Essais sur Ba.lza,c, 2 séries. PiiOn is
H touchent et comme nous comprenons Tamou-
iise tendresse avec laquelle Balzac les a peintes !
les a placées i\ côté de l'homme. Auprès de lui,
^ apparaissent comme les êtres de douceur et de
ime. On s'éprend d'elles, pastels finement crayon-
à côté des toiles superbement et brutalement
-sées. Elles accusent les contours de celles-ci et
imenl, de leur dureté môme, un peu plus de grâce.
lais opposition artistique ne s'est trouvée marquée
.>ec plus d'adresse et de naturel en même temps.
amais, sans dommage, sinon moral au moins artis-
ique, pour aucun personnage, Ton n'a mieux indi-
\ué les valeurs de chacun d'eux. Pour lui, celle-ci
jomme pour Vigny était bien Venfant malade et douze
fois impure et toute sa pensée se trouve peut-être
résumée dans l'opinion que garde dans les Paysans
certain gredin, de son épouse. Il l'aime comme une
reine, s'acoquine pour elle, lui cache tout le trouble
que causent dans son existence les gâteries dont il
la comble — et au fond, se considère supérieur.
La femme lui est ainsi apparue dans toute sa faiblesse, d'autant plus fragile qu'il était plus fort luimême. Mais le plus beau commentaire que nous possédions encore de sa conception féminine, c'est sa conduite envers ce jouet superbe, insupportable et un peu lourd qui lui vint du Nord, M'"» Hanska...
11 connaissait tous ses défauts. Il la savait presque sans cœur, au moins insouciante comme une Slave, coquette et sans intelligence, d'une beauté trop mûre et affadie. Elle n'avait jamais été bonne pour lui. En Balzac, elle n'aimait que le romancier, l'homme qui gagnait de l'argent, et il le savait. Cependant il s'attendrit sur elle jusqu'à l'épouser... Peut-être d'ailleurs ne contractait-il ce mariage que pour se prouv.'r à lui-même son esprit de suite et l'heureuse solu- 11 d'un au moins de ses projets.
Il n'en reste pas moins que, pour Lui, la femni! lut toujours l'être aimable et sacrifié. Il s'attendri sur toutes les femmes, comme sur cette admirabl( Claire de Beauséant, qui reste pour nous l'estampe romanesque de la femme ahandonnée. Il eut à leui endroit la sensibilité d'un simple. Sur la conditior contemporaine de la femme, personne ne s'indigm autant que lui. Le conservateur qu'il était, outré de; inégalités sociales que l'on laissait subsister entre les sexes, se montra parfois, en l'honneur de h femme, bien près d'être un anarchiste...
On a prétendu, que Balzac n'avait pas su peindre la nature féminine. Il a pénétré, plus avant qu'aucui autre écrivain peut-être ses secrets. Son œuvre es pleine de figures de madones malheureuses, d'épou ses sacrifiées, de femmes incomprises. Il a droit à tout notre admiration pour nous les avoir peintes. Juli d'Aiglemont, Claire de Bauséant et M""® de Mortsau sont des physionomies d'une vérité si profonde que après elles, nous ne pouvons plus avoir qu'une res pectueuse considération pour les héroïnes de M. Oc tave Feuillet.
Mais Balzac restera grand surtout pour avoir cré ces femmes sublimes et passionnément amoureuse de sacrifices, qui demeurent fidèles au foyer déserté méprisant l'adultère malgré le malheur, loyales dan leur âme aussi bien que dans leur chair, amoureuse jusqu'à la mort de l'époux frivole. Celles-là se nom ment M"^^ Claës ou M"^* Birotteau. Elles traversen l'œuvre, humaines et divines, tout ensemble...
Si Balzac a brosse de la sorte ces portraits admiablement divers aussi près de la réalité ; si, au-des- 3US du trait partait de ce dessin qu'il avait tracé, il inscrit des noms et raconté toutes les histoires ouloureuses de son temps, il n'a pas jugé qu'il ouvait s'en tenir 1;\ : « Peut-être les émotions oaces sont-elles peu littéraires », écrivait-il un jour. L côté de ces admirables livres où il a peint fîdèleaent les choses monotones de la vie, les habitudes t les mœurs de son temps, parfois dans ces mêmes omans il a voulu dessiner d'autres figures plus missantes, plus lumineuses, délivrées de tous ces •mbarras humains qui empêchent la foule d'éprouver le grandes joies ou de grandes douleurs. Il les a chargées de plus de tragique que n'en supporte la aature moyenne de l'humanité. Comme un grand artiste, il a su, à son gré, passer de la réalité au symbole et créer des âmes sublimes comme personnages. Avec quelques-uns de ses romans il a écrit un poème épique sur les péchés capitaux. Il Ta fait, sans ce merveilleux glacial qui a gâté chez les modernes les épopées, sachant n'employer comme unique ressort surhumain que cette divinité qui, dans le monde moderne, a tout empire : la Volonté. Goriot, Hulot, Grandet, Vautrin, Claës, ont la grandeur surhumaine et dépassent de leur taille gigantesque la foule qui lutte. Ils sont comme ces personnages antiques d'Homère ou de Virgile, qui étaient nés d'un Dieu et d'une mortelle. Ils sont nous-mêmes et plus que nous... Ils réalisent, dès avant Nietzsche, le surhomme.
En même temps, cependant, qu'ils servent à embe lir cette scène où se déroule l'action, ils lui donner sa moralité. Leur passion frappe et laisse son eno preinte sur l'imagination. Autour de ces héros et d ces monstres, l'œuvre de Balzac se groupe en tout clarté. Les idées cristallisent plus facilement sur leu gigantesque ossature. Une conclusion s'élabore san difficulté à leur propos. Et la taille de l'auteur de 1 Comédie humaine s'accroît de toute leur puissanc<
On ne peut plus penser à son œuvre sans donnt les proportions de tous ces êtres à ses réalités. Noti époque ne songe plus sans quelque merveilleux à ( Balzac qui pénétra si profondément les sociétés huma nés de tous les temps, et l'histoire de la premièi moitié du xix® siècle en particulier. De tous les poinl de l'horizon, on vient à lui. Toutes les écoles fouiller son trésor et le pillent souvent aussi. On célèbr ses insuffisances elles-mêmes. Et vers dix-huit an; bien des jeunes gens, croyant comprendre tout l'écr vain, poussent à la suite de Rastignac le fameux cr si sauvagement égoïste : « Et maintenant à nous deu: Paris ! » Un temps viendra même sans doute où i'u d'eux composera un plus parfait manuel d'arrivisDD que tous ceux que l'on écrit aujourd'hui, rien qu' détacher des phrases de ses livres.
