LES DÉBUTS DE MON ECOLE
[)us seulement un bon camarade pour toutes les entre prises au petit bonlieur, mais encore un brave garçon. 11 était marié. Il était du cercle de Verklmé-Oudinsk, et était Vieux Croyant. 11 avait fait de bonne hernie connaissance avec les placers, et son penchant naturel à la camaraderie et à la bravade avait fait de lui un héros des grandes routes dont la spécialité était de voler des caisses de thé dans les caravanes (i). C'est pour cela qu'avec son cousin Michel, il avait reçu quatre ans de bagne.
Toute la chambre s'intéressa très vivement à l'idée d'organiser une école : les vieux en parlaient encore plus que les jeunes. Le poiu'centage de ceux qui savaient lire était infime dans la prison. Dans notre chambre, tous étaient illettrés, sauf trois : Sémionof, Paramon Malakhof , et un certain Vladimirof. Mais il y avait des chambres dans lesquelles tous étaient illettrés. Je demandai s'il y avait d'autres amateurs : personne n'osait.
— Voyons, Pestrof, eh bien, quoi ? — cria-t-on à un tout jeune homme mou, silencieux et timide.
— Moi, mes vieux, je n'ai pas de mémoire.
— ' Ah, je crois bien ! C'est nous, les vieux, qui avons hi meilleure mémoire ! Alors, qui est-ce qui apprendra, sinon un garçon de dix-neuf ans ?
— Alors, vous apprendrez, Pestrof ?
— Je voudrais bien... mais j'ai si mauvaise mémoire, vraiment, que ça ne vaut pas la peine.
(i) Le thé était alors transporté en Sibérie sur des charrettes qui se suivaient, au pas, au nombre de cinquante à cent, nuit et jour. Détrousser ces caravanes était une entreprise favorite des brigands sibériens. Ils y risquaient gros. Je sais tel cas où quelques-uns d'entre eux furent brûlés vifs par les charretiers qui les avaient attrapés. T.
Legi-a*. — o.
— Ça ne fait rien, nous verrons.
— Mais comment ferons-nous pour apprendre ? — s'écria tout dun coup Nikifor, — nous n'avons ni crayon, ni encre, ni papier ! Oh la sacrée prison ! tout y est défendu !
La joie la plus bruyante fit place chez lui au désespoir. Je réfléchis moi-même : j'avais bien un livre, FÉvangile ; il y avait aussi du papier : l'économe vendait aux prisonniers, pour faire des cigarettes, du papier gris ; mais, pour obéir aux instructions qui interdisaient tout ce qu'il faut pour écrire, il coupait ce papier en bandes tout à fait irrégulières. Cependant, le plus diflicile était d'avoir un crayon. Paramon Malakhof, qui, assis sur sa planche, suçait sa pipe avec un air d'importance peu coutumier, et qui avait réfléchi longtemps se frappa tout d'un coup le front du poing, et s'écria:
— J'en aurai un ou bien je ne m'appelle pas Paramon Malakhof!
— Quoi?
— Un crayon et un alphabet. Six- Yeux a beau avoir six yeux, il peut même en avoir plus que ça : j'arriverai à mes fins. Tu peux te fier à moi, Nikichka.
Mais il fut longtemps avant de pouvoir remplir sa promesse. Il allait faire de la tonnellerie dans l'atelier de menuiserie qui se trouvait au-delà du mur de la prison, et, chaque fois qu'il revenait du travail, Bourenkof et Pesti'of l'accablaient de questions. Le beau tonnelier se contentait de lever les bras et de hausser \ les épaules.
— Mais, j'en aurai tout de même, ça viendra. Ça ne s'est pas vu encore qu'on ait appelé Paramon un vantard.
Cependant, il me vint à l'idée d'employer du charbon.