans les champs de Certines. Ce qu'il voudrait inspirer, c'est € le respect de la nature humaine », qui lui fut inculqué tout enfant...

Mais le siècle marche. Quinet n'a plus sa chaire. H a été représentant du peuple et se trouve parmi les vaincus. Ses écrits tirent tout le profit que peut leur valoir l'exil. Cette belle indulgence, cette largeur d'esprit que Quinet puisait dans le contentement qu'il ressentait à prononcer des phrases éloquentes, disparaît. 11 s'aigrit et devient agressif. II a des mauvaises humeufs apocalyptiques, à rendre jaloux l'ombre de Pathmos et le bon vivant de Jersey. On est en 1865. L'Empire atteint l'apogée et parait inébranlable. Il se croit donc obligé d'écrire uon livre étrange sur la Révolution, qui contient de

très belles pages et que l'esprit sectaire rend cepei dant à peu près illisible. Démasquant toutes st batteries, ce timide se fait une âme de bourreau « Robespierre et les jacobins qui ont eu l'audac de décimer une nation n'ont pas eu l'audace de fei mer avec éclat le moyen âge. Leurs violences soi ainsi sans proportions avec l'idée ; elles n'en soi que plus intolérables. Les massacres de Moïse n'oi pas nui au judaïsme, ni ceux de Mahomet au Corai ni ceux du duc d'Albe au catholicisme, ni ceux d Ziska, ni ceux de Henri VIII à la Réforme... Lt hommes, môme sans foi, pris en masse, se sont tou jours montrés cléments pour ceux qui ont versé 1 sang au nom du ciel. Ils ne gardent leur sévérit que pour ceux qui, en versant le sang humain, n'OD su y intéresser que la terre. »

On voit, à cet instant précis du développement d sa pensée, le lien qui s'établit entre sa foi religieus et sa foi politique. C'est un délire. A voir la tyrannr qui triomphe, Quinet ne se connaît plus. Cet homme — individualiste dans une France catholique, qui (û devenu «social» (et un social intransigeant) dans un France protestante, — écrit toute l'histoire de la Révo lution pour prouver que le grand mal dont le pay souffre, qui l'a mené une fois de plus à la dictature c'est sa résistance à la Réforme, c'est sa non-conver sion au protestantisme en 1789. On a fait une révolu tion politique quand il eût fallu accomplir une révo lution religieuse et cette opinion est curieuse ; rapprocher de celle que Tocqueville émet dan VAncien Régime. On a été jacobin, quand il eu fallu être calviniste: le Français de la France nouvelle s'est seulement un peu amendé. Et c'est l'homm* parfait qu'il eût fallu créer.

Le sentiment — et comme le remords de cette im perfection — amènent alors Quinet à toutes le:

xtravagances. La Révolution n'ayant pas voulu dorer la Réforme, lui-môme prend le culte de la {évolution : « La Révolution française est elle-même >on origine, sa règle, sa limite ; elle ne s'appuie sur )ersonne. Elle ne relève que de soi ; elle dit comme Siédée : < Moi seule, c'est assez 1 » Elle fait chaque ,our son dogme au lieu de le modeler sur un dogme intérieur; elle-même ignore où elle s'arrêtera, car elle a dépassé les bornes de toutes les croyances positives. Par deh\ les colonnes d'Hercule de l'ancien monde et du nouveau, le Dieu d'aucun sacerdoce ne lui a dit encore : « Tu n'iras pas plus loin I »

Bien mieux, il lui reconnaît l'omniscience, l'omniprésence. A propos de Danton, il écrit : « Au froncement de sourcils de ce Jupiter, l'uniformité des poids et des mesures est proclamée. » Et encore-: « On revient à l'instruction publique, Romme, Fourcroy, Bouquier, Ghénier, se succèdent. Les enfants préoccupent la Convention plus que les hommes... Spectacle unique que l'enfant ainsi protégé par les rudes mains qui s'appuient à l'échafaud ! L'évêque Grégoire "^^ le Fénelon de ce nouveau Télémaque. »

Voici quelques phrases qui ne manquent, certes pas d'agrément. Mais ce n'est rien encore. Le Jacobin le satisfait sans doute, mais, devant cet homme paisible de cabinet, ù première analyse, il semble bien que la Terreur pourrait ne pas trouver grâce. S'il a un mot aimable pour chaque conventionnel en particulier, il pourrait bien ne pas absoudre le régime. Aussi, l'opinion de Quinet oscille-t-elle pendant quelques chapitres. Mais il arrive un instant où, par association d'idées, il évoque le souvenir de la Révocation de l'Edit de Nantes.

