‹ Dans le jardin de Sainte-Beuve, essaisChapitre 5 sur 11 · Il étudie l'homme, ses vertus et ses vices, en · texte numérisé non relu

Il étudie l'homme, ses vertus et ses vices, en

•servateur scrupuleux et attendri.

Que ce soit la luxure, que ce soit l'avarice, que ce

it l'amour, pour Balzac, toute force sentimentale

li nous absorbe absolument, nous tait grands au

gard des autres hommes, qui ne savent ni penser,

vouloir, ni surtout agir. Et il a conçu tout cela, il a

3servé,il a souffert de tous ces phénomènes dans la

le, avant de les transporter dans son roman. Il a été

astignac d'abord, n'ayant pas l'argent nécessaire

our héler le cabriolet qui l'eût mené, chez M™» de

larsay, sans avoir été sali de boue. Il a été aussi

Jaithasar Glaës, rêvant d'accomplir des choses trop

•elles pour la vie, et n'en ayant pas la puissance. Un

aur, souvent môme, trop misérable, il n'a pas eu l'ar-

t nécessaire pour expédier une lettre d'amour à

lianska. C'est grâce à cet état où il s'est trouvé, son

"ève brisé et réduit par la réalité, qu'il a écrit cette

Buvre qui demeurera, où il a mis avec tout son génie

bouillonnant, ses illusions perdues, ses rêves déçus,

utopies sans cesse renaissantes, sa recherche de

vérité.

C'est grâce à ses souffrances, à ses déceptions, qu'il a évoqué, pour se consoler, toutes ces richesses humaines que lui eût donné cette peau de chagrin, ' Tiniment extensible, qui s'appelle l'argent, cette on d'or vers laquelle il mettait toujours à la voile. Mais jamais il ne put la détacher des arbres de l'île enchantée. Et c'est à ce mirage, incessamment ramené devant ses yeux, que nous devons nous-

mêmes cette admirable toison d'or, qui s'appelle Ij Comédie humaine

« Dans chaque siècle, il se trouve un banquier d fortune colossale qui ne laisse ni fortune ni succès seur. » Balzac, qui écrivit cette phrase, fut bien o banquier unique, qui ne laissa aucune postérité

Il sut dresser le bilan de ce temps. Avec une remiar quable exactitude, il évalua ce qu'il fallait pour vivr dans les diverses classes de la société. Sur ses livres il inscrivit les revenus de la noblesse, de labourgeoi sie et du peuple, indiquant ce qu'ils pouvaient, dan; leurs limites, enfermer et distribuer de jouissance de bonheur et de luxe. Il rendit sensibles à nos yeu: les effets d'une dépense, qui ne se soucie pas de s( conformer aux revenus.

C'est sans doute ainsi que dans ces décors, où tan de drames allaient se dérouler, sa perspicacité appri à juger ces diverses sociétés. Mais il les étudia ei même temps de l'œil puissant et interrogateur de l'homme qui n'achète jamais un objet admirable sans évaluer du même regard, le prix qu'il en pourrait tirer, le jour de malheur où il serait obligé de le revendre. Tous les intérieurs qu'il a peints portent ainsi, dans la trame de leur description, la trace de ses goûts, mais aussi de ses soucis. Il les a décrits en homme ayant plaisir et intérêt tout à la fois à le faire. Il les a aimés à la façon de ces brocanteurs qui, à force de frôler chaque jour des brocarts anciens, de caresser des statuettes de Mycènes, des ivoires du x[v« siècle, des ciselures de la Renaissance et des meubles de Boulle, en viennent à s'attendrir sur toutes

S merveilles qu'il est, avant tout dans leur deslince vendre. En môme temps, il a compris mieux que icouque — et c'est là une de ses originalités les plus andes, Tun des traits qui nous révèlent le plus sèment qu'il n'avait pas la folie do l'art pour l'art, l'il n'était pas romantique — il a compris que les obiliers sont des états d'âme, comme les paysages» qu'il s'établit une concordance entre eux, les lieux 1 on les situe et les personnages qui s'y meuvent. Avec la môme sollicitude qu'un Hugo, qu'un Lamarne ou qu'une Sand eussent apporté î\ décrire un 3Us-bois, une clairière merveilleusement ouverte ans un site enchanteur, le caprice de la mer ou la aix profonde des montagnes, il s'est complu amou- 3usement à détailler ces salons de la Restauration, es intérieurs flamands, ces maisons provinciales de a Touraine, ces boutiques du commerce parisien, i 1 en a dressé l'inventaire, comme l'eût fait, ou tout au moins comme l'eût pu faire, un notaire consciencieux ou le maître de céans.