Un tel génie romanesque au xix" siècle ne pei souffrir la comparaison qu'avec celui de Victor Hug( Et ce terme de comparaison lui-même est intéres sant, car on se rend très vite au sentiment des difré rences qui séparent ces deux créateurs.
L'un et l'autre — je ne parle que de Victor Hug romancier — virent très grand, plus grand que nature aussi grand que la Nature. L'un écrivit la Comédi Humaine, en un nombre de tomes assez considérable L'autre pensa faire tenir l'épopée de la société mo
erne en une œuvre unique : et il composa Les Miérahles.
Cependant le génie qui sut se borner, composer et ester vrai, tout en faisant immense, ce fut Balzac, ean Valjean est un personnage fabuleux. Si abanlonnée que soit l'imagination de Balzac, au cours le ses conceptions les plus idéalistes, il demeure idèle i\ son original. Son amour va droit à l'hcSmme. il n'en fait jamais un personnage mythique comme /auteur de V Homme qui rit. Toujours il peint à travers ^ vision personnelle, ce qu'il voit. En cela il se différencie absolument de son grand contemporain. Il s'élève au-dessus de lui, rejette la manière romantique et se rattache à cette école classique, qu'il célébrait d'ailleurs souvent volontiers, avec coquetterie.
C'est ainsi, qu'au contraire de Hugo et de ses camarades, il est et sera de plus en plus utile aux historiens, aux politiques et aux sociologues. Son œuvre est encore la seule histoire d'ensemble que nous ayons de la civilisation française, de 1800 à 1850. Avec les ouvrages de Tocqueyille, elle demeure la monographie la plus puissante que nous possédions de la démocratie montante. Avec le Play, Renan et Taine, il est l'écrivain qui a dressé le plus formidable réquisitoire contre la Révolution française.
L'œuvre de ce gros homme de génie reste la plus déconcertante qui soit. Elle se présente à la fois délicate et vulgaire, brutale et mystique, sentimentale et railleuse, conservatrice et révolutionnaire, artiste et banale. Mais, dire tout cela de l'œuvre d'un écrivain, n'est-ce pas cesser vraiment de nous déconcerter et reconnaître en même temps qu'elle est géniale, même si par goût et par tempérament nos préférences vont à quelque tâche moins confuse, plus ordonnée, répondant mieux à l'idéal harmonieux de ce pays ?...
PROSPER MKRDlRE
C'est à Paris qu'il vint au monde, le 6 vendémiaire Je l'an XII. En bon français, cela veut dire que 3etle naissance eut lieu le 28 septembre 1803, et 3omrae nous devons toujours, plus ou moins, une I part de notre nature à l'année qui nous a vu naître, lorsqu'elle est fameuse, Prosper Mérimée conserva, toute sa vie durant, un peu de la grande allure qu'avait eue la France, au matin glorieux où se fondait l'Empire.
Sous le scepticisme athénien, dont il aimait se parer, l'âme ardente reparaissait souvent : « Quand je ne mange ni ne suis en uniforme, écrivait-il, je lis le dix-septième volume de M.Thiers, qui me fait mal à Pestomac. Il est poétique à force d'être simple et vrai. Êtes-vous de ces cœurs français qui souffrent do la perte de la bataille de Poitiers ? Moi, j'en suis ; et cela m'empêche d'avoir, en lisant Froissart, une bonne partie de la satisfaction littéraire qu'un académicien devrait éprouver. »
Ce sentiment était d'ailleurs à peu près le seul qu'il consentait à afficher.
Tous les enfants nés à l'heure d'Austerlitz entrè-
t en effet dans la vie et commencèrent à com-
, lîdro les choses, au moment de Waterloo. La plu-
p.iit, dont les pères avaient tant espéré, devinrent
ainsi les demi-soldes de l'espérance ; et leur jeu-
nesse mourut à Tinstant même où, sans ces deuils irréparables, elle eût commencé. Est-ce à la déroute française, à cette déceplion, à l'empreinte douloureuse qu'elle laissa après elle, qu'il faut attribuer cette défiance naturelle dont Mérimée donna des preuves, dès sa dixième année? On ne sait, mais il semble bien qu'il était né plutôt avec toutes les ardeurs. En peignant, très longtemps après, un de ses personnages favoris, il écrivait avec mélancolie : « Il était né avec un cœur tendre et aimant... ;^, et sa correspondance laisse voir certaines échappées, ouvertes comme des clairières à même sa tristesse un peu amère, qui excuseraient de l'admettre. Taine, d'autre part, dans la très belle étude consacrée à son ami, raconte une anecdote qui fixerait le moment à peu près exact où cette sensibilité se voila.
Mérimée avait une dizaine d'années environ quand, ayant commis une peccadille d'enfant, on le morigéna avec l'apparence de la plus vive colère. Ses parents lui firent quitter le salon où ils passaient la soirée. Mais, à peine dehors, il entendit à travers la cloison un éclat de rire, qui fusait et son père qui disait : « Le pauvre enfant I II nous croit bien en colère I »
Il est assez difficile de faire remonter à un fait aussi mince toute la métamorphose d'un caractère. On ne peut l'utiliser qu'à titre d'indice : il ne faut pas lui attribuer une valeur prépondérante. Une amertume aussi profonde, aussi douloureuse que celle de Mérimée ne put se développer que lentement. Gâté par la fortune, élevé dans un milieu de haute bourgeoisie et d'art, rien ne précipita sa formation. Il eut l'heur de faire les études qui lui plurent, de pousser les unes et de négliger les autres, sans souci de carrière. Dans sa famille, il prit contact avec la meilleure société et composa son âme,
m gré de son humeur capricieuse et perspicace. Mmirableraent doué.rindépendance qu'onlui accoriait au sujet de ses études ne servit qu'à l*exciter davantage au travail. Vers la vingtième année, possesseur d'une aisance très large, il entra dans la vie, armé d'une magnifique culture qu'il avait dirigée avec un art consommé et muni d'une expérience, extraordinaire pour son ûge.
Tout autre, ainsi préparé pour l'existence, n'eût pas tardé à saillir au premier plan et à se faire valoir. Mérimée ne daigna pas. Pour son plaisir, pour satisfaire une curiosité qui n'eut jamais d'autre but qu'elle-même et qui ne dut qu'au hasard des circonstances de prendre forme, il s'en alla en Espagne, s'éprit de sa beauté un peu brutale, ne la vit pas avec les yeux d'un romantique mais goûta en dilettante ses coutumes, qu'il étudia minutieusement. Désormais, une tendresse fidèle l'attachera à cette terre,* où je suis mieux qu'ailleurs »,écrira-t-il un jour. Aussi longtemps qu'il voyagera, il reviendra tantôt à Séville, tantôt à Madrid. Il ira de Grenade à Cordoue, s'arrêtant, au gré de sa fantaisie, dans l'auberge qui s'offrira sur sa route, sans s'inquiéter de son confortable ni même de la sécurité qu'elle présente. 11 notera ses mœurs, se mêlera aux castes les plus diverses, aux races établies côte à côte sur le sol. 11 n'éprouvera aucune gêne à vivre en la compagnie des pires bandits de l'Andalousie, nouant par ailleurs, sans s'occuper des contrastes, des amitiés très aristocratiques — il fut au moins l'ami de la comtesse de Montijo, la mère de l'impératrice Eugénie — qui dureront. Il deviendra le connaisseur passionné des architectures rares, qui demeurent l'ornement lé plus merveilleux de la vieille Espagne.