Alors, Quinet voit rouge et devient sans pitié. Non seulement il ne flétrit pas la Terreur, comme on l'a trop écrit au moment de son centenaire, mais il la

justifie, l'approuve et l'exalte, et s'il l'abandonne er fin de compte, c'est pour d'autres mobiles que ceuj de l'horreur : « La Terreur a été le legs fatal de l'histoire de France uniquement à cause de l'édit de Louis XIV », commence-t-il à dire. Puis après quelques restrictions il en vient en fin de compte, à l'idée que cette Terreur, à l'heure de l'agonie, n'a pas été aussi cyniquement orgueilleuse qu'il l'eût désirée: « Elle a manqué de fierté patricienne », écrit-il. Elle a été « bourgeoise ». Ce pauvre brave homme de Quinet, bourgeois lui-même, a la folie des horreurs.

Après avoir écrit ce livre ridicule, grotesque et parfois admirable, mais, somme toute, ce mauvais livre, qui s'appelle La Révolution^ Edgar Quinet était bien à point, mûr pour devenir un « père de la démocratie ». L'ernpire croulé, il rentra en France. 11 se calma alors quelque peu. 11 perdit à peu près ce goût de l'assassinat politique, qu'il avait eu pendant les dernières années de l'exil. Ce compère des ducs de Ferrare rendit à la défroque romantique cet attirail de bourreau qu'il avait revêtu. L'espoir lui revint au cœur, puisque la République était rétablie.

On allait donc pouvoir continuer, maintenant qu'on était entre amis, l'œuvre de la Révolution française et lui donner enfin ce bon dogme protestant, sans lequel elle n'avait su qu'avorter! A nouveau, il changea son vocabulaire. Sauf dans les grandes occasions, il évita de se servir de la phraséologie calviniste, au moins de la phraséologie biblique, très employée dans Les Huguenots. Mais il sut en conserver la moelle ce qui est facile, puisque ce style austère s'adapt(

EDGAR QUTNET 223

ifailement au régime de toutes les honnêtetés uiinales. Il en garda cette substance qui pouvait ilire i\ constituer des mentalités contormées selon - désirs. Lui-môme, pour flatter de plus avancés que I, corsa son vocabulaire d'expressions vulgaires, sormais, on l'entendit parler du « fruit mûr de la iction », des « peuples serfs du grand prêtre main », de « l'œuvre du sabre ». Il dénonça « les •anements devant la conscience » et « l'esprit trouj ;er ». Il fut un des précurseurs de la doctrine, conférant au civil la supériorité sur le militaire. Ainsi, pour attirer à soi le jacobin turbulent, et par nature peu disposé à accueillir toute religion, il le flatta dans ses manies. Sous nos yeux, se fit l'échange de la casse et du séné.

U avait d'ailleurs, vers cette époque, à peu près ooinplètemont oublié que le protestantisme était une religion. Pour son cerveau, ossifié par l'âge, c'était devenu une pensée politique, la forme idéologique du jacobinisme. Suivant le mot délicieux de M. Faguot, «la vision de Dieu n'était plus chez lui qu'une... fatalité de son intelligence ». Mais sous cette forme 1res nette et incompréhensible, elle n'en demeurait que plus fanatique Elle avait perdu cette douceur que donne toute religion, même la plus austère, à ses fervents.

