‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 14 sur 27 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Tchirok allecte de se taire : couché sur sa planche, suce sa cigarette et crache à tout instant par terre. Paramon est assis à côté de lui et continue à raconter des: histoires de hrodiagues, en s'adressant à toute la chambrée, et de temps à autre seulement à Tchirok lui-même :i

— En prison, il vit tranquillement, il s'achète une chemise rouge, il fait les beaux bras... Ah, ces diables! Espèce de Permien, va ! Oreille salée !

Silence toujours. Seuls les auditeurs rient.

— Et il fait le malin, sur la planche. — « Est-ce quej tu ne sais pas. fait-il, à qui tu t'adresses? Qui es-tu?! Moi, je suis un brodiague. tu entends ! Tu vois, je place une jambe ici et l'autre là ; toi, fourre-toi sous la planche !» — Voilà comment il parlait là-bas. et il faut que nous; autres qui avons bonne naissance nous souffrions pouri ces maudit s- là. .. , pour ces maudits-là, tenez, comme celuici, tenez, qui est étendu là.

Paramon étend le pouce dans la direction de Tchirok et il répète :

— Oui. à cause de ces maudits-là..., à cause de ces] hirondelles de Tobolsk, de ces gens qui coupent les queuesl des vaches, de ces rongeurs d'œufs sans conscience, pour; cet animal-là !

— Animal toi-même ! — s'écrie tout-à-coup Tchirok, qui a été mis hors de lui. non pas par les injures de Paramon, mais par ce doigt longtemps suspendu au-dessus de lui. C'est un mouvement qu'il ne peut supporter, et quand ^ tout le reste est sans effet, cela réussit toujours.

Le Permien se répand en injures grossières, et, par-, fois, se précipite sur le moqueur : celui-ci ne demande] rien d'autre : il reçoit tranquillement des coups de poingJ dans le dos et rit de tout son cœur.

MALAKHOF ET GONTCHAROF iSq

Le vieux Gontcharof, originaire du gouvernement d'Ienisseï, était un tout autre type.

Les forçats aiment à plaisanter les paysans sibériens. On sent quelque chose de dur, de froidement calculateur et d'égoïste dans ce type de Sibérien que dessinent leurs récits. Je ne puis oublier un récit caractéristique du brodiague Darochkine, qui fut arrêté une fois par des paysans dans un village de la Sibérie occidentale. Ils l'amenèrent dans la chambre de bain, et, lui ayant fortement lié les mains, l'y laissèrent, et s'en allèrent dans la chambre à côté boire de l'eau-de-vie.

— « Ils m'avaient tant serré, mes petits, que je finis par ne plus sentir que j'étais attaché. Je me dis que, peutêtre bien que les cordes s'étaient relâchées. Je regarde autour de moi, et je vois une fenêtre. Je prends mon clan, et je donne de la tête dans les vitres. Les paysans reviennent. Alors ils commencent à taper. Ils me jettent |)ar terre : je reste là ni mort ni vif, la tête baissée. Et alors, pendant une bonne demi-heure, ils me tapent tellement que je ne vois plus clair. Quand les deux qui tapaient étaient las, deux autres reprenaient. — « Eh, les vieux ! je leur dis, épargnez au moins vos bras ! Comment ferez-vous pour labourer ? — Tiens, c'est vrai, les autres, nos bras, ça vaut mieux que sa tête ! »

— Ils me tapent encore chacun une fois et s'en vont dans la chambre à côté reboire de l'eau-de-vie. Entre un vieux tout blanc, tout bossu. Il me regarde. — Grand-père, je lui dis plaintivement, grand-père ! — « Qu'est-ce que tu veux donc, mon ami ? » — Donne-moi un peu d'eau à boire... mon gosier brûle... tu vois comme ils m'ont battu. — «Ah! fait-il, les barbares ! Et pourquoi t ont-ils traité comme cela, mon enfant? Qu'est-ce que

ça leur faisait, même si tu avais battu ta propre mère? »

— Il prend le baquet de bain et me donne de l'eau. Je crois boire de l'hydromel, et j'avale tout. — « Bois, me dit le vieux, bois encore, mon enfant. » — Et tout à coup, quand j'ai fini de boire toute l'eau, il brandit le baquet et me frappe de toute sa force sur la tête, si bien que le: baquet se brise. Ensuite, les autres reviennent tous ensemble et l'autorité avec eux. Je fais ma plainte : Permettez-moi de me gi^aisser la main avec quelque chose. Regardez, le sang a jailli de dessous les cordes.