xMais son œil voyait encore plus loin, plus au cœur. Dans un fragment de nature où s'attarde le regard transporté, le peintre ou l'écrivain aperçoivent une ligne, une sorte de nuance dominante qui harmonise tous les détails et leur donne leur sens. Balzac a toujours, dans ses descriptions, discerné par un même . ilège de tempérament le meuble qui impose son ie à une pièce, le bibelot qui trahit le goût de son maître, l'objet qui laisse percer le penchant secret, la passion profonde de son propriétaire. C'est tout cela qu'un jour il a désigné de ce mot profond, « l'appareil si nécessaire à Tintérôt social ».

i l'on veut encore pousser plus avant l'analyse à ..^ -uile, on s'aperçoit bien vite que le cadre exerce encore une autre sorte d'influence, secrète mais

décisive : « Toiit est vrai et tout est faux 1 dit-il. ] y a pour les vérités morales, comme pour les crés tures, des milieux où elles changent d'aspect a point d'être méconnaissables. » Balzac a si profon dément éprouvé le sens de cette vérité, qu'il a pouss la minutie de ses descriptions jusqu'à l'exagératio de la réalité. Ayant compris la force de Thab] tude, la puissance d'assimilation qui existe en toi honime, il a voulu conformer strictement les chos€ aux âmes. Mais le caprice de la destinée laisse indc finiment des exceptions à cette règle. Et si le rc mancier en eût tenu compte, la symétrie de so œuvre en eût souffert. Aussi partois le décor de se romans n'est plus seulement réel mais truqué, spé cialement préparé, adapté aux caractères, plus beau que nature, de ses personnages. Il a bâti des châ teaux qui sont des sortes de musées où Ton ne vo de l'extérieur à l'intérieur qu'images de beauté et d luxe. En d'autres œuvres, c'est même hyperbole mais cette fois pour figurer le cadre de la misère ( du dénûment. Rien n'est plus curieux, plus signifia lifh cet égard que la lettre de Nathan à Blondet, ph cée au commencement des Paysans, Dans ce châtea des Aiguës, où le publiciste célèbre du Journal de Débals est venu prendre quelque repos, il semble qu tous les chefs-d'œuvre du monde se soient donné rer dez-vous. C'est là l'accord sublime de la nature et d palais qu'ony a construit. Le moindre horizon y deviei un paysage digne des Breughel; la grille quienclôt 1 propriété a été conçue par un grand Dauphin d France, et l'ensemble suggère au romancier cett tirade extraordinaire : « N'est-ce pas là notre rêv( n'est-ce pas celui de tous les amants du beau, sou toutes ses formes, du beau séraphique que Luini mis dans le Mariage de la Vierge, sa belle fresque d Sarano ; du beau que Rubens a trouvé pour sa mêlé

la BalH^le du T ker inodore ; du beau que cinq les élaborèrent aux calhcdrales de Scville et de an, du beau des Sarrasins à Grenade, du beau de lis XIV i'i Versailles, du beau des Alpes et du '1 de la Limagne? »

[ faut avouer, lorsqu'on a lu cette page, que Balzac

[)rodigue de beauté, dès que cela devient non pas

'ssaire, mais supportable. Il est comme tous les

- qui se grisent. Il finit par manquer d'élégance.

inoigne d'une absence de goût extraordinaire.

^l là où le classique rejoint le réalisme, où l'in-

nce du romantisme, qui ne pouvait s'exercer

utrement sur lui, l'entraîne, de manière passagère,

ans une erreur inexplicable.