Son œuvre, dans les dernières années de sa vie, dénuée de toute pensée religieuse, dans la forme qu'elle revêtait, en demeurait néanmoins tributaire, malgré tout. Le souci que Quinet prenait de former « un esprit laïque », cet apostolat protestant qu'il ne put jamais se résoudre à abandonner, gardent un caractère, légèrement équivoque et enlisant, de ce seul fait qu'ils s'appliquaient presque uniquement à ]'<*nfant et à la femme. 11 rêvait d'immenses colonies, lépandant sur la France et l'évangélisant, en lui

parlant de Dieu et plus souvent de la République. PonLife de ce culte jacobin, ayant alors concédé toul ce qu'il voulait à l'esprit nouveau, qu'il chantait selor les hymnes de la science nouvelle, il mourut, dans sa charge, sûr de son influence. '

Son influence demeure très grande, comme il con vient; sous ce régime. En ce temps d'à peu près, il ne pouvait en être autrement. Son autorité s'exerce donc, d'autant plus forte qu'elle est moins précise et que cet esprit, qui afl'ecta toujours les attitudes fermes, fut plus plein de contradictions et d'inconséquences, dans le détail de sa pensée. Ainsi, ceux sur qui elle s'exerce, la sentent moins fortement auprès d'eux. Ils lui ont quelque reconnaissance de la latitude qu'elle leur laisse, et ce qui demeure er elle de vague, suffit encore à leur permettre de justifier toutes les théories du jacobinisme moderne aussi bien la libre pensée athée que la liljre pensée spiritualiste.

Bien plus encore, c'est elle qui assume, en grande partie la responsabilité de ce conflit des doctrines religieuses, qui marque la période contemporaine. En arrêtant la tactique du protestantisme, pour le jour où il parviendrait au pouvoir, Quinet a préparé la nouvelle guerre de religion. Et, si son apparence papelarde de grand Lama a pu tromper sur son sentiment, il n'en demeure pas moins que cette indulgence superficielle dissimulait une haine de brave homme, incapable de faire du mal à un autre, mais qui aurait détruit au besoin tout un monde pour assouvir un ressentiment idéologique. C'est lui, plus que tout autre, qui a préparé ce régime. C'est lui qui a arrêté les plans de la maison. Il a voulu la revanche de la Révocation de l'Édit de Nantes et, pour cela, il a favorisé l'arrivée au pouvoir, par ses livres, d'un nouveau mysticisme sectaire et antica-

EriCAR QUINET 225

.liqiie. Comme telle, cette individualité est curieuse i observer et devait être justement célébrée par le Jacobinisme.

A part cela, il fut d'ailleurs un médiocre écrivain, quoi qu'on en ail dit. Il ne fut pas éloquent, pour avoir été doué d'une phraséologie de parlementaire. Il existe peu d'écrivains de notre langue, dont la forme ait été moins française. Infesté de romantisme, il ne participa même pas des beautés que peut rencontrer ce style. On dirait parfois qu'il avait appris la grammaire à Genève, ou encore mieux, àNeufchâtel. Et ses idées elles-mêmes furent aussi vagues, comme je le dirais, que successives, excepté sur le terrain religieux.

Tout au plus pourrait-on lui appliquer, en la modulant légèrement, cette phrase dont il peignit le messager, dans VHisloire de mes Idées. « C'était un idiot dont l'intelligence n'avait gardé qu'une case pour le sentiment de la patrie... » Au lieu d'être un idiot, il fut un sectaire, un sectaire qui ne conservait dans sa tête qu'une case pour le patriotisme. Dans une nation en bonne santé ce ne serait pas suffisant. Mais enfin, ni pour lui ni pour nous, nous ne pouvons aujourd'hui être trop exigeants. Il faut seulement noter sans plus de commentaires ce dernier litre de gloire de Quinet, qui est peut-être le seul qu'il puisse vraiment revendiquer. Encore n'aimait- '■' peut-être sa patrie qu'avec l'espoir de voir luire jour où le Choral de Luther y remplacerait la Marseillaise — comme hymne national.

B4LZAC

Léon Gozlan et Champfleury ont écrit de savou- .euses et innombrables études sur Balzac *, qui n'ont pas médiocrement contribué à le faire classer parmi les romantiques. A narrer les aventures prodigieuses de leur ami, tel qu'il apparaissait sur le Boulevard vers 1 8 iO, ils ont créé une légende. Elle a duré jusqu'à nos jours. Il n'y a pas très longtemps encore, on parlait de l'auteur de la Cousine Bette, un peu comme l'on eût parlé d'Alexandre Dumas père. On vantait sa «blague», ses excentricités et ses dettes. On avait toujours une histoire d'huissier à conter à son propos. Et le bon bourgeois souriait, avec une admiration sans envie, au récit de toutes ces prouesses de bohème. Bien mieux, les lettrés eux-mêmes étaient ébranlés dans l'opinion qu'ils avaient de son œuvre, par toutes ces fantaisies. Pour toutes ces raisons Balzac était rangé parmi les maîtres u romantisme.

