‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 10 sur 27 · LA PRISON DURANT LES JOURS DE SEMAINE I · texte numérisé non relu

LA PRISON DURANT LES JOURS DE SEMAINE I

venir du passé, les idées de liberté, la haine instinctive pour les soldats, pour les gardiens, en un mot pour tout ce qui était « les chefs ». Même dans la prison de Chélai, où la vie était ridiculement formaliste, aucune instruction ne pouvait enlever aux forçats la liberté de songer et de sentir à leur idée; les règles ne touchaient que l'extérieur, mais on avait beau exiger la propreté, le travail complet, le salut dans les règles, cependant, on ne transformait pas l'âme d'un seul prisonnier. Les idées sur le but et le sens de la vie restaient toujours les mêmes, et le détenu, en devenant un libéré ou en passant enposélénié, recommençait sa vie nouvelle sur le même modèle que la précédente, avec celte seule difiPérence que, maintenant, il s'efl'orçait de « travailler » plus proprement, plus prudemment, en laissant derrière lui le moins de preuves possible. En un mot, j'avais cette impression que le régime terrorisant du bagne n*agit dans le sens désiré par la loi que sur un petit groupe d'hommes, dont la nature est saine, dont l'éducation est droite, et qui ne sont tombés là que pour un éclat subit d'emportement, pour une minute d'oubli, ou bien par suite d'une erreur judiciaire; or, ces hommes, à quoi bon les effrayer? Ils ne retomberont pas une seconde fois au bagne, ou du moins ils n'y retomberont pas aussi tôt qu'un homme moyen qui vit en liberté. En revanche, la crainte extérieure ne fait que corrompre davantage, et d'une façon définitive , l'homme déjà corrompu jusqu'aux moelles, parce qu'elle le force à employer la ruse et l'hypocrisie. Elle n'anéantit pas dans son âme les bacilles dangereux qui y provoquent la maladie du crime, mais ne fait que les dissimuler dans les coins les plus secrets, où ils n'en sont pourtant pas moins dangereux. Le brave capi-

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taine Loutchézarof, qui s'appuyait sur des données purement extérieures, sur ce fait que, dans la prison qui lui était coniiée, tout allait bien, qu'il n'y avait ni jeux de cartes, ni vente des effets, ni ivrognerie, ni bruit, pouvait coût naturellement penser qu'il ne négligeait rien des découvertes les plus récentes de la science criminaliste, et que, dans ses mains, le système pénitentiaire florissait ; mais moi, devant qui s'ouvraient çà et là les profondeurs de l'âme criminelle, je voyais plus clair et je comprenais, avec un serrement de cœur, que ce régime de l'ellroi ne créait rien de positif ni de bon. Je voyais que tous ces commandements menaçants, cette marche en rangs, ces cris pour nous faire ôter ou remettre nos toques, créaient, en quelques jours, chez les forçats, une habitude à laquelle ils cédaient machinalement et qui ne leur faisait éprouver ni crainte, ni souffrance. N'importe quel prisonnier se déclarait tout prêt à ôter et à remettre sa toque toute la journée, à condition qu'on ne le maltraitât pas autrement. Et, de fait, qu'auriez-vous pu attendre de mieux dun homme chez qui est complètement atrophiée l'idée de la dignité humaine, de la vérité, de l'humiliation ? d'un homme dans le cœur duquel vous autres, représentants de la classe cultivée (en la personne des administrateurs et des chefs), vous vous êtes ellorcés d'affaiblir, ou tout au moins de ne pas développer cette idée ? Seul, l'homme cultivé est capable de cette souffrance et, en réalité, je puis alhrmer que, durant tout le temps que j'ai passé à Ghélaï, ce côté de la vie du bagne n'a produit d'effets déprimants que sur deux ou trois hommes cultivés qui y étaient tombés comme moi. En effet, pour moi personnellement, c'était une torture inexprimable, et l'idée que nul parmi mes compagnons involontaires ne partageait

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cette souffrance, cette idée me rendait particulièrement malheureux. J'avais beau m'efforcer de me leurrer en me disant que ce n'était là qu'une formalité inévitable qui ne pouvait abaisser ma dignité d'homme, dans le fond de mon âme, pourtant, quelque chose en moi souffrait et protestait. J'aurais voulu disparaître sous terre chaque fois que, à l'approche de Six- Yeux, le gardien commandait de se découvrir ; le capitaine ne se hâtait pas de permettre de se recoiffer, de sorte que nous restions parfois quelques minutes avec nos toques à la main. Ce sentiment me faisait recourir à une ruse ridicule au premier coup d'œil : je retirais volontairement ma toque bien avant que n'apparût le directeur, et, de cette façon, sans obéir au commandement, du moins, je n'y résistais pas directement. Je sentais bien que ce n'était là qu'un méchant compromis, et cependant cela me calmait un peu. Pour mes compagnons, au contraire, il me semblait même qu'ils éprouvaient quelque plaisir à se découvrir, fût-ce une fois de trop, devant les chefs. . .

