LES DÉBUTS DE MON ÉCOLE
Avec l'hiver et les nuits plus longues, on se mit à nous enfermer à clef de plus en plus tôt : j'avoue que je m'en réjouis. C'est seulement lorsqu' était terminé l'appel du soir avec toutes ses terreurs, ses cris, ses bruits, son éclat, lorsqu avait grincé la serrure refermée sur la suite de Loutchézarof, c'est seulement alors que je respirais librement, que je sentais que, jusqu'au lendemain matin, personne ne toucherait à ma liberté, personne ne pénétrerait dans mon âme, personne, pour une douzaine d'heures, ne viendrait me faire une nouvelle injure. Ce long séjour dans une salle fermée à clef avait bien des côtés repoussants, mais pour moi, il y avait des choses bien pires que
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cette atmosphère renfermée, étouffante, et cette intimit avec les rebuts de la société. Essayons pourtant de donneri une idée de l'air qu'il nous fallait respirer. En principe chaque salle était destinée à seize hommes (ce nombre était inscrit sur une planchette clouée à la porte) ; mais, je Fai dit déjà, la colonne était nombreuse, et, dans chaque chambre, il y avait de vingt à vingt-deux hommes. Cinq d'entre nous n'avaient pas de place sur la planche et S étaient obligés de dormir par terre (on réservait en gêné rai cette dernière bonne place aux Tatares et aux Sartes).-.
II y avait des vasistas aux fenêtres, mais, comme les Russes ont fait cette célèbre découverte que « la vapeur ne casse pas les os », on n'ouvrait ces vasistas que très rarement et à contre-cœur. Il est probable même qu'on ne^ les aurait jamais ouverts sans mon insistance ; toutefois j'avais scrupule à abuser de mon influence, d'autant que je rencontrais des regards de travers et même des regards furieux que me lançaient des vieux du genre deGandorine. Ce respectable et bon vieillard, de son côté, ne se gênait pas pour s'approcher prudemment du vasistas que je venais d'ouvrir, et d'user de ses droits de staroste pour le refermer tout doucement ; il faisait en même temps une .' mine douceâtre : puis, pour ne pas me blesser, et me î^ donner quelque satisfaction, il ouvrait un instant le venti- g lateur ; alors, la pipe aux dents, il se tournait vers moi en.^ toussant, et disait : « Ça change l'air aussi ... ça vaut même mieux. »
Ce Gandorine était mon vrai bom'reau. Avec sa figure de saint, avec sa barbe blanche en pointe, et son visage amaigri, c'était un goinfre qu'admirait toute la prison. Il mangeait consciencieusement jusqu'à la dernière miette sa portion de rata, quelque repoussante
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<(ii'ellefût. Mais en outre, en sa qualité de staroste. il versait dans sa tasse les restes de toutes les autres portions et les mangeait également. Il mangeait aussi tout ce qu'il y avait de pain : le sien et les restes des autres. Il buvait tout le thé qui restait... L'esprit se refusait à comprendre où passaient tous ces aliments qu'engloutissait ce vieillard maigre ! Par contre, il rendait au centuple ce qu'il prenait : souffrant d'un éternel dérangement de corps, il courait à toute minute là où il fallait, et, lorsqu'il revenait, ses voisins ne bénissaient pas toujours leur sort... Par malheur, deux hommes seulement le séparaient de moi ; Tchirok et Tarbagane. . . Moi, j'étais appuyé au mur. D'ailleurs, Gandorine n'était pas seul à souffrir dans ses fonctions digestives, ce qui n'était pas étonnant, étant donné l'aff'reux régime alimentaire auquel nous étions soumis... Aussi, l'atmosphère de cette petite chambre, où étaient entassés plus de vingt adultes, dont les corps se touchaient presque, devenait-elle, le soir, extraordinairement étouffante et infecte. Une puanteur spéciale venait des onoutchis, que les prisonniers pendaient autour du poêle pour les sécher. 11 y en avait quelques-uns qui ne lavaient pas ces bandelettefs de toute une année, et l'odeur en était telle que, sans habitude, on n'aurait pu y résister... En outre, beaucoup de prisonniers sentaient extraordinairement des pieds...
Et pourtant, je le répète encore, j'étais toujours joyeux lorsque, après l'appel, on nous enfermait à clef. J'étais, à qiielques exceptions près, content du choix de mes compagnons. Ces gens ne pouvaient me donner beaucoup, mais il eût été ridicule de leur en vouloir. Dès le début, nous eûmes les rapports les plus cordiaux. Dès les premiers jours, j'eus l'idée d'apprendre à lire et
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à écrire à ceux qui le désireraient. Un jour, je parlai de cela moitié en plaisantant, et aussitôt l'expansif Nikitbr Bourenkot' sauta de sa planche et courut ver? moi en criant :
— Ah, voilà qui serait bien ! Eh bien, sais-tu, Nikolaïtch, il y a déjà longtemps que je voulais te demander cela, mais je n'osais pas... Et juste tu y as pensé toimême... Eh! j'apprendrai à lire et à écrire, ou que le diable m'emporte ! Quand je reviendrai chez moi, tout le monde s'étonnera : Est-ce que c'est notre Nikichka ? Il ne savait ni a ni b, tandis que maintenant... Et puis, sais-tu, Nikolaïtch ? Tu m'apprendras aussi la Rikmétique... Je veux savoir compter... Là-bas, je me ferai greffier de village, et je les mettrai tous dedans !
Je répondis à Bourenkof qu'on apprend à lire et à écrire non pas pom^ fourrer les gens dedans, mais, au contraire, pour les sortir de lem* réseau d'erreurs et de mensonges. Nikifor, confus, se hâta de m'assurer qu'il plaisantait .
C'était un véritable « enfant de la nature ». Je n'ai jamais vu personne qui sût plus mal que lui cacher, ne fût-ce que pour une minute, la pensée ou le sentiment qui bouillonnait en lui. Son visage reflétait directement son àme. Grand, osseux, il était toute passion et toute flamme; ses mouvements brusques, sa gaité perpétuelle, son esprit, son manque de rancune, sa légèreté, le rendaient le favori de tous. A vrai dire, dans ses grands yeux gris et sur ses lèvres minces, ombragées par de longues moustaches et par une barbe pointue jaunâtre, on devinait une certaine ruse. Lui-même ne parlait de lui qu'en disant: « nous autres filous»... Mais il sufllsait de regarder un peu Nikifor pour se convaincre qu il n'était