VI -e dévastateur. Toutes ces âmes étudiées,très lentes
'< pesantes parfois aussi, mais toujours vivantes,
lime elles l'ont obsédé et comme nous-mêmes en
conservons l'image, fraternelle et émouvante à force d'humanité !
A l'instinct mystérieux, qui nous fait tenir une sorte de dialogue mystique avec les livres les plus beaux et leur confesser mentalement, entraînés par les aveux mêmes qu'ils nous font, nos joies intime? et nos peines secrètes, nos pensées sublimes et no.^ misères morales, comme ceux-ci répondent merveil leusement I Cette œuvre contient une page pour chaque jour de notre existence, une pensée pour chaque inflexion de notre pensée, une réponse mystérieuse î chacune des angoisses de notre pauvre humanité.. Cette œuvre à laquelle nous nous complaisons, et n'est pas sans doute un évangile de consolations ; ce n'est pas non plus un code susceptible de nous aidei à nous défendre contre la vie, mais c'est l'œuvre oi nous avons le plus chance de nous reconnaître. Er elle, les meilleures de nos pensées tout au moins trouveront une pensée semblable où se fortifier, où ren contrer l'excuse, tout au moins l'explication de notre énergie ou de notre faiblesse.
Nous n'avons jamais été peut-être Calyste de Guénic, Félix de Vandenesse, lord Greenville. Nous n'aurions vraisemblablement jamais voulu devenir Eugène de Rastignac. Mais le caractère de tous ces jeunes gens, à une heure quelconque de notre existence, n'a-t-il pas été un peu le nôtre ? N'avons-nous pas éprouvé quelqu'une de leurs ambitions, caressé quelqu'un de leurs rêves? Ce mélange d'ardeur et de timidité, ce tumulte confus de nos aspirations, l'incertitude de la voie qui s'ouvre devant nous et notre doute en face de la vie, ils l'ont tous connu avant nous el comme nous... Toutes les âmes les plus nobles, les mieux douées de sensibilité, elles vivent, grâce à lui. dans notre familiarité. Tous ces caractères d'artistes contemporains que nous rencontrons chaque jour
hasard de notre vie, ne sont-ils pas déjà analyi dans l'œuvre de Balzac ? Ce sont peut-être ces tures d'hommes qu'il a dessinées avec le plus de adresse profonde, celles où il s'est toujours le ieux reconnu. Il y a composé là toute une galerie Imirable, reproduisant des nuances d'une finesse ctrôme : Lucien de Rubempré, Tûme molle et Charente mais qui semble égarée dans son sexe, âme minine très complexe, qui sombre dans la tourmente lalgrc toutes ses qualités ; d'Arthez, celui-là, le type imirable de l'artiste, aussi fortement armé de talent ue de volonté, qui demeure cependant l'image surhulaine, chimérique, mélancolique, idéal plus beau ue la réalité ; Louis Lambert, le poète qui souffre iC tous les contacts humains, en son enfance, au ollège, à ses débuts, jusque dans la gloire, dont la .ensibilité s'irrite, se froisse de toutes les brutalités, jrâce aux Lousteau et même aux Nathan qui composent la vie sociale.
Tour à tour, il a pris ainsi, sinon toutes les professions, au moins toutes les castes, tous ces vieux élats que la folle nuit du 4 août a été impuissante à faire disparaître. Des artistes, il est passé à la vie bourgeoise, à la finance, à la vie provinciale et campagnarde. Il a étudié la noblesse, le clergé et le Tiers. Ai faudrait même dire les Tiers, car ils sont plusieurs. !Et ces portraits ont vieilli, ont perdu de leur nouveauté. Mais la trace du temps s'est inscrite sur eux, comme elle s'inscrit sur ceux des grands maîtres do la peinture, à l'occasion du costume. Ils ont acquis avec les années la patine d'immortalité, un lustre définitif. Comme ces toiles aussi, ils sont restés vivants, de représenter admirablement les traits du sujet le plus passionnant de nos œuvres: l'homme. César Birotteau, ainsi, emploierait peut-être d'au- Ires procédés de trafic aujourd'hui. Mais il demeure
l'incarnation suprême de l'âme marchande. Il est 1 bourgeois parvenu, n'oubliant jamais qu'il a été xi travailleur. Il voudrait, par orgueil, le faire savoi à toute la terre et, par vanité, que tout le mond l'ignorât. Sur cette palette, Balzac a écrasé ses cou leurs, détachant une à une les nuances. Dans cett bourgeoisie par exemple où le haut commerc triomphe avec Birotteau et Grevel, il a installé, quelques échelons plus bas, le petit employé manis que, abruti et facétieux, le petit boutiquier Phellio scrupuleux et sans initiative, desséché de soucis e sans horizon d'esprit. C'est de celui-ci qu'il a donn ce portrait, digne de La Bruyère, classique d'allur et de forme, entre tant d'autres : « Juré, sa con science le fait suer sang et eau à suivre les débat d'un procès et il ne rit jamais alors que rient 1 Cour, l'audience et le ministère public. Éminemmen serviable, il donne ses soins, son temps, tout, except son argent. > Puis encore le bourgeois insouciani toujours gai et frondeur, insignifiant sans s'en dou ter, excellent musicien sans avoir jamais été ému une seule fois dans sa vie, par une sensation vrai ment musicale.