Mais toute cette éducation qu'il fit au pays de
Carmen, qu'il recommencera chez tous les peuples qu'il visitera, n'est pas seulement celle de l'œil. A la veille du romantisme, Mérimée ne voyage pas comme un romantique ; car il a l'horreur et le mépris du romantisme, qu'il considérera comme une littérature de décadence *. Il aime le pittoresque mais ne s'y plaît pas de manière exclusive. Il goûte les joyaux du style gothique ou mauresque, mais ir étudie aussi la structure, la combinaison technique de ces styles. 11 dut sourire de pitié, lorsque parurent Ruy-Blas et Hernani. Il ne se promène pas comme un Français de 1820, mais comme un Anglo- Saxon cultivé de toutes les époques : « Vous savez, écrivait-il à une amie, que j'ai le malheur d'être un niatter of fact man, »
C'est au retour de ce premier séjour en Espagne ^ qu'il publia le Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole. Il le donna comme une traduction, et, craignant encore que l'on pût découvrir sa personnalité sous le personnage délicieux à qui il attribuait généreusement son œuvre, il signa la préface du traducteur d'un nouveau pseudonyme.
Au premier coup d'œil, on se prend à la mystification. Une verve, étourdissante comme une danse andalouse, entretient la supercherie. Pas un détail ne détonne. Jl n'est pas une œuvre romantique qui ait possédé pareille couleur locale ni surtout une semblable exactitude. Toute la haute société, le'peuple des fonctionnaires, la foule, traversent ce recueil. De Madrid à Lirna, la magnificence de l'Espagne est
l. « Ne croyez pas que je n'ai pas lu saint Augustin, mais je veux le relire malgré son mauvais latin. Ce latin me montre ce que sera notre français d'aujourd'hui dans quelques siècles. Saint Augustin écrivait la langue de M. de Lamartine. » (Corresp., 11 nov. 1856), 2. 1825,
quée devant nous, et l'on dirait de prime abord Iqno fragment de Lope de Vega ou de Cervan-
Lo Carrosse du Saint-Sacrement demeure le chef- Mivre de ces pastiches. Mais pour le lecteur avisé, tout pour le lettré qui connaît le reste de l'œuvre, ite par Mérimée, l'illusion s'évanouit assez facile- ■it. On retrouve, en effet, dans chacun de ces iceaux, toute la malice du grand ironiste. Toutes - préférences qu'il a montrées par la suite, toutes ses injustices, ses goûts, en un mot toute sa personnalité s'accuse à chaque instant. Dans cette œuvre de jeunesse apparaît déjà son originalité. Une ironie légèrement voilée et inquiétante se dégage de la fable. Ses phrases se balancent et dissimulent sous leur correction, un peu sèche et toujours élégante, leur audace de pensée. La trame est volontiers tragique, et de toute l'œuvre, un je ne sais quoi de classique s'élève, qui demeurera toujours, au milieu des pires romantismes apparents, le dandysme de Mérimée.
Je me suis un peu attardé à ce Théâtre de Clara Gazulj bien qu'aujourd'hui on ne lise plus guère les pièces qui le composent — pas plus que La Jacquerie d'ailleurs, qu'il publia vers le même temps et qui
' un peu plus oubliée encore. Lorsqu'on veut — ayer un portrait de son auteur, il convient en effet de ne pas le négliger.
Non pas tant sans doute pour sa valeur absolue : le goût public a bien jugé en l'oubliant. Mérimée, malgré son habileté à faire mouvoir des personna-
ges et à poser des situations, n'avait pas, quoi qu'or en ait dit, l'étoffe d'un dramaturge. Il fut un conteur ; c'est à ce titre qu'il demeurera. Mais, à étu dier d'un peu près la première œuvre et le premiei voyage qu'il fit en Espagne, on saisit sur le vif le caractère de l'écrivain et son procédé de travail. Procédé aussi subtil d'ailleurs qu'il est possible, réduit aux éléments indispensables, mais qui existe néanmoins, puisque l'art le plus délicat ne peut se libérer de son embarras.
Lorsque, quatre années plus tard, il publia la Chronique du règne de Charles IX, il avait fait de tels progrès qu'il atteignait la maîtrise, au premier livre signé de son nom. Cette œuvre tombait en plein ouragan romantique, comme une gageure. Alors que tous ses contemporains encombraient leurs romans de descriptions, d'accessoires, de moralités, laissaient couler leur verve, sans goût et sans discrétion, entassaient pêle-mêle les aventures romanesques et trahissaient, sans le moindre scrupule, l'histoire de France, la délayant en plusieurs tomes, à chaque épisode, un petit livre de trois cents pages à peine, sortait des presses et paraissait sans fracas.
Il ne prétendait à renouveler quoi que ce soit. Sans conter sa filiation, il affectait même d'appartenir à l'école triomphante. Mais à l'ouvrir, on devinait bien vite, que l'auteur, artiste consommé, rêvait une œuvre différente et, flattant la manie de son public, s'en moquait au fond très agréablement. Dans WalterScott, le dieu nouveau dont Hugo, Dumas et Vigny lui-même — le Vigny de Cinq-Mars — étaient les prophètes, on ne pouvait amener un personnage sans quelque dix pages de description. Les portraits de Marie Stuart dans VAbbé^i d'Elisabeth dans je ne sais plus quel autre roman du grand Ecossais sont les chefs-d'œuvre du genre. Ouvrez au contraire la
\ronique. Mérimée présente Charles IX sans
>mpe:« Le roi, suivi des princes, traversait lenle-
ent une galerie où se tenaient tous les hommes
li devaient l'accompagner. 11 écoutait avec distrac-
on les phrases que lui adressaient les courtisans
: leur répondait souvent avec brusquerie. » Ce pro-
édé d'art introduit mieux à la connaissance -d'un
aractère que de longues dissertations.