— Ils regardent : « Tiens, mon petit, disent-jls, on t'a^ un peu trop serré. Allons, desserrez-lui un tout petiti peu la main et graissez-la avec du goudi^on. » — Alors, il y en a un qui saisit un pot de goudron qui se trouvait là et qui m'en fourre partout sur la figure. Alors ils m'attachent à une voiture et ils m'amènent à Atchinsk. Pendant toute la route les mouches se collaient sur moi. Je courais derrière la voilure conmie uni diable qui vient de sortir de l'enfer... Les gamins, dans; les villages, en m'apercevant, se sauvaient vers leursj mamans. »

Tels sont les récits que l'on peut entendre sur lai cruauté impitoyable et comme voluptueuse des Sibériens. Il est possible qu'il y ait là-dedans une grande | part de vérité. Le Russe aperçoit immédiatement chez^ le Sibérien l'esprit pratique et sec, complètement étran-i ger à la poésie des choses, et de plus, la ruse et la faculté de se surveiller. Cependant, le Sibérien a, d'autre part, des traits et des qualités qui le rapprochent beaucoup des' hommes de l'Europe occidentale. Son esprit est moins encombré de vieilles traditions et de préjugés, phis capal)le de se développei* et d'accepter de nouvelles idéesj

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que ce n'est le cas pour le Russe ; en outre, il est plus indépendant. Gela se comprend : le Sibérien n'a pas connu le servage.

Souvent, j'ai dû changer d'opinion sur tel ou tel de mes compagnons, et en particulier au sujet de Gontcharof ; mais ce que je n'aurais jamais su lui dénier, c'est la clarté de son esprit purement sibérien, capable de s'orienter toujours et très vite dans toutes les questions A'itales. Grâce à cette qualité et à sa dent dure, il jouait dans la chambrée le rôle d'un père patron : il instruisait les jemies et leur confiait volontiers le récit de ses expéditions et de ses aventures passées ; ceux qui étaient plus vieux, il les écoutait avec la condescendance d'un frère aîné, sans d'ailleurs perdre une occasion de les remettre à leur place. Les prisonniers n'aimaient pas ce trait en lui. Gontcharof était un homme adroit et plein de tact, et ne se permettait d'être cassant qu'avec les gens sans défense ; aussi avaient-ils rarement avec lui des prises de bec, et ce n'est que derrière son dos qu'on le critiquait. Il n'était bien qu'avec Sémionof, son pays : ils partageaient par moitié tout ce qu'ils avaient, mangeaient et buvaient ensemble. Le sombre et silencieux Sémionof s'impatientait évidemment du bavardage de son vieil ami ; cependant, il trouvait probablement nécessaire de le ménager, et supportait ses raisonnements et son éloquence.

— C'est un pur hypocrite, disait de lui Malakhof, qui se vantait de dire à n'importe qui la vérité en plein visage: c'est un renard sibérien! A l'en croire, il a été un piu* saint, qui vivait du travail de ses mains et qui avait une grande exploitation ; mais il y en a ici beaucoup qui l'ont connu en liberté : tous s'accordent à dire

ifia DANS LE MONDE DES REPROUVés

qu'il vivait sur le dos des libérés. Je voudrais vivre un,; nombre d'années égal à celui de ces pauvres diables qu'il a tués. C'était un coquin premier numéro.

— Ce n'est plus comme dans le temps ! Dans une autre prison on lui aurait montré comment les prison- ■ niers payent ces services-là, observait lachka Tarba-; gane.

— Non, les enfants, disait Tchirok : savez- vous pourquoi je n'aime pas Gontcharof? C'est parce qu'il j condamne toujours les autres et qu'il veut tout mieux! savoir.

Une fois, pendant ime dispute. Tchirok jeta à Gontcharof en plein visage l'allusion aux libérés ; mais il s'en mordit la langue. Gontcharof lui répondit victorieusement.