Cette tirade, que j'ai tenu à citer, reste un exemple

rappanl des excès où tombe parfois ce gros homme

ulgaire, qui était cependant un grand artiste. Cet

îlat d'extase confuse n'existe — heureusement —

.:ju'à des intervalles très lointains. Ce délicat, qui a si

souvent donné des preuves de son goût et qui s'em-

irbe parfois, renouvelle l'histoire des enfants. Ils

il naturellement des gestes pleins de grâce et

les exagèrent dès qu'on les regarde, au point de

'^"venir finalement grotesques et ennuyeux.

ependant il est un fait à retenir. Balzac a com-

•' pour l'histoire future de la civilisation le réper-

e de documents le plus merveilleux qui soit sur

la période, qui va des dernières années de l'ancien

régime à la Révolution de 1848. Evidemment, dans

l'ensemble, lorsqu'il compare et résume, il faut se

"lerde son ameublement. Il n'est pas faux peut-

-, mais il est faussé. Ses salons ne sont plus des

•es d'appartements habités, mais les magasins

meubles de l'époque.

♦da tient à la fois à son tempérament et au pro- ' ié môme. Dans le détail des descriptions qu'il con-

sacre aux décors les plus divers, il est en retour guide le plus fidèle que nous possédions encoi sur ce temps. Il faut peut-être se moquer doucemei de la plaisanterie qu'il fit à une de ses correspondai tes, la bonne M'"» J. Carraud, lorsqu'il lui demanc « le nom de la rue par laquelle vous arrivez à la pla( du Mûrier, puis le nom de la rue qui longe la pla( du Mûrier et le Palais de Justice, puis le nom de porte qui débouche sur la cathédrale, puis le nom ( la petite rue qui mène au Minage et qui avoisine rempart. » Mais il convient, après avoir souri, de ret nir le symbole qui s'en dégage. Cette plaisanter facile — après tout, était-ce une plaisanterie ? résume vivement le plus admirable travail de reche ches que romancier ou érudit ait jamais entrepri

Le cadre où Balzac situe ses drames se compos le plus souvent d'intérieurs. Pour lui, la nature exis peu ou point, bien que l'on trouve dans son œuvr puisqu'elle contient de tout, des descriptions. Eli» sont mêmes, quoi qu'on en ait dit, parfois admin blés.

Mais enfin celles-ci n'interviennent qu'à titre exce] tionnel — mieux encore secondaire. Les grande scènes de ses romans ont de préférence pour théâti un coin de salon, une boutique, une chambre, un pièce quelconque. Et l'on n'a peut-être pas asse remarqué que cette préférence de Balzac tient à u détail menu de conception.

Ses héros sont tous des grands passionnés, de êtres de volonté et d'ambition, des âmes trempées d

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K anière à vaincre toutes les résistances... Or, l'homme 1 Hil sembler grand dans le palais le plus immense l >nmie dans la chaumière la plus misérable. Il y i aiiiine toutes les choses de sa vie, tout ce que son [ t'nie a créé. Il modifie les événements eux-mêmes ; f oriente ceux qui ont une origine psychologique. \ U\h, dès qu'il se trouve en conflit avec l'un des f léments, s'il n'est pas toujours brisé, il peut au i. iioins l'être et de la lutte il sort toujours diminué ; ■ï ar la passion humaine vient s'écraser contre la lature, comme la vague sur le granit.

Les psychologies de ses personnages ont donc été construites en conséquence. Elles sont plus intimes. L'argent, dont Balzac a fait le moteur de toute sa création, n'appartient pas à l'espace, et les conflits qu'il provoque sont intérieurs avant de se manifester par des luttes au soleil. Toutes ses silhouettes donc doivent s'en ressentir; tout ce monde grouillant, cette foule volontaire, impulsive, pour s'exprimer, pour apparaître dans sa grandeur, ne doit pas se trouver en opposition avec la Force suprême qui mène l'Univers. Un écrivain, ayant souci de la vérité comme il l'avait, peut faire vaincre un homme par un autre homme, celui-ci serait-il Napoléon. Il ne peut renverser l'obstacle, lorsque cet obstacle est une montagne. ..

Mais dans ce décor romanesque où Tauteur de la

Comédie Humaine s'est isolé, où il a rêvé toutes ces

batailles de la vie, quelles admirables créatures il a

dessinées ! Il les a toutes aimées, celles qui sont pas-

s dans la vie, modestes, obscures et bonnes,

ies aussi qu'il adressées dans la splendeur de leur

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