Attitude peut-être étudiée d'ailleurs. Mais elle
rend, de l'importance, à cause de l'époque où parut
roman. Cette exagération ^ laissait deviner une
éritable inclination de caractère. Il n'y eut guère
ue Mérimée pour tenter pareil effort à ce moment,
t dans un temps de folie romanesque et enthou-
iaste, cette manière révélait, sinon un courage, au
noins un joli tempérament littéraire. Bien avant que
\es lettres de Dupui's à Cotonet ne fissent sonner la
3ioche dans l'édifice gothique, de telles attaques
! -iourdes minaient l'œuvre.
Mais il y avait mieux que cela dans l'œuvre de Mérimée. Cette Chronique de 1572 mettait en évidence un merveilleux talent de conteur et un historien de sens très exercé. Sans doute n'y trouvait-on pas l'évocation grouillante de toute une époque, mais ce petit livre ne prétendait pas à de tels mérites. L'auteur avait voulu simplement raconter une histoire d'amour, une anecdote de ce seizième siècle, qu'il aimait et comprenait à la manière de son ami
1. «Il ne décrit jamais », dit M. Fa^uet à ce propos. Il existe Cependant, dans cette même Chronique, des portraits admira- !ient traités et d'allure toute classique. Celui de Goligny t en quelques lignes et campe le personnage de manière saisissante (Ghap. VI). Pointe sèche, si l'on veut, mais portrait néanmoins.
Beyle. Ainsi, du premier coup, de saag-troid, ilc om posa une œuvre si forte que, certains délicats, quatre vingts ans après, la relisent encore avec un plaisii de bon aloi.
Toute la trame historique est miraculeusemen demeurée, sans s'élimer. Les coloris de cette tapisserie, qui furent toujours très atténués et très doux ne se sont pas fanés. Si Ton ne la regarde pas ave( autant d'intérêt aujourd'hui, c'est peut-être que 1î mode n'est pas à ce genre d'ouvrages ou, pour ei finir avec cette comparaison, aux romans historiques
Mais, ainsi que je le disais tout à l'heure, de la première à la seconde œuvre, le talent de Mérimée s'étail assoupli. L'art de la narration s'était assuré ; soi style, était devenu nerveux, sobre et limpide, sf phrase, courte et saillante, avait atteint à l'originalité. Insoucieux de gloire, l'écrivain, qui n'écrivait guère que pour occuper d'une manière intelligente ses loisirs et satisfaire le désir d'une maîtresse *, ne s( tenait pas encore pour satisfait. Plus il avance dam son œuvre romanesque, plus il tend en efîet à resserrer son intrigue. Il développe de moins en moin^ son sujet. Presque tous ceux qu'il choisit fourniraient, sans complaisance, la matière d'un roman. Il les ramène cependant en quelques années à un nombre de pages de plus en plus restreint. Après La Chronique^ Mérimée donne la Double Méprise,
1. « J'ai eu pendant quinze ans un but qui était de plaire i quelqu'un. Cela me rendait fort heureux et il me semblait qm je réussissai. Je n'ai rien écrit dans ma vie pour le public toujours pour quelqu'un. Je corrige en ce moment des épreuves d'une réimpression d'une de mes sottises d'autrefois. Il se fait dans mon esprit un commentaire perpétuel à ce sujet. Cela me rajeunit et me fait souffrir parce que je lis entre les lignes. Il y a trois ans que je n'ai plus de but. »
{29 octobre 1856).
irmerif Colomba. Toutes ces œuvres ne dépassent s deux cents pages. D'autres sont encore plus èves : Matteo Falcone^ la Vénus d'ille *, le VsLse ^usque — une de ses plus admirables nouvel- 3, à mon gré la plus parfaite. L'Enlèvemenl de Redoute entin est traité en une quinzaine de ïuillets.
En même temps, la personnalité de l'auteur s'ef-
icc de plus en plus. Quelqu*un introduit à la nou-
3lle, présente les personnages et se retire : c'est
)ut le contraire du romantisme. Tout l'intérêt se dis-
ose autour de ses héros. Une gradation savante et
mte se fait ; un développement presque mathémati-
ue et, malgré tout, d'un art accompli, distribue l'émo-
ion du drame. Une harmonie parfaite s'établit entre
3 sujet et le ton des personnages. Dans cette France,
(ui est pourtant la terre classique par excellence de
a nouvelle, personne n'a peut-être su mieux que lui
e secret d'empoigner en quelques pages, souvent
•^'^me en quelques phrases. Personne n'a réglé avec
science plus exercée, avec une plus puissante
iété, le drame d'une histoire et n'a plus forte-
it tenu le lecteur en haleine. Il a su graduer ses
îtl'ets sans ruse, sans procédé. Dans ces cadres mer-
mlleux que nous avait légués lexviii^ siècle, destinés
à contenir des sanguines, des pastels et de petites
les sentimentales ou famiUères, il a fait entrer des
t'aux entiers, tragiques et légers à la fois. On se
id à les lire, on se passionne à suivre leur intrigue
v^. ,..»urvue de toute sensiblerie, et l'on ferme le livre
satisfait, cependant, ravi par l'admirable talent de
1. « \vez-vous lu une histoire de revenants que j'ai faite et qui s'appelle « La Vénus d'ille ?» C'est, suivant moi, mon chef-
{Corr. 18 fév, 1857.)
cet honnête homme, qui est un conteur de vieil lignée...
Il fut avant tout, en effet, l'honnête homme. , ne sais pas d'écrivain, au siècle passé, pour donn autant que lui cette impression. Toute sou œuvre ( est le témoignage le plus sûr. Sans doute, il n'o pas un gentilhomme, comme Chateaubriand, Lama tine ou Tocqueville, mais il embaume la vieil France, à la manière d'un Boileau ou d'un Racin Il n'avait pas leur caractère ; il ne partageait qi quelques-unes des opinions, qui furent celles de c grands lettrés. Mais il possédait cette discrétion él gante, cet art d'écrire des chefs-d'œuvre sans ave l'air de le soupçonner, ce' goût exquis qui parfun chacune de leurs phrases et qui vient de l'antiquit
Avec toute cette tradition, il était lui-même cèpe dant. Il n'avait rien d'un pédant, en dépit de science : « Je me suis enfui d'Orléans où l'on vouk me faire assister à la représentation d'une tragéd jouée hier chez mon confrère l'évêque par les séir naristes. C'était P/ziVociè^e en grec, avec les chœu de Mendelssohn. Je ne me suis pas senti le coura^ de faire semblant de comprendre, comme nos bell dames qui vont voir la Ristori. » Il écrivit un joi cette phrase, qui pourrait suffire à le peindre to entier : « Ennius a dit de Scipion qu'il était plein ( fides : or, il était, comme tous les grands homni romains, épicurien et matérialiste. » Cette manié discrète d'exprimer son opinion sur les gram romains, en dit long sur le bénéfice spirituel moral qu'il avait retiré de son commerce avec 1< anciens.