— Qu'est-ce que tu bafouilles? s'écria-t-il impatienté : voyons il y en a assez dans la prison qui me connaissent. Tiens, Pétia me connaît bien, Rakitine, dans le numéro six, me connaît, Vasilief Grégorief aussi, demande-leleur : ils n'ont pas la bouche graissée. Ah, imbécile,^ imbécile! tuer des libérés!... Voyons, qu'est-ce qu'on .^ peut enlever à des gens comme toi ? Voyons, je me serais sali les mains à ça ? J'ai maintenant des cheveux blancs, et je n'aurais pas trouvé de meilleur moyen de gagner quelques sous ? Tiens, Pétia sait bien comment je \ vivais. Il y a des bourgeois qui ne vivent pas comme moi. Lorsque j'étais cabaretier, toute la contrée me connaissait et me respectait, et l'on venait toujours à moi parce que je savais comment recevoir les gens et les régaler. Les gens qui tentaient la chance s'accrochaient aussi à moi. Si on avait besoin de se cacher, on venait naturellement chez moi. Tiens, demande à Pétia, il s'est sauvé ti'ois fois

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de la prison de Kansk, et chaque fois, c'est moi qui l'ai caché !

— Eh bien quoi ! répondit Tchirok, moi je répète ce qu'on dit : tu as tué des tas de gens.

— Des tas ? Ils veulent les compter ? C'est pour me donner une médaille ?... Non, voyez-vous, l'honnêteté dont ils se vantent, nous n'en avons pas besoin, nous pouvons vivre sans ça. Nous sommes au bagne parce que nous sommes des coquins. J'en aurais arrangé des tas ? Ils sont jaloux, tout simplement. Est-ce que je me cache ? Tiens, j'ai tué un Polonais et je l'ai dissimulé dans un marais. Eh bien, il y a vingt ans de cela et personne ne Fa su.

Et longtemps encore, en raisonnant, Gontcharof se promena par la chambre... Il était terrible aux minutes de colère. Il racontait comment, une dizaine d'années auparavant, en luttant avec son beau-frère, fort comme lui, il l'avait lancé si fort contre terre que le malhem^eux s'était brisé le crâne ; on l'avait condamné pour cela à sept mois d'arrêts et à une pénitence religieuse. On peut juger d'après ce qu'il faisait en jouant, de ce qu'il pouvait faire lorsqu'il était ivre.

Malakhof ne dit pas un mot pendant la dispute avec Tchirok, mais ne changea pas pour cela d'opinion. Dans la suite, j'ai entendu dire par plusieurs autres, que pendant dix ans la mauvaise réputation de Gontcharof avait dominé le gouvernement d'Iénisséï jusqu'à ce qu'on fût arrivé à le pincer. J'interrogeai sur lui ses compatriotes, mais même le bavard Rakitine se récusa. Un jour, dans ime conversation, je demandai à Gontcharof lui-même pourquoi il avait été condamné. Il commença par jurer

ses grands dieux, que cette fois-là, il avait été condamna innocent.

— Je vais vous dire, Ivan Nikolaïtch. Des gredineries,] je peux dire que j'en ai fait toute ma vie : j'ai pillé, etj même j'ai tué, je ne m'en cache pas. Mais cette fois-là] j'ai souffert pom^le péché d'autrui. Voici comment. J'étais] cabaretier : un soir qu'il n'y avait personne dans le cabaret, entre mon camai^ade Biroukof. «Je ni'en vais, me ditil, à la ville avec PakoQiof ; il est saoul comme un veau, e1 il a de l'argent sm^ lui : si tu lui prenais tout ! » On rit ui peu ; il boit un verre et il sort pour continuer sa route. Moi, je vais me coucher. Le lendemain, j'entends din qu'on a ti^ouvé un cheval sans maître, et, dans la voiture, Pakomof assassiné. Biroukof avait disparu. On fait deî recherches, une enquête. Alors une voisine a déposa comme quoi elle aurait vu Pakomof venir près du cabaret dans cette même voiture, rester longtemps chez moi, et ei repartir avec moi.

— Et pourquoi a-t-elle fait cette déposition fausse ?

— Allez le lui demander à cette canaille ! Moi je pense ceci : quand Biroukof est remonté dans la voiture, Pakomof a dû se dresser un peu : elle l'a pris pour moi, parce qu'en effet il me ressemblait beaucoup.

— Mais Biroukof, on ne l'a pas trouvé ?

— Mais non ! Il a dû se sauver !

— Puisque tu t'as fourré dans l'Ienisseï, comment le retrouver ? fît Malakhof moitié sérieux, moitié plaisant.