Cependant le temps exerce son action. La légende lésagrège. Les correspondances nombreuses qu'il entretint et que l'on publie, les mémoires de ses contemporains qui voient peu à peu le jour et surtout son

Un Balzac anecdotiqiie de M. Jules Bertaut (Sansot 1908), iposé avec une élégante érudition nous rappelle les plus L:iemblablos de ces anecdotes et les plus pittoresques.

immense labeur, étudié plus librement dégagent 1er tement sa physionomie des apparences auxquelles o s'était abandonné. Notre époque prend conscienc de la solidité de cette œuvre. Elle apprécie plus juste ment l'homme qui l'édifia. Loin des écoles, qui triom phaient durant sa vie, il la composa. Aujourd'hui, 1 Comédie Humaine s'oppose aux romans les plus célè bres de ses contemporains, les romantiques, demeu rée seule entière parmi les ruines, avec l'œuvre di Stendhal.

Balzac vint au monde à Tours, en 1799. Sans rechercher s'il était d'une vieille famille locale, la critique s'empara de son état civil pour vanter l'admirable harmonie qui existait entre le tempérament de cet écrivain et le terroir où il était poussé...

Jamais la Touraine, depuis Rabelais, ne s'était plus merveilleusement mirée en l'un de ses enfants. Il avait toutes les qualités savoureuses où se reconnaît cette origine. Dans cette province, la vie est facile, abondante et spirituelle : ainsi, Balzac, à son image, était débordant de forces, volontiers railleur, d'une verve et d'une fécondité intarissables...

Mais tout à coup, en dépit de ce rare accord entre la nature et l'homme, un modeste chercheur nous révéla que si Balzac était par le grand des hasards, un fils de la Touraine, par sa race, il appartenait au Midi. Sa famille avait comme nom d'origine celui de Baissa et prenait souche dans le Languedoc.

Au fond, ce détail n'a d'importance que pour les vétilleurs. On a toujours assez volontiers considéré les Tourangeaux comme les méridionaux du Nord.

lais il est amusant de noter ce petit fait afin d'averir les esprits ingénieux de la vanité profonde qui 'attache souvent à ces généalogies, î\ ces concorlances, établies entre le sol et la créature...

Balzac naquit le 20 mai 1799, ou pour parler la angue gracieuse des jacobins, l'an VII.

L'an VII, cela ne vous dit rien. El cependant cette innée-là est celle de Brumaire : mais il n*y a pas de mal à ignorer l'histoire quand elle n'a pour répère que les imaginations de Fabre d'Eglantine.

Si cette année se fût trouvée l'année de naissance d'un de ses héros, elle nous eût valu de longues dissertations sur les grandes destinées réservées à l'enfant, mystérieusement associé par la fatalité à la fortune naissante de Bonaparte. Avec moins d'ingéniosité, il est encore intéressant de noter que Balzac apparut, à l'heure précise où s'achevait la Révolution et le passage de cette mer Rouge de notre histoire, fleuve tumultueusement jeté entre l'ancien régime et la France moderne.

Or, toute son œuvre se situera autour dé cette époque. Personne, mieux que lui, ne saura indiquer, en caractères qu'on n'oublie pas, le déclin de la monarchie, s'ensevelissant dans les fautes des maîtres et des valets, dans la folie et les turpitudes populaires, laissant après elle sa noblesse, toute dépaysée dans le monde de ne plus habiter son Versailles, et retournée, pour ainsi dire, à l'enfance, de ne plus retrouver autour de soi les vieilles habitudes, les coutumes héréditaires et ces mœurs, qui lui donnaient sa place et sa valeur dans la nation. Personne non plus n'a mieux marqué le caractère de cette aristocratie jacobine, dont les premiers membres furent des agioteurs heureux, plus enrichis par la spéculation que par leur guillotine, qui reprit les défauts de la vieille race sans, comme elle, les tempérer de générosité, et qui