Ainsi, tout nourri de sève classique, sur des pensers iivcaux, il fit des contes antiques : « Le moderne, -ait-il, n'a jamais eu pour moi beaucoup de chartes. » Il voulait sans doute exprimer par cette boule que l'enthousiasme et l'abondance romantiques talent pas son fait. Mais il avait trop fortement la -sion de l'étrange pour repousser les trésors que olTraient toutes ces contrées dont on avait fait i\ ne mention, aux siècles précédents. Dans son ivre, malgré cette phrase ambiguë de sa corresponiice, il y a peu ou point de sujets antiques. Si l'on opte la Chronique de 1 572, il n'est peut-être pas de ses nouvelles pour raconter des événements ôrieurs au début du xix® siècle.
C'est à la fin de sa vie seulement qu'il abandonna e moderne ; mais il le délaissa en même temps que a littérature d'imagination. « J'ai tant fait de romans, 3crivait-il à l'une de ses inconnues, que je n'aime plus s\\\Q l'histoire. » Aux dernières années de son existence, si généreusement égoïste, alors qu'il avait accompli toute l'apparence des rêves qu'il avait pu former, alors que, n'ayant jamais connu les grosses souffrances, il avait atteint sans secousses, sans efforts, aux honneurs, il en était venu au découragement. Il n'osait plus cultiver, pour son propre compte, ces vieilles lettres françaises. Il préférait jouir des chefs-d'œuvre et se croyait indigne de composer, à force d'exigences envers lui-même. Son œuvre lui apparaissait, en toute sincérité, sinon mauvaise, au moins quelconque et inutile. Il ressentait la rancœur qu'amène l'achèvement d'un livre. A ne pas réagir, coquetterie, par dandysme et aussi, en toute me foi, il finit par dédaigner toute vanité littéraire. L'histoire et la linguistique étaient « les seules '•''Mses » qui l'intéressaient, à la fin de sa vie.
i écrivit des livres d'histoire ; il devint une ma-
nière de Salluste fraaçais, polissant son expressioi pour la rendre sans éclat et sans ornement, la plu.' conforme à sa pensée, c'est-à-dire, à son sens^ la plu! artiste. « Nourri des vieux auteurs français, tout impré gné de Brantôme, de Rabelais et de Montaigne, ayani puisé dans les vieux chroniqueurs la science des vieus mots, originaux, topiques, pleins et massifs, il composa des œuvres admirables dans une manièrf saine, simple, pleine de concision et de fermeté *. »
La Guerre sociale, la conspiration de Catilina demeureront ainsi des modèles historiques, infiniment rares, et comme l'on en trouve fort peu dans a pays de France, où l'histoire n'est trop souvent qu'une polémique. Les portraits qu'il traça resteront comme les profils très purs d'un médaillier romain, et les anecdotes, enchâssées dans l'ensemble de cette œuvre, fourniront toujours des pages d'anthologie.
Aussi bien, il étudia les peuples que l'élite même de ses contemporains ignorait. C'est ainsi que, le premier en France, autant qu'on peut dire, — est-oE jamais sûr d'être le premier quelque part ? — il fil connaître la Russie intellectuelle et pittoresque (Mélanges historiques et littéraires, 1855 — Les faux Démétrius, 1854). De même, Les Cosaques d'autrefois, tout ce livre qu'il composa avec des vies héroïques, est précieux. Sans doute, il n'a pas grande renommée, alors qu'il n'est pas éloigné de valoir les plus belles pages de Plutarque, mais les héros qu'il célèbre sont trop lointains et trop différents de nousmêmes, pour nous. attacher et demeurer longtemps dans notre souvenir.
On comprend, après cela, que ce pur artisle ait goûté cette science ; il en avait fait tout un art merveilleux et pouvait consoler ses vieilles amertumes à
eindre les scènes du passé. Ce grand enfant, égoïste /ec délices, extraordinairement intelligent, curieux MIS* limites, gûté par la vie, ne se satisfaisait plus erien. Il avait connu, au jugement du public, toutes îs joies littéraires puisqu'il avait été célèbre avant •ente ans et académicien vers la quarantaine. Il occu- ■ait une situation très en vue d'homme du monde, vait goûté à toutes les bonnes fortune s des salons, )0ssédait l'occupation qui convient à un bon esprit )0ur ne pas se dégoûter de l'existence, suffisante •ans être absorbante, honorifique et malgré cela ne iréant pas de contrainte. Enfin, l'Empire était arrivé H, jusqu'à sa mort, il en fut l'enfant gâté, un peu Vnfant terrible, choyé par l'Impératrice, estimé de .*F]mpereur, comblé d'honneurs, qui l'embarrassaient môme légèrement. Le jour où il fut nommé à l'un des grades les plus élevés dans l'ordre de la Légion d'Honneur fut un de ceux qu'il marqua d'un caillou noir. Il s'effrayait des dignités.
Vers cette époque «c'était un homme grand, droit, pâle, et qui, sauf le sourire, avait l'apparence d'un Anglais ; du moins il avait cet air froid, distant, qui écarte d'avance toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentait en lui le flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa figure était impassible. Même dans l'intimité, et lorsqu'il contait une anecdote bouffonne, sa voix restait unie, toute calme, jamais d'éclat ni d'élan ; il disait les détails les plus s. Ml grenu s, en termes propres, du ton d'un homme ! demande une tasse de thé... »
Ce portrait, qui fut tracé par Taine, présente er pleine lumière Mérimée. Il aurait sans doute besoir de quelques retouches, car T écrivain modifie quelque peu Papparence du mondain. Grâce aux correspondances diverses que l'on a publiées depuis sa mort sous sa signature, nous pouvons pénétrer dan^ l'atrium de cette intimité, dont bien peu de privilégiés dépassaient le seuil. Et c'est un Mérimée quelque peu nouveau qui apparaît à leur clarté K
Toutes ses œuvres, si diverses et si harmonieuses ne nous permettaient pas de tracer, à coup sûr, son portrait définitif. A même ses contes, ses romans, ses essais et ses livres d'histoire, nous ne pouvions guère que saisir au passage quelques-uns de ses gestes. Sa littérature ne nous offrait que des croquis, des esquisses, qui se raccordaient mal avec son caractère et semblaient parfois se contredire, à cause des solutions de continuité. Le plaisir qu'il prenait « à observer les variétés de la nature humaine » ne nous le révélait pas en entier. C'est à peine si deux de ses personnages revêtaient quelque chose de son âme, Saint-Clair dans le Vase étrusque et Darcy dans la Double Méprise.