— Fourré ? qui ça ?

— Eh bien toi !

Gontcharof ne répondit rien, mais soufïla dans sa pipt

et cracha par terre avec mépris.

— C'est tout de même pas de chance, Ivan Nikolaïtchl

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( <>utinua-t-il après un silence : c'est ça qui nie fait de la peine ! J'ai fait des coups pendant trente ans, et je suis toujours resté blanc comme neige, et voilà maintenant que, pour une traînée, Dieu me pardonne, j'en ai attrapé pour quinze ans. — Une autre fois que nous étions restés seuls dans la chambre, exempts de travail pour raison de santé, le vieux reparla encore de son affaire, et, comme la première fois, se plaignit amèrement de l'injustice du sort. Un seul petit point était changé, et il suffit pour exciter mon soupçon :

— Entre mon camarade Biroukof. (( Je m'en vais, me dit-il, à la ville avec Pakomof. Il est saoul comme un veau, et il a de l'argent sur lui : il a bien deux mille roubles : qu'est-ce qu'il faut faire ? » — Moi je ris ; il boit un verre et il sort pour continuer sa route.

— Et qu'est-ce que vous lui avez répondu lorsqu'il vous a demandé ce qu'il fallait faire ?

— Mais rien du tout !... Je me suis mis à rire : « Étourdis-le un peu, luiai-je dit, avec un bâton, et fourrele dans un ravin )). C'était pour plaisanter, naturellement. Mais lui, il l'a fait pour de bon...

Mais c'est assez parler de Gontcharof. Qu'il ait, oui ou non, tué beaucoup de monde, qu'il fût ou non coupable dans l'aflaire qui l'avait amené au bagne, en tout cas, il avait beaucoup de sang sur les mains et ne songeait nullement à s'en cacher. C'était une bête fauve assurément ; mais il y a des bêtes fauves qui laissent un bon souvenir : il m'en a laissé un excellent. Si jamais nous nous rencontrons encore dans la vie, je suis convaincu que nous serons très bons amis... Il y avait chez lui un trait vraiment humain^ assez rare chez les forçats, et qui me le faisait particulièrement aimer ; c'était la tendresse paternelle

qu'il avait pour les petits enfants. On le sentait à tous le^ récits où il les mêlait. Un jour, j'écrivais pour lui uni lettre à sa femme et à sa petite fille qui, lorsqu'il était parti^ n'était qu'une enfant de ti^ois ans ; lorsque j'arrivai à formule ordinaire dans les lettres de paysans : (( A ms chère petite fille Dacha, j'envoie ma bénédiction patei nelle, etc. », je vis rouler des larmes de dessous ses groi cils... Le vieux aimait aussi donner à manger sur h fenêtre de la prison à des pigeons et à des petits oiseaux.. i Gontcharof reparaîtra plus tard.

Mes élèves continuaient à étudier. La chambré* n'appelait plus Bom^enkof et Pestrof que les « élèves »] Pestrof était embom^bé dans l'épellation et n'en bougeail plus, bien qu'il consacrât à l'étude ses moindres loisirs * il restait assis sm^ sa planche, tenant dans ses doigts lî feuille où j'avais écrit l'alphabet, et murmui^ait sm^ elii mystérieusement. Il épelait assez bien, mais^ quand réunissait les syllabes, sa mémoii'e se troublait et brouillait tout.

Un beau joui*, Malakhof, triomphant et transligui m'apporta dans son gant un crayon et un vieil alphabc tout déchiré. Nikifor avait l'air encore plus content, ej même Pestrof sembla se ranimer un peu. Mais alors j< remarquai entre mes élèves un nuage: Nikifor saisi avidement le crayon et l'alphabet, les considérai comme sa propriété.

— Tu me les as promis, Paramon..., je te les payerî

Pestrof se taisait, mais regardait avec envie Nikifoi

auquel je fis remarquer qu'il devait partager le crayon avec son camarade.

— Mais pour quoi faire, Nikolaïtch? il ne sait pas encore épeler, tandis que moi je veux apprendre à écrire.

— Et vous aussi, vous épelez très mal.

— Mais tu dis toi-même qu'on peut apprendre à lire et à écrire en même temps.