linit par former la cour très insolente de l'Empereu Enfin, personne n'a plus délicatement analysé cet société de la Restauration, ébauchée, dès cette da fatidique de 1799, et complètement constituée en 181 composée des émigrés rentrés en France, sans avo rien appris ni rien oublié, de régicides aigris ma soumis, de napoléoniens traînant sur le pavé, av( un bruit de sabre, leur mauvaise humeur de brav( gens attachés à l'Empereur, de soudards à qui l'o a supprimé Tavancement, d'hommes d'action étou faut dans leur oisiveté. Enfin, sur cette mer au remous de laquelle se heurtent tous ces débris d'au très régimes, comme des épaves de vaisseaux enn€ mis, après un combat, personne n'apercevra mieu que lui la voile de la bourgeoisie qui gagne la haut mer, indifférente à ces conflits, sûrement dirigée pa son équipage, les marchands et son capitaine, 1 financier...

Le père de Balzac avait été avocat au Conseil di Roi. Sous la Révolution, on le vit fournisseur de vi vres, pour l'armée du Nord. A l'époque où l'enfan vint au monde, il était à Tours, directeur delà régi( et administrateur de l'hospice. C'est là tout le fast» de cette naissance, mais lorsque l'enfant arriva î Paris, il ne se glorifia pas moins de sa noblesse e des hautes fonctions exercées par son père, dans k présent et dans le passé.

Cette fierté partait d'un bon naturel filial sans doute Mais ce n'en était pas moins le premier mensonge public de cette carrière, qui ne devait pas en être par la suite à quelques-uns près. Le petit collégien de Vendôme — il était demeuré là sept années, —l'élève du collège de Tours, avait achevé ses études classi-

es î\ Paris. Nous perdons sa trace pendant queles années. Sur toute cette période, nous ne savons is grand'chose, sinon qu'il devint clerc de notaire. if )us le retrouvons seulement, quelques années plus •d, associé avec un imprimeur *. Mais, comme ison entre ces deux instants de sa carrière, nous ons Tunique assurance qu'il fit des affaires et devins surtout qu'il connut la misère. Ce fut sans ule vers ce temps qu'il pratiqua cet admirable prentissage de la vie véritable, où se débattent les lergies et les ambitions, pour l'argent plus encore le pour les honneurs, et où il apprit toutes le ises, tous les bluffs, tous les sentiers de la procéjre qui mènent vers la sécurité du maquis des lois. Dans sa maison d'éditions il publiait — ce qui ne lanque pas d'agrément — un certain Art de ne pas ayer ses délies ou de satisfaire ses créanciers sans ayer un sou^ en dix leçons. Il ne s'enrichit d'ailleurs as h codifier cette disposition, naturelle à beaucoup e gens. Dans son industrie, il avait apporté une orte d'esprit qui entraîne à la ruine tant de malleureux commerçants. Il avait rêvé de transforner le métier, d'inventer des modèles nouveaux. Il init,à la suite de spéculations ridicules, par être mis m faillite, premier boulet qui s'attacha pour jamais À lui et dont sa démarche dans la vie conserva toujours quelque lourdeur.

iMais où l'originalité de Balzac se fait jour, c'est

que tout autre, au soir de cette triste aventure, dans

laquelle il avait jeté pêle-mêle des rêves admirables,

idées pratiques et des conceptions folles, se fût

)ulé tout naturellement, à jamais anéanti et broyé

1. L'imprimerie de H. de Balzac et A. Barbier, en 1827 était installée au 17 de la rue des Marais Saint-Germain. Cf. Georges Gain, Promenades dans Paris (Flammarion, 1907).

par la grande machine de la fatalité. Il ne conser aucune amertume de cet échec. Il avait compté péi sir dans cette voie. Il avait espéré y trouver de I'î: gent et satisfaire en même temps son inlassal besoin d'activité. Ayant échoué^il essaya par tous moyens de renflouer son afîaire.Il lutta, rusa, se b tit, recommença, ne réussit pas encore. Sans u minute de découragement^ il se releva alors, aba donna et renia son œuvre de la veille. Elle ne l'inl ressait plus d'être manquée.Il bâtit un nouveau pi jet, qui le passionna tout autant. Il le caressa, sourit, éclaboussa tout le monde de Tenthousiasi qu'il en témoigna. En ces dix lignes qui résument curriculum de sa destinée et vont de ses essais comi imprimeur aux conceptions de ses dernières année — où il voyait douze cent mille francs à gagner, ^ transportant des chênes de Pologne à Paris, — ramasse toute sa vie, avec sa psychologie un p( monotone mais puissante, ses sentiments générei et roublards tout ensemble, son besoin de romane que et son âpreté de financier, son habileté théoriqi géniale et ses enfantillages dans la pratique. S( œuvre littéraire, en revanche, par laquelle il e grand et désormais sûr de vivre, n'a jamais été poi lui, le blulî dépouillé, qu'un moyen de se donner c l'exercice et de payer ses dettes ...