Mais ces bribes de confession, qui semblent bien involontairement glissées de sa plume, accroissent encore le malaise ressenti devant sa personnalité mystérieuse. Lui-même a conté ainsi cette inclina-
1. Il faut lire le beau livre que vient de publier M. Lucien Pinvert, un pieux et libre mériméiste, Sur Mérimée (H. Leclerc, 1908) L' Inconnue de Mérimée, un curieux ouvrage de M. Alp. Lefebvre sur Jenny Dacquin (Sansot, 1909),
on de son caractère: «... Il se faisait une étude de acher tous les dehors de ce qu'il regardait comme ne faiblesse déshonorante... Dans le monde, il obtint i triste réputation d'insensible et d'insouciant... 11 vait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de 93 voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait. » Aucune j\mo n'apporta jamais plus de soin à e dérober.
Etait-ce méfiance instinctive ? Etait-ce dissimulaion? Il semble bien que l'on puisse mettre au X)mpte de la méfiance le silence absolu qu'il gardait officiellement sur lui-même. Car cet ami et ce disciple de Stendhal, qui jouait les insensibles, était au fond un être exquis *, qui reprochait seulement à l'existence de créer le contact avec beaucoup trop de gens: il ressentait cette mélancolie un peu particulière qui frappe souvent les heureux de ce monde. Mais il a laissé des lettres, publiées par paquets depuis trente ans, qui permettent enfin de fixer ses traits avec fidélité et de le libérer d'une légende désobligeante. La correspondance qu'il entretint avec quelques femmes d'élite, — « les inspiratrices de Mérimée », — comme les appela ce pauvre disparu, Hugues Rebell, nous le révèle ainsi qu'il était vraiment. A leur clarté, l'on peut obtenir la juste reuve de sa physionomie.
Il avait écrit ses livres, un peu « par manière de tuer le temps ». Il l'avait fait, en esprit soucieux d'occuper avec intelligence sa vie, en homme de goût, en artiste, épris de sincérité, de clarté, de simpli
0 et de beauté — mais de ce travail conscien-
• ux il ne voulait laisser -paraître que le résultat.
11 eût méprisé les succès acquis par des moyens
i. €Je serais désolé d'avoir causé une pensée triste à quelqu'un que f ai aimé... » {Corr. 2S juin iS56),
faciles Ml ne se croyait pas de génie, mais assez d lettres pour composer des choses agréables, et asse d'érudition pour établir des œuvres historiques, sol dément étayées. Il pensait bien valoir, comme hi« torien, un peu plus que Lamartine : « Figurez-vou< écrivait-il à son propos, que j'ai lu les Entretiens d Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, o il dit que la retraite des Dix mille eut lieu après 1 mort d'Alexandre. En vérité, ne vaudrait-il pa mieux vendre des plumes métalliques à la porte de Tuileries que de dire de pareilles énormités ? »
Il ne fut lui-même, absolument, on ne saurait tro^ le répéter, que dans ses lettres — ou plus exactemen encore, dans quelques lettres, datées un peu de lou les coins de l'Europe. L'une de ses correspondan tes, à qui il adressa les deux volumes des Lettres . une inconnue, connut ainsi le meilleur de sa pensée Parce qu'il l'aimait, il le lui confia avec tout ce qu'i ressentait et tout ce qu'il jugeait comme des faibles ses. Ces travers étaient en fait, des qualités. Il y rêvé lait cette chose, qu'il lui semblait abominable de lais ser paraître — qu'il avait un cœur. Pendant au moin trente ans de sa vie, il dit ainsi à cette amie se pensées les plus intimes, comme à la seule femme j qui on peut les dire, et il confessa le reste de ces bon: sentiments, ce qu'il regardait comme le superflu, au: deux autres inconnues. Dans ces débris, il y aurai
1. Et cependant ses recherches avaient porté sur des point dont la savante et austère composition ne laissait pas de traci dans son œuvre historique. Il pouvait écrire à leur propos « Lorsque je voulais écrire Vhistoire de César, j'avais tan regardé et si souvent dessiné ses médailles et son buste d Naples que je le voyais très distinctement à Pharsale et mêm> à Alexandrie. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à Lori Wellington, avec cette différence que le haut de la tête avai un plus grand développement, et qu'il était chauve comm^ M. de Morny. » {Corr., 1856.)
» Il encore de quoi tailler une autre belle ûme. ( 11 apparaît dans tous ces vieux i'euillels sans orgueil, i lien plus intéressant que lorsqu'il revêtait son appa- I .Mice mondaine. C'est le vieux garçon, un peu amer, \ l'ôtre demeuré vieux garçon et très fier cependant ic son rôle, qui se gausse, à la manière de Bran- I unie, son ami, des lâcheuses aventures survenues \. lux maris. 11 aime ces chroniques de célibataire 3ndurci. Il en veut à l'existence de n'avoir pas été telle qu'il l'eût souhaitée — et cela, malgré qu'elle l'eût comblé. Mais c'est le sort des meilleures natures, ce travers, et s'il jugeait encore, après cela, se devoir à lui-même de se plaindre, il montrait dans ses lettres que cette bouderie ne l'empêchait pas d'être reconnaissant à la vie des petites douceurs qu'elle lui accordait. 11 aimait les arts. 11 se plaisait aux beautés du passé. Sensuelle ment, il les goûtait et ne souffrait que pour avoir demandé, à toutes ces choses antiques, plus de formes. C'est qu'en réalité cet artiste était un philosophe, un peu à la manière des Grecs qui cherchaient dans la beauté le sens de la vie, un peu à la manière des libertins du xvn° siècle, un peu aussi à la façon de M. Anatole France.
Il aima les livres, les tableaux, la musique, la nature, les femmes et les statues anciennes qui rappellent les plus belles d'entre elles. Sceptique, il fut "M composé, moins rare qu'on ne le pense généraiient, d'ironie et de simplicité, car le Mérimée qui - vantait d'avoir Don Juan dans sa parenté morale, ' ';iit au fond, d'une manière charmante, romanesque -entimental. Aucun amant passionné ne trouva de t s plus troublants et plus mélancoliques pour parler la rupture qui advint, après une liaison de plus de vingt ans. Sa froideur — il n'avouait ces amertumes qu'à quelques âmes choisies — laissait percer souvent beaucoup de sensibilité. Elle n'était pas bien
difficile à découvrir sous le vernis de l'attitude, Sa conception pessimiste de la vie, elle-même, n» l'empêchait pas d'exprimer des indulgences tou évangéliques. Il n'était pas tout à fait un gentil homme, avec des qualités de race, car il lui man quait certaines de ces vertus que possèdent le; héros de son contemporain, Octave Feuillet. Maû cet athée de bonne foi, qui vivait aussi noblemenl que s'il eût cru en la divinité, ce moqueur qui s'attendrissait et se dévouait, ce délicat et ce lettré, qu était la loyauté même, ressemblait assez à un gentle man de cette Angleterre, qu'il connaissait d'une manière si intime...