Quelques minutes après, Nikifor, revenu à de meilleurs sentiments, offrit à Pestrof de partager l'usage du crayon et de l'alphabet ; mais Pestrof, blessé, répondit :

— Je n'en ai pas besoin . . Je ne veux plus apprendre : je n'ai pas de mémoire.

Toute la chambrée se mit à l'injurier.

— En voilà un méchant garnement ! Nikichka, c'est un bon garçon, mais toi !

Pestrof prit l'alphabet, mais refusa le crayon.

Cependant, d'une façon tout à fait inattendue, un troisième élève se déclara, auquel personne n'aurait pu penser : c'était un cousin de Nikifor, Michel Bom*enkof. Un soir de leçon, il resta longtemps devant la table, les bras croisés, et tout d'un coup déclara :

— Eh bien, tu n'es pas malin, Nikichka. Dire que tu ne peux pas te fourrer dans la caboche ces bêtises-là ! Lâche-moi l'étude i ne fais pas honte au professeur, et ne l'éreinte pas pour rien.

Nikifor s'irrita.

— En voilà un savant qui s'est trouvé ! Oh ! naturellement, ta caboche est meilleure !

— Mais oui, meilleure ! J'épelle mieux que toi.

Je m'intéressai à cette vantardise, sachant que Michel était illettré, et je lui dis en plaisantant :

— Eli bien, lisez- voir ce mot là.

A ma grande surprise, après avoir rélléchi mi peu, Michel lut le mot que je lui avais montré, ne se trompant que sur les dernières lettres (le mot était long). Nikifoi était renversé. En se reprenant, il voulut trouver son^ cousin en faute, mais se trompa encore plus que lui, et devint furieux. Cependant j'interrogeai Michel et appris que, prêtant depuis son coin l'oreille à nos leçons, et jetant çà et là un regard sm' les lettres, il avait appris] beaucoup plus que les élèves eux-mêmes. J'essayai de li persuader d'étudier sérieusement. La chambrée rit beaucoup, trouvant fort drôle qu'un homme de quarante ans voulût apprendre à lire. 11 est bon d'ajouter que Michel était loin d'avoir la sympathie des prisonniers, et j'avaiî remarqué dès longtemps qu'il était mal avec son cousin.] Il avait quinze ans de plus que Nikifor et un caractère complètement opposé au sien : autant celui-ci était bavard! et expansif, autant l'autre était silencieux, sérieux et renfermé. Nikifor aimait à mettre en avant sa camaraderie et son respect des coutumes du bagne ; Michel méprisait l'opinion publique, lorsqu'il ne la partageait pas, et m craignait pas d'exprimer des opinions opposées à celles de la chambrée et même de toute la prison.

11 était horriblement fier et rancunier, n'oubliant jamais une injm-e et incapable de pardonner. Il était individua'i liste jusqu'à la moelle des os. J'ai déjà raconté que les] forçats n'emploient pas le mot camarade dans ce sei noble et élevé que lui donnent les gens cultivés ; dans les prisons modernes, on remarque un dépérissement fatal des vieilles coutumes et des vieilles idées des forçats, qu< brisent peu à peu les nouvelles conditions de la vie dai la Maison des Morts ; néanmoins, sinon en réalité, di

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moins en paroles, les forçats éprouvent encore vivement le sentiment de l'iionnem' et de la camaraderie. Ainsi, par exemple, on conserve pieusement l'habitude d'aider par tous les moyens possibles ceux qui sont mis au cachot, sans s'occuper des raisons de là punition. Les forçats leur donnent leur dernière pipe de tabac, leur dernier morceau de sucre, et mettent à part pour eux les derniers morceaux de leur portion de viande. Naturellement, il faut faire ces cadeaux en cachette ; mais, dans la prison, il se trouve toujours quelques chevaliers sans pem" et sans reproche qui, risquant leur propre peau et leur liberté, s'occupent de ceux qui sont au secret, se tiennent aux aguets, et cherchent un moyen ou l'autre d'entrer en rapport avec eux. Eh bien, Michel était tout à fait opposé à ce genre de secours. Un jour que sa portion lui semblait trop faible à déjeuner, il s'emporta contre les (( bienfaiteurs ». Toute la chambrée, je m'en souviens, s'éleva contre lui comme un seul homme, et l'accabla d'injures : il se défendit vivement, mais avec méthode.