J'étais, on le comprend, encore bien plus troublé à l'idée des châtiments corporels. 11 me semblait que si jamais on me soumettait à cette effroyable peine, toute ma personnalité intellectuelle en serait écrasée pour toujours et que je ne pourrais plus vivre et regarder le jour. Je me représentais l'usage du fouet et des verges à la veille du vingtième siècle comme quelque chose de honteux et de barbare, comme le pire reste de la torture du Moyen- Age. . , Pour mes compagnons, au contraire, rien de tel ; ils ne voyaient dans le châtiment corporel qu'une chose : la douleur. Lorsque je vis pour la première fois le fouet long et épais, tressé de grosse corde, à la façon d'une natte de femme, lorsqu'on l'apporta dans la prison

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pour ceux que le tribunal avait condamnés au fouet et que, dans la petite cour du cachot, entrèrent le bourreau, Loutchézarof, le docteur, l'aide-ehirurgien et quelques gardiens, je tremblai comme si j'avais eu la fièvre et je fus long à me remettre de cette émotion, même après que les patients eurent réintégré leur salle et raconté en riant que tout s'était passé pour la forme :

— Mikita, lui, on n'a fait que le regarder. . . moi, on m'a un tout petit peu caressé la culotte... Six- Yeux criait : « Je ne suis pas partisan de ces châtiments ordonnés par le tribunal ! Cela ne me regarde pas. Mais si c'est jamais moi qui les ordonne, vous m'en direz des nouvelles! »

La privation de la liberté ne faisait naturellement pas le même effet sur tous les prisonniers, mais, à dire vrai, je pense que c'est l'homme cultivé qui la supporte le plus aisément. Pour lui, le monde intérieur est plus large, il a en lui bien plus de ces trésors que nul ne peut nous ravir. L'homme non cultivé, au contraire, a un moi plus pauvre et. par suite, a plus besoin que nous d'impressions purement extérieures pour remplir le vide de son âme et la détourner des réflexions tristes. C'est pour cette raison que ce sont surtout des instincts pui^ement physiques qui le font soupirer après la liberté. Je m'étonnai plus d'une fois de voir des libérés prendre la fuite, sachant qu'ils risquaient d'être presque certainement ramenés au bagne et de perdre leur part de remise de peine, ou de se voir ajouter quelques années, et tout cela pour avoir pu accomplir quelque vol ou quelque noce en état d'ivresse.

Un grand nombre d'entre eux m'avouaient eux-mêmes^ qu'il aurait mieux valu pour eux rester en prison jus-

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qu'à la fin de leur temps sans jouir de la mise en liberté provisoire qui ne fait que vous préparer un nouveau bagne; et pourtant, chacun de ceux qui me [faisaient cet aveu errait tristement dans la cour, le long du mur, jetant des regards d'envie sur les montagnes que l'on apercevait, soupirant et comptant les mois qui les séparaient encore de cette mise en liberté provisoire. Je comprends les rêves et les soupirs de ceux qui songeaient à l'évasion, de ceux qui avaient sur les épaules vingt ou trente ans de bagne: mais je voyais ces désirs aussi violents chez ceux qui n'avaient plus que deux ou trois mois à tirer. Il est vrai que, en liberté conditionnelle, on était moins tenu, on n'avait pas dans le dos un soldat avec sa baïonnette; mais le travail n'y était pas moins dur. C'était la même vie de caserne, seulement une vie bien pire, plus étroite, plus sale, plus bruyante; la nourriture ne valait pas celle de la prison, parce que l'administration surveillait moins. Qu'est-ce qui attirait donc alors ces gens ? C'était la liberté, qui consistait surtout en facilité déjouer aux cartes, de boire de l'eau-de-vie et de faire la cour aux Dulcinées du bagne...