« La vie est une suite de combinaisons et il fai les étudier, les suivre pour arriver à se mainten toujours en bonne position », devait-il écrire un jou Il n'a jamais compris que l'existence pût être auti chose. Et c'est pourquoi, chaque fois que Balzac entrepris un de ses romans, il a fait de la copie toi d'abord, quitte ensuite à transformer cette copie e une œuvre de génie... Il avait toujours ainsi un ijnoyenne de deux ou trois romans, payés à l'avanc€ et s'il entassa, s'il construisit un édifice aussi somp

leusement immense, ce fut avant tout parce qu'il al souvent et beaucoup besoin d'argent.

Lorsque l'on parle de Balzac, c'est toujours à l'argent en elVet qu'il faut en revenir. Toute sa littéraure pourrait être écrite au dos de billets à ordre ou le protêts. Il l'obsédait à tel point qu'il en barbouilait ses lettres d'amour. A ses maîtresses elles-mênes, il ne se lassait pas de parler de ces questions. La bonne M'"^ de Berny — qui devait devenir laM'"« de Mortsauf du Lys dans la vallée — eut l'indulgence d'entendre douze ans les comptes fous de ce gros bonhomme, qui avait l'Ame audacieuse d'un grand exportateur, et l'intelligence commerciale d'un enfant au berceau. Elle fit môme plus sans doute que les entendre, comme beaucoup d'autres amies du pauvre écrivain: « Sans elle, écrit-il, je serais mort. Elle a souvent deviné que je n'avais pas mangé depuis plusieurs jours; elle a pourvu à tout avec une angélique bonté. >

C'est grâce à cette éternelle question d'argent, qui a énervé la société depuis la Révolution, qui a rongé tout cet état social, qu'il s'est trouvé prendre conscience des réalités de la vie.

I [ y a une relation étroite, rigoureuse, entre son istence et la forme de son œuvre gigantesque. Le perpétuel souci d'argent qui le dévorait, l'amena à connaître bien des choses humaines que l'on ne découvre pas, dès la surface. Cette préoccupation constante l'initia aux tragédies sociales. Il pénétra, à sa suite, des milieux très divers, formant presque

contraste, où il ne fût pas allé, sans le besoin de fair» renouveler uq paiement ou de trouver l'argen nécessaire à le solder. Sans celte vie mouvementée nous n'eussions certainement pas connu César Birot teau, Crevel, le père Grandet ou Gobseck. Bien d'au très encore, de plus grande allure, qui furent sam doute des usuriers en même temps qu'ils étaien gens du meilleur monde fussent demeurés inconnus pour nous. Balzac n'eût pas eu l'occasion, sou; Tétofife, l'apparence de caste, l'allure professionnelle de disséquer, de découvrir, d'analyser les ressorts les mobiles profonds qui font agir les hommes, Car il n'est aucun scalpel humain pour mettre mieux à vif les pensées que l'argent; il n'existe aucun instrument de précision pour sonder plus profondément les reins et les cœurs. Grâce aux clartés aveuglantes et irrésistibles que jette sur la vie cette question, il put connaître les âmes sous les apparences. Toute son existence douloureuse, ne se prolongeant qu'à force d'énergie, ne surmontant tous les obstacles qui l'entouraient qu'à force de volonté, prit un sens et inclina son esprit vers certaines idées directrices. De toutes ses luttes personnelles, mises en contact avec son tempérament, il se fit un système de pensées. Ses vicissitudes lui inspirèrent sa métaphysique et sa sociologie. Il conçut toutes les choses sub specie argenti.