Il a laissé une vingtaine de volumes, qui mériteraient tous de demeurer. La moitié, à peu près, retournera à l'oubli. La postérité est assez riche pour être prodigue. Autant que l'on peut essayer d'avoir une opinion à sa place, on peut dire qu'elle retiendra les grandes œuvres : Carmen, Colomba, les Etudes sur l'Histoire romaine. La Chronique du règne de Charles IX ne rentrera pas sans doute dans la complète obscurité. Elle deviendra peut-être un chef-d'œuvre, à l'usage des érudits et des curieux, que n'effraie pas la lecture d'un roman historique. Une dizaine de nouvelles accroîtront le trésor indestructible de la langue française, et sa Correspondance restera, témoignage suprême, qui débarrassera son image des extravagances qu'il se plut à accumuler autour de sa physionomie.
Dans ce xix^ siècle^ pourvu de richesses littéraires si abondantes, son œuvre, ou au moins cette partie de
ion œuvre, demeurera, comme une merveille, l'une Jes plus parfaites que Ton puisse rêver, pour le style, l'ordonnance et la matière, un petit jardin, à la française au milieu du Paradou romantique. Mérimée était peut-être, en elTet, un génie qui n'osa pas, disons mieux, qui ne daigna pas. Pour cette raison, la postérité n'aimera en lui qu'un talent de premier ordre.
Cette année > fut féconde en centenaires romantiques. Elle se termine sur le grand anniversaire de Sainte-Beuve. Au souci passionné que l'on a pris, depuis plus d'un an, de réunir tous les documents inédits susceptibles encore d'être publiés, il faut reconnaître l'intention de commémorer dignement ce Il fameux dans les lettres françaises. On comiiunce, à son propos, ces biographies importantes qui, auparavant, supposent le terrain de l'érudition à peu près entièrement défriché. Il faut nous incliner, au moins cette fois, devant le juste tribut d'honneur du. D'autres pays, qui n'ont peut-être pas autant iitels, que nous-mêmes, à élever, dans ce temple Goût, cher à notre Sainte-Beuve, savent mieux présenter et les entretenir. Nous devons noter ce iiptôme d'une ère nouvelle. Il n*est pas sans étonner en des temps comme le nôtre. Néanmoins, il ne peut que nous plaire. Il nous offre l'espoir de quelque adoucissement apporté à la sécheresse intellectuelle de l'époque. Il faut savoir se contenter modestement. Cultivons donc nos jardins.
Essai publié dans La, Quinzaine, lors du centenaire de iteBeuve.
Charles-Augustin Sainte-Beuve naquit le 23 décembre I80i, à Boulogne.
Quelques instants avant sa naissance, un grand tumulte avait agité cette ville. Le camp de Boulogne était à peine disloqué, lorsqu'il vint au monde. Mais il n'appartenait pas à une famille qui s'en était émue outre mesure. Son père, qui était mort le 4 octobre précédent, exerçait, en ce lieu, les fonctions de contrôleur principal des droits réunis et de directeur des octrois de l'arrondissement. C'était un homme d'études, égoïstement paisible et un peu dégoûté de la chose publique. Sa mère, une demoiselle Augustine Cailliot, alliait le sang de nos vieux marins à celui des marchands anglais. Ses ancêtres, au xviii® siècle, avaient rempli des charges administratives importantes. Un de ces Cailliot avait été maire de Boulogne ; un autre, procureur du roi en l'amirauté de cette ville.
Dans l'âme de l'enfant, par un de ces mystères indéchiffrables qui président aux lois de l'hérédité, toutes ces influences ataviques et de terroir allaient se retrouver. Il devait rassembler en lui les qualités, différentes jusqu'à l'opposition, qui avaient été celles de son père et de sa mère. Ces tendances diverses, qui déconcertent parfois ses critiques, trouvent ainsi leur explication. L'on peut même se rendre compte de ce phénomène, plus fréquent qu'on ne le pense, sans paraître céder à un besoin puéril d'expliquer jusqu'aux moindres nuances invraisemblables d'une personnalité, et rapporter,à chacune de ces influences la part qui lui revient dans la formation de son tem-
imont littéraire. Si, tour à tour dans sa vie, il s'ar- 1 à des doctrines morales absolues, puis à d'autres, les jusqu'à l'évanouissement de leurs contours, t à l'empreinte de ses ascendants qu'il faut deiderrexplication de ces apparentes contradictions, iit intransigeant et sceptique, puis sceptique et ansigeant, changeant simplement tour à tour de ;»ticisme et d'intransigeance. Il mêla le réalisme a poésie, et ces deux tendances qu'il exprima ossivement — souvent même simultanément — taient celles des Sainte-Beuve et des Cailliot. 'ans l'enfance, alors que Tinfluence de sa mère xerçait immédiatement sur lui, il fut plutôt roma- I esque et mystique, et toute sa vie même, il conerva un je ne sais quoi de féminin dans les maniées, dans le cœur et dans l'esprit, qui révélait évilemment l'empreinte maternelle. Son voyage en Vnglelerre qu'il fit plus tard, Tétude de la poésie akiste qui en fut la conséquence, la révélation des ' "-sages transparents des hautes régions écossaises irent que mettre au point cette disposition origi- • '. Ces incidents développèrent, pour un temps moins, cette tendance héréditaire. Mais, dès avant découvertes, il portait en lui ce sentiment enve- XVI 'pé ^^ P^^*^ ^ l'explosion, sous la moindre étincelle. Le foyer romantique préexistait en son être, de ma- •0 inconsciente et faible. La mer, berceau de sa .profonde et propice aux rêves, l'avait disj)osé à cette conception des choses.
De môme, ces qualités de force, de netteté et d'harmonie, qui demeurent aujourd'hui son plus beau ; de gloire, aux yeux de la postérité, et qui, indi- '5 dès ses premiers articles, prirent peu à peu le nier rôle dans son œuvré, ont leur origine cerle. Ces vertus littéraires, si essentiellement françaises, en effet, dérivent sans aucun doute de l'in-
fluence de son père. Figure curieuse entre toutes, fonctionnaire incarnait le type véritable de l'honné bourgeois de ce xviii° siècle, où il avait été élevé s'était formé.