Au point de vue purement physique, la prison de Chélaï procurait en réalité aux prisonniers une grande quantité de souffrances. L'une des plus sensibles était la défense d'améliorer sa nourriture personnelle et la nécessité, pour ceux mêmes qui avaient de l'argent, de se nourrir seulement du rata de la maison. Il y avait parmi eux des gens assez à leur aise, mais il n'y en avait pas un qui se sentit le courage d'améliorer la nourriture de tout le monde à son propre compte, ce qui était la condition expresse du supplément.

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— Et pourquoi nourri rais-je toute la prison avec mon argent? On me traiterait d'imbécile, — se disait chacun deux, préférant crever de faim.

Pourtant, quelle que fut la sévérité de Six- Veux, quelles que fussent ses menaces, de petites fissures et même des brèches se glissèrent peu à peu dans la discipline de sa prison. Le cuisinier de l'infirmerie se mit tout doucement à vendre le lait qui lui restait, les malades euxmêmes se mirent à vendre leur portion de viande, etc. Longtemps je ne pus comprendre comment et avec quel argent se faisait ce commerce de contrebande, puisque les prisonniers ne pouvaient pas avoir sur eux un kopec et que, introduire dans la prison ne fût-ce qu'un rouble, était impossible, étant donné la fouille savante à laquelle on était soumis en entrant. Un jour, j'en parlai à Gontcharof : il éclata de rire.

— Mais ils pourraient chercher encore mieux, dit-il, les forçats auront toujours de l'argent ! Qu'est-ce que vous pensez donc ? Vous croyez qu'on ne joue pas aux cartes, ici? — me demanda-t-il tout bas.

— Aux cartes ? Mais où les prendrait-on ? Gontcharof, sans répondre, s'en alla aux cabinets et,

en revenant au bout de quelques minutes, me montra mystérieusement, avec un sourire fin, deux jeux de vieilles cartes graisseuses.

— Comment, vous jouez aussi ?

— Non, je n'ai jamais joué aux cartes, et je n'ai même pas envie de voir jouer. Mais, Pétia et moi. nous nous contentons de garder les cartes. Il est joueur, lui, et un bon joueur, un tricheur de première qualité. Tu te rappelles, pendant toute la route (nous avions marché six mois ensemble), il n'a pas perdu une seule fois.

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— Et Sémionof joue ici?

— Oh ! quel jeu peut-on faire ici? Est-ce que ça vaut la peine de s'éreinter pour ça? Dans toute la prison, il y a tout au plus vingt roubles qui circulent.

— Et alors, pourquoi gardez-vous des cartes ?

— Comment, pourquoi ? Voilà : si quelqu'un a envie de jouer, il vient nous trouver et nous touchons tant pour cent.

Dans la suite, il m' arriva plusieurs fois d'être témoin de jeux de cartes. On s'y livrait d'ordinaire sur la planche, au coin de la chambre, ou bien à la cuisine, derrière le poêle. Dans ces cas-là, on mettait près du judas de la porte un guetteur qui, à l'approche d'un gardien, criait: (( Vingt-six ! )) C'est généralement lachka Tarbagane qui faisait le guet : il aimait cette fonction et s'y connaissait. Par bonheur pour les joueurs, le gardien de service était toujours entouré, comme de grelots, de trousseaux de clefs qui cliquetaient à chacun de ses mouvements et prévenaient de son approche. Je me rappelle l'émotion qu'on eut dans toute la prison un jour que les joueurs « s'endormirent )> dans la cuisine : le guetteur s'oublia et le gardien leur prit dans les mains argent et cartes. On s'attendait à ce que Six-Yeux infligeât aux coupables une punition exemplaire, mais, au grand étonnement de tout le monde, il se contenta de les tenir quelques jours au cachot et ne fit pas même fouiller la prison. Une autre fois, un gardien s'aperçut qu'on jouait dans notre salle. Sans bruit, il tourna la clef, ouvrit la porte brusquement et se précipita pour saisir les cartes : elles avaient disparu.

— Où sont les cartes? où sont les cartes? — criait-il furieux.

— Quelles cartes? Que dites-vous, Prokope Philipytch? Nous étions assis là. tout simplement, nous causions.

— C'est faux ! C'est faux ! J'ai vu de mes yeux Pétia donner les cartes. C'est toi qui les as, Pétia? Allons, avoue !

— Moi, je n'ai rien!

— Déchausse-toi, que je cherche ! Je mettrais ma tête à couper que c'est toi qui les as. Je t'en donnerai, du cachot !