Aussi faut-il analyser ce tempérament du romancier, un peu comme on analyserait celui d'un grand financier. Dans l'esprit, avec plus de logique, plus de profondeur et moins de cynisme, il a les mômes idées. Il n'y a pour lui qu'un seul fait contemporain auquel il ramène tous les autres. Celui-là, c'est l'ar^

i BALZAC 237

3nt qui domine tous les sentiments, toutes les ômojns, toutes les volontés, toutes les pensées. L'argent est devenu le roi de ré[)oque, La société, la chaleur qu'il dégage, est retournée à la fonte. t, comme Tocqueville avait vu dans la Révolution n phénomène religieux, Balzac a découvert en elle i révolte et la coalition des appétits bourgeois, ressés contre un ordre social qui n'endiguait -peut- Ire pas absolument ses eftets, mais (jui trouvait au noins le moyen de les atténuer et d'affaiblir leur silet. Car, à bien réfléchir, l'ancien régime possédait jncore certaines maximes politiques qui, mises en jeuvre, barraient la route aux plus grosses convoi- .ises, à celles qui se présentaient sans frein. La Révolution, elle, n'a fait que favoriser la rupture de ces digues, que développer l'âpre volonté d'acquérir. Elle a introduit dans la société le cortège des passions dont l'argent n'a jamais été que l'introducteur et le héraut. En un mot, son tumulte politique n'a eu pour cause qu'une question de gros sous, l'affaire des biens nationaux. Tous les crimes qu'elle a commis, tous les héroïsmes qu'elle a fait surgir n'ont été que des ombres évoluant sur l'écran, derrière lequel s'accomplissait le dessein suprême. Napoléon lui-môme, avec tout son génie, les admirables moyens qu'il avait pour le servir, n'a été que l'inc^nation, le type définitif du jouisseur. Il a marqué et consacré brutalement l'avènement de cet état de choses.

Son code, qui est venu, comme l'évangile de ce monde nouveau, n'a pas remplacé l'ancien. Non seulement son appareil de puissance n'a pas réprimé les appétits, avivés par l'époque antérieure, mais il s'est fondé sur eux; il les a pris pour assise première. Au lendemain de son achèvement, toute la vieille morale sociale et politique s'est trouvée bannie et

ÛiS DANS LE JARDIN DE SAINTE-BEÛVË

définitivement s'en est allée de ce pays d'abord, puis du monde tout entier...

Balzac, pour analyser tous ces phénomènes contemporains, a possédé une puissance extraordinaire. Ses livres sont comme les mémoires d'un de ces financiers de génie qui aurait conté, après fortune faite — ce qui n'était cependant pas son cas — toute sa vision du monde, tel qu'il lui était apparu derrière sa caisse ou dans ses salons. Il a marqué de la sorte comme tous les rouages sociaux portent l'empreinte et comme il n'est rien d'humain qui ne se trouve mélangé à des choses d'intérêt. La science de Balthasar Glaës, l'amour des filles Goriot, le sentiment paternel du père Grandet, le romanesque de Rastignac, tous ces états d'âme sont créés par de telles préoccupations.

Et c'est alors qu'en face de l'argent, il a montré qu'il ne restait debout que des appétits désordonnés. La volonté seule demeure intacte, « la meilleure des choses et la pire ». Elle seule peut assurer l'héroïsme de la résistance, comme elle seule, aussi bien, soumise au nouvel état de choses, peut assurer la victoire parmi les compétitions. Ainsi, tour à tour, le roman de Balzac est un manuel d'héroïsme ou d'arrivisme. De l'ensemble de son œuvre, une morale se dégage, plus tard, lorsqu'on connaît toute la Comédie humaine : on a le sentiment qu'il a jugé ses héros. Mais dans le détail de l'épisode, on ne distingue pas toujours s'il blâme ou s'il exalte leur âpreté d'égoïsme.

Peintre amoureux de ses modèles, il décrit d'abord ses personnages avec sollicitude. Il étudie tout lutteur, tout combattant, sans aucun souci de morale. Il observe son effort et i^éserve toujours à ce passionné un coin au moins de sa sympathie. Personne mieux que lui n'a ainsi admiré comme toute passion est

inde, comme touto balaill»^ de la vie peut compor-

de volonté et d'intelligence, comme toute ambi-

a unique est une œuvre sublime du génie et stu-

lante. En cela, Balzac suit la vieille tradition

issique des Racine, de La Bruyère et de tous les

ands maîtres de la culture française, au xvii° siè-

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