Pendant les loisirs que lui faisaient ses occupatio de bureaucrate, Charles-François Sainte-Beuve plaisait en effet à cultiver son esprit. Il appartem à cette espèce de fonctionnaires, de plus en plus de tinée à disparaître, qui n'ont choisi l'administratic qu'avec l'assurance d'y trouver la sécurité matériel et des loisirs. Sous son égide, ils cultivaient, C' sages d'un autre temps, leur esprit et vivaient dai une intelligente médiocrité. Celui-ci aimait partiel lièrement les belles-lettres, ces classiques pieusemei commentés par la grande école des humanistes fra çais du xvii*^ et du xviii^ siècle, qui se plaisaient parer de nouvelles grâces, un peu mièvres, les fo tes œuvres de l'antiquité. Nous possédons les titn de quelques-uns des livres qui composaient la biblic thèque de cet homme de goût. On sent qu'il les ava recueillis, pour le délassement de son esprit et poi son ornement. Les uns, d'une éditiyon choisie, oi été conservés dans leur fraîcheur, encore qu'à cha que page un rien indique la familiarité d'une intelli gence. Entre ces feuillets, il flotte cette part immor telle d'une âme, qui demeure à jamais attachée au objets qui lui ont appartenu. Il existe même u Homère, annoté de sa main, qui nous prouve la pai faite connaissance qu'il avait de la langue grecque Nous avons aussi un Virgile elzévir en quatre petit volumes. C'est celui-ci, souvent manié par le père il en savait par cœur les plus beaux passages, — qu servit au fils pour son cours sur le poète des Buco liques. Du vivant de Sainte-Beuve aussi bien, un d' ses amis retrouva, au cours d'une flânerie chez le bouquinistes, un de ces charmants Almanach de
ises^ qui firent les délices du xviii« siècle, et qui
ait appartenu à ce père si lettre. Il avait été annoté
ec un goût délicieux. C'était d'ailleurs une de ses
ies favorites d'orner ses livres préférés de margi^
ilia et de petits papiers collés sur les bords.
Puisque les petites habitudes de l'humanité ne
langent guère ses modes — pour mieux dire, malgré
temps — on le voit volontiers assis, se récréant,
^ec un peu de manie, le soir sous la lampe, à feuil-
•ler d'un doigt dévot ces poètes, qui étaient devenus
is amis. Il connaissait, depuis de longues années,
ur œuvre. Il aimait, un peu plus chaque jour, leur
élicatesse d'expression. A chaque rencontre nouvelle,
. devinait un peu plus leur âme. Il traçait peut-être
es commentaires, aux marges des poètes, avec les-
uels il conversait quotidiennement, pour que son
ils pût entrer à son tour dans la conversation et en
)rolonger, après que lui-même serait mort, le charme,
^ui l'avait grisé si longtemps.
L'enfant, privé par la mort impitoyable, au seuil de la vie, de la direction paternelle, cherche, dès qu'il est venu à l'âge d'homme, un vestige de la pensée de li qu'il eût si tendrement chéri. S'il est écrivain, il interroge avec passion les papiers, les objets préférés, les traces qu'ont déposées à jamais ses habitudes dans la maison familiale, les livres qui furent ses '<. Et, c'est aux marges de ces exemplaires farai- ^ qu'il peut le mieux renouer ce lien que la ; L inexorable trancha trop brutalement. Les con- .- .. nations d'un père avec les plus 'grands génies de l'humanité, que nous reconstituons par les notes écrites aux marges de leurs œuvres, aux marges de « son exemplaire », raniment pour nous la chère et grande figure, trop tôt disparue, lui redonnent la vie et nous replacent, miraculeusement, sous sa direciion, qui semblait devoir nous manquer à jamais.
Il n'est pas douteux que ce soit, de la sorte, qu< l'esprit si vigoureux de Sainte-Beuve se soit ressaisi lorsque l'influence sentimentale qu'exercent toujour insensiblement sur nous les sollicitudes d'une mèr» s'atténue avec l'expérience. Dans ce Port-Boyal e dans ces Causeries du Lundi, seules œuvres importantes de l'écrivain pour l'histoire littéraire — le: autres ouvrages gardent surtout un intérêt biogra phique et psychologique — ce que nous retrouvons c'est cette grande tradition léguée par un lettre exquis à son fils, qui devait devenir, par une admira ble fatalité, un littérateur. Il suffirait, pour expli quer la genèse de ces chefs-d'œuvre, de ces note.^ anciennes, laissées par Charles-François Sainte-Beuve aux marges étroites de chaque page de ses livres Nous aurons d'ailleurs Toccasion plus loin de voii qu'il n'eut pas sur son fils posthume une influence uniquement littéraire.
Privé de son père, Auguste Sainte-Beuve grandit à Boulogne, « le long d'une plage en lutte assidue avec l'océan », comme Amaury, le héros de son roman, Volupté. C'est peut-être au spectacle monotone et éternel, se renouvelant, à chaque moment du jour devant ses yeux, qu'il dut cet instinct de volonté irréfragable, qui est la forme humaine de ce phénomène... Les apparents abandons de Sainte-Beuve, à la pensée de la plupart des maîtres du xix« siècle, ne peuvent rien contre cette impression de ténacité personnelle qui finit par dominer, lorsqu'on vit quelque temps avec son œuvre. Il fut, à travers des avatars innombrables, une grande énergie intelligente,
d'autant plus robuste, qu'elle semblait plus souple. L'enfant « qui naquit en deuil », ne pouvait pas avoir )mme ses pareils, l'enfance rieuse de ceux qui, itour de la table familiale, voient toutes les places armonieusement occupées. A l'ûge où les autres etits songent uniquement à leurs jeux et aux grands ftves chimériques, dont les livres d'images peuplent dur jeune cerveau, il était déjà mûri. La mélgmcoie d'un foyer à demi détruit lui avait donné la tran- |uillité méditative des enfants qui n'osent courir par es pièces d'une maison où la mort a passé. 11 vivait l'histoires familiales et de légendes que lui contait jne de ses tantes. En quelques vers, assez mauvais, il nous a laissé un joli portrait de cette femme intelligente, bonne et belle *.
Grâce à son secours, il peuplait ainsi son esprit de tout un petit monde d'autrefois. Ces vies éteintes, qui ressuscitaient devant lui, le façonnaient à comprendre l'existence. Elles lui donnaient, dès l'enfance, le sens des grands événements qui la composent. D'une part, il prenait ainsi contact avec les réalités. De l'autre, n'éprouvant pas cette passion que l'on ressent, vers cet instant de la destinée, pour le jeu et le mouvement, il se plaisait déjà à l'étude. Il vivait d'une vie intérieure, extraordinaire, si l'on songe que tout ceci se passait avant sa dixième année. Au moment de sa première communion, il versa fatalement une crise mystique, très fervente, vj.ii s'atténua assez vite. M^is elle le marqua plus profondément qu'il n'arrive de coutume. Par la suite, '.• le ressaisit à plusieurs reprises. Elle faillit ■me devenir un sentiment raisonné vers ses vingti(| ans. La mort seule des plus chères illusions, ..oées et nourries par les deux et uniques grandes