— A votre aise ! cherchez. — Le gardien examina jusqu'au moindre petit fil Pétia, un garçon de deux mètres de haut, qui, sur sa demande, étendait bras et jambes, retirait ses bottes, sa culotte et sa chemise.

Les cartes semblaient avoir disparu sous terre.

— Bon! c'est bien! mais tu me le paieras. Il n'y a pas! je te guetterai!

Le gardien s'éloigna et les forçats se mirent à rire.

— Comment diable avez-vous fait pour les cacher?: demandai-je.

Il montra dans un sourire ses dents blanches.

— Je les ai eues tout le temps sur la tête... Quand je l'ai vu courir, j'ai fait semblant de redresser ma toque eti j'ai fourré les cartes dessous... Il n'y a rien vu. Il a tout fouillé et il n'a pas songé à regarder dans la casquette !

Je fus très amusé de cette adresse. lachka Tarbagane fit quelque chose d'analogue. Un autre gardien, qui soupçonnait qu'on jouait dans la chambre qui précède leî bain (i), entra également comme une bombe et se mit à'

(i) Les bains russes se composent de trois pièces : dans la] première, on se déshabille; dans la seconde, on se lave ; dans la] troisième, l'étuve, on se fait suer à la vapeur. Parfois, il n'y a quej deux pièces : c'est le cas ici. T.

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fouiller tous ceux qui étaient là. Il soupçonnait surtout Tarbagane, mais ne put tout de même lui trouver les cartes. Pendant tout le temps qu'on le fouillait, lachka tenait le jeu de cartes dans la paume de sa main gauche. Toutefois, malgré des cas de ce genre, je ne puis pas dire qu'en général, les forçats fussent adroits à conspirer et à cacher les objets défendus. Toute leur adresse proverbiale consiste dans leur hardiesse et dans l'audace de leurs inventions. Ils ont, à un très haut degré, ces caractères de la nature russe : la légèreté et l'imprévoyance.

Le simple fait de l'apparition des cartes et de l'argent dans la prison montre bien que la volonté de Six- Yeux et la crainte qu'il avait inspirée n'avaient pas suffi à maintenir à un même niveau d'ordre et de sévérité la prison modèle de Chélaï. Je pus à maintes reprises m' apercevoir que mes compagnons avaient des relations constantes avec les libérés conditionnels, avec ceux qui, avant notre arrivée, étaient déjà domestiques chez le directeur ou chez les gardiens.

De temps en temps on voyait apparaître des gants et des chemises supplémentaires qui étaient apportés à la mine et confiés au vieux gardien, ou bien cachés dans des endroits convenus d'avance. Peu à peu, les fissures de la discipline s'élargirent. Pas à pas, les conquêtes continuèrent. Ainsi, les gardiens eux-mêmes n'aimaient pas faire l'appel du matin dans la cour, geler par un froid de -5oo C, debout, tête nue, au moment de la prière ; pour cette raison, ils se mirent à faire l'appel dans le corridor. Loutchézarof se levait tard, et il n'y avait pas de danger qu'il arrivât. Les forçats allèrent plus loin, et, après de laborieuses discussions avec les gardiens, introduisirent

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l'habitude de lire les prières du matin au lieu de les chanter.

D'ailleurs, la prière du matin était vite expédiée. Atïamés, grelottants, endormis, n'ayant pas fait encore leur toilette, les forçats se plaçaient dans le corridor, et restaient là aux courants dair, durant dix à quinze minutes au moins, avant que les gardiens fussent arrivés à les compter. Les gardiens de Chélaï savaient très mal Taritlimétique ; de plus, au lieu de nous compter tous ensemble, ils comptaient séparément chacune des chambrées et en faisaient ensuite la somme .

— Seize et dix-huit — -trente-trois.

— Trente-quatre, Prokope Philipytch, — corrigeait quelqu'un des prisonniers, dans un mouvement d'impatience.

— Ah ! tu m'as fait tromper ! il faut que je recompte ! Et il courait pour revérifier tout depuis le commencement. A la fin, on entendait le commandement :

— En prière ! A bas les toques !

Tous se taisent.

— Pourquoi vous taisez-vous ? Chantez !

— 11 n'y a personne pour chanter, Prokope Philipytch !

— Comment, personne ? Mais le soir vous chantez tous !

— Ah ! le soir, c'est autre chose . . . Mais maintenant, quand on vient de dormir, on a la gorge toute sèche, tout enrouée.

— Eh bien, voyons, que quelqu'un lise au moins. Tous se taisent encore.