Il a tracé ainsi, ici et là, partout, l'image fidèle di Tiers. Des bas-reliefs où il a sculpté l'histoire de Jacques Bonhomme, rien ne s'effrite. Il a buriné h réalité et la charge. Fécond et débordant de génie, i a recommencé sur lui incessamment ses expériences revenant sans cesse sur ses pas, ou corrigeant set épreuves et ses éditions, renouvelant et perfectionnant. Tous ces êtres, en effet, il les a peints une fois d'ensemble, puis il les ramène dans ses autres romans, il leur ajoute quelque trait nouveau, comme d'un acte à l'autre le comédien remonté à sa loge a souligné quelque trait de son grimage. Il pénètre plus avant dans leur caractère, accroît leur ressem
ince. Ilmel en vodetto la passion qui les distingue et
! \c qui les fait reconnaître. De scène en scène, dans
f Comédie iiumainey'û renforce Pintérôt. Le soldat, le
tre, l'écrivain, l'homme du monde ou le comraer-
il acquièrent ainsi, par ce moyen, plus de vie de
' ment en moment. Il serait curieux de voir d'un
1 près si ce procédé de travail ne ressemble pas
ictement î\ celui qu'employaitpour ses personnages
, i^rand classique de Saint-Simon. Je n'en ai pas la
)lace dans le cadre d'un tel essai. Mais l'indication
tonnée, il est encore intéressant de reconnaître que
es rapprochements les plus intimes que suggère
Balzac se font avec les classiques.
Dans son œuvre, les héroïnes sont encore peut-être sa création la plus admirable, la plus profondément vraie. Aussi lorsqu'on jette pour la première fois les yeux sur ces portraits de Balzac, on a quelque peine à ne pas sourire. C'est une énigme que ce gros homme ait pu comprendre ces êtres de grâce, de nuances, dont la parure est ouvrée de faiblesse et de fragilité, les deux qualités les plus en contradiction avec toute sa philosophie. Bien mieux même, lorsque l'on lit de près sa correspondance, au ton qui est le sien, on s'étonne qu'il ait pénétré toute la 'sensibilité ombrageuse, inquiète, pudique et confuse de ces êtres romanesques. Rarement il leur parle d'euxmêmes. Il les entretient toujours — mais de ses propres soucis, de ses dettes et de son travail... Et cependant, — la vie aime ces aventures — il eut les plus belles amitiés féminines de ce siècle avec Ghaf.-niil.rinnd. Stendhal et Mérimée.
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Quoi qu'on en ait dit, il comprit la jeune fille. Les meilleurs commentateurs de son œuvre lui ont fait un reproche de l'imprécision du profil qu'il en traça. Un des balzaciens les plus délicatement avertis de ce temps, M. Paul Fiat, dans le premier det deux remarquables volumes * qu'il consacra à la comédie dit qu'il les « peignit en grisailles ». Le mot est heureux. Mais vraiment cette facture de dessin qu'il dénonce n'a jamais été considérée comme une faute ou comme une impuissance. En vérité Balzac, traitant ses figures de jeunes filles, a seulement esquissé le contour de leur âme comme de leur visage. Je croirais volontiers qu'il le fit k dessein, ayant eu profondément le sens que ces petits êtres n'étaient que les femmes de demain. En elle, il a su voir l'avenir encore incertain, qui n'adviendra peutêtre jamais. Le seul moyen de se conformer à la nature, d'être exact dans sa peinture, c'était à son point de vue de raconter l'éveil de leur âme, de leur cœur et leurs sens, en indiquant seulement les promesses.
Dans les Mémoires de deux jeunes mariées ^ dans Une fille d^Eve, Eugénie Grandet ou Ursule Mirouei il a nettement marqué la ppsition qu'il prenait. Son attitude était celle qui convenait au psychologue aussi bien qu'au physiologiste. EUle se justifiait à la fois par Tune comme par l'autre de ces sciences. Et je crois qu'on peut, à retrouver quelques-unes de ces jeunes filles dans son œuvre (Une fille d'hve), une fois le mariage accompli, le libérer de tout reproche à cet égard et comprendre mieux qu'il agissait ainsi, non pas par impuissance, mais par scrupule de réaliste.
Ces jeunes filles, devenues des femmes, comme elle-