— Voyons, Pounekine, lis.

— Je ne sais pas lire, Prokope Philipytch.

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— Comment, tu ne sais pas lire ? Tu veux aller au ( acliot ? Je vais faire mon rapport.

— C'est vrai, je vous le jure, je ne sais pas lire, je puis chanter de souvenir, mais je ne sais pas lire.

— Voyons, lis, toi, Boulanof.

— Je n'ai pas de voix, Prokope Philipytch.

— Quelle bêtise ! il dit qu'il n'a pas de voix, et il parle. Allons lis .

— Je suis mordve, (i) Prokope Philipytch, répondit Boulanof, comment est ce que je puis lire? Je veux bien essayer, si vous y tenez. — Et il lut le Notre père avec l'accent comique de sa race. Ce qui ne l'empêcha pas d'être condamné à nous lire la prière tous les matins à sa façon.

L'affaiblissement de la discipline alla plus loin. Au début, il était sévèrement défendu aux gardiens d'ouvrir pendant plus d'une heure par jour les portes des salles toutes grandes pour renouveler l'air. Les starostes allaient-ils à la cuisine chercher le dîner, — immédiatement on reverrouillait sur eux les portes des chambres ; quand ils revenaient avec la nourriture, il fallait que le gardien rouvrît les portes pour les faire entrer. De la sorte, pendant une journée, depuis l'appel du matin jusqu'à celui du soir, il fallait ouvrir chaque chambre une cinquantaine de fois, et la refermer aussi souvent : or, il y avait neuf chambres. On comprend que les gardiens les plus zélés se sentissent les gens les plus malheureux du monde quand ils étaient de service : c'étaient pour eux des courses et des émotions perpétuelles ; or, comme

(i) Les Mordves sont une peuplade d'origine linnoise, qui liabite le bassin moyen de la Volga et de la Kama. T.

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pour toute la prison, il n'y avait qu'un seul gardien déj service à l'intérieur (l'autre était hors des portes), on comprend qu'il ne pouvait surveiller en même temps la] cuisine, l'infirmerie, les cachots, et les ateliers où l'onj raccommodait le linge et la chaussure. Pour cette raison, Loutchézarof permit bientôt de laisser les chambres] ouvertes, les jours de fête durant toute la journée, et,] durant la semaine, depuis le coup de cloche qui, le matinJ appelait au travail, jusqu'au retour des mineurs. Il n'en) fallait pas plus pour donner de la hardiesse aux gardiens, Les prisonniers, de leur côté, ne cessaient de les pousser.)

— Voyons, Prokope Philipovitch, vous avez toujours^ peur !

— Moi, mon petit, j'agis d'après les instructions... C'est comme ça qu'on m'a dit de faire.

— Oui, on vous l'a dit, je ne dis pas. Seulement, l'homme a de Tintelligence. Voyons, pourquoi vos col-j lègues ne ferment-ils jamais les chambres ? Ah ! natu-^ rellement, quand ils pensent qu'un chef va arriver, ils ne| sont pas longs à donner un tour de clef. C'est pour celai qu'on donne un coup de cloche, on vous prévient.

— Ce n'est pas possible ; je ne peux pas croire que mes collègues ne ferment pas les chambres. Qu'est-ce que bafouilles, fils de chien ?

— Mais je vous le jure, on ne les ferme pas. Naturellement, ils nous défendent de parler de ça, parce que c( sont des gens très fins.

— J'ai tout de même peine à croire ça, — dit Prokope] Philipovitch en s'éloignant ; cependant il s'est glissé dansj son esprit un certain doute.

A ses collègues les prisonniers tenaient le même lan-

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gage. En exagérant les louanges qu'ils distribuaient à leur concurrent, ils agissaient sur eux.

Pourtant, quelque importants que fussent ces relâchements de discipline, conquis avec le temps par les forçats, la vie à Ghélaï était ponr moi indiciblement dure. Un régime répugnant et peu nourrissant ; le travail dans des puits de mine humides et froids, ce genre de vie dans une sorte de caserne rabaissante, où tous nos meilleurs sentiments et nos meilleures tendances étaient traînés dans la boue ; la privation de liberté et de rapports avec le monde cultivé ; une étroite cohabitation avec des hommes qui n'avaient avec moi presque rien de commun; des jours amers et des nuits remplies par des insomnies torturantes ou par des cauchemars. — Ah ! maintenant encore, après tant d'années, je frémis en repensant à tout cela...

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