— Tu t'es fait mettre au cachot : eh bien, restes-y ! C'est ton affaire ! Quand j'y serai à mon tour, ne me donne rien. Pourquoi se fai1>on mettre au cachot? Pour avoir joué aux cartes, pour une grossièreté, pour une paresse. Et c'est ça des martyrs ! Ils sont venus au bagne sans peur, et maintenant voilà qu'ils faiblissent I Ils sont au bagne, et ils veulent vivre comme en liberté, japper après les gardiens et jouer aux cartes !

— Ah, dites donc, les enfants : il y a un honnête homme parmi nous ! . . . un curé, quoi ? Et pourquoi donc as-tu fait aussi tes coups ?

— Certainement, j'ai fait des coups : est-ce que je m'en

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cache ? Seulement je ne pleure pas comme vous d'êtri en prison.

— Ah oui, tu t y conduis bien, toi ! Au travail, tu tires pas au c. . . ? Mais, toi, tout le premier ! Tu es toi jours prêt à laisser ta peine à un autre.

— Tiens ! pourquoi m'éreinter ? Je ne vous empêch< pas, moi, de tirer au c. . . : seulement faites-le intelligemment, comprenez quand on peut le faire et quand on m le peut pas.

— Ah malin, va ! Oh ! que je n'aime pas ces types-là cria Malakhof : les prisonniers du cachot lui ont mangé sî portion, quoi ! il crève de faim !

— Mais oui, j'ai faim. Depuis quelque temps les poH tions diminuent : et je vois bien pour qui c'est. On vî volontiers au cachot, maintenant. . . Et pourquoi nous dépouiller pom* des gens qui ne font que se saouler là-bas, tandis que nous nous éreintons ici . . .

Michel raisonnait logiquement, et, semblait- t-il, très justement ; pourtant, sa rigueur logique n'inspirait pas lî sympathie. Pom' moi, il m'attirait par ses qualités indéniables, son indépendance de caractère, par toute l'énergie, la fierté et l'originalité de son esprit. Le joui' dont je parle, il s'inquiéta peu des rires de la chambrée, et accepta ma proposition, si bien qu'en trois mois, dans les conditions les plus déplorables pour l'étude, il apprit à lire suffisamment, à écrire et à appliquer les quatre règles. Après ce temps, je me mis à lui enseigner le slavon d'église. Il était marié comme Nikifor : seulement, il était plus pieux que lui.

Entre les deux cousins, il y avait évidemment une vieille inimitié sourde. Quand ils arrivèrent à la prison de Chélaï, le souvenir s'en effaça quelque peu, sous

ifluence du joug extérieur ; et même Nikifor, pria 6V.v- '^eux de le mettre dans la même chambre que Michel. Mais les études détruisirent Faccord, et quelques efl'orts c[ue je fisse pour calmer les deux rivaux, leur inimitié 10 montait et grandissait. Cette inimitié me gâtait toute la joie que les progrès de mes élèves me causait à moi et à toute la chambrée. Entre Nikifor et Michel il y avait une jalousie perpétuelle qui, parfois, s'étendait jusqu'à moi. La première cause c'étaient les conditions dans lesquelles il fallait étudier. Le seul tenq)s qui fût libre pour l'étude c'étaient les deux ou trois heures qui s'écoulaient entre l'appel du soir et le roulement de tambour qui marquait l'heure du coucher. Pendant tout cv temps, il me fallait m'occuper avec mes élèves, différemment avec chacun d'eux (car le niveau de leurs facultés et de leurs progrès n'était pas le même), et, en outre, satisfaire çà et là mon désir bien légitime de réfléchir un peu, ou de me souvenir de quelqu'une de mes connaissances d'autrefois. Aussi, ceux de mes élèves avec lesquels je ne m'occupais pas pendant plusiem^s soirs de suite m'en voulaient-ils : il leur semblait à chacun que je consacrais à l'autre plus d'attention et de temps qu'à lui-même. Michel était plus intelligent et plus adroit que les autres ; mais Nikifor et Pestrof se laissaient souvent entraîner par l'ambition. Il ne leur échappait pas que je préférais travailler avec Michel et que je lui témoignais plus d'attention. Sur ce dernier point, j'étais coupable: heureux des progrès lapides de mon élève préféré, je ne pouvais m'empêchei' de le féliciter tout haut, oubliant que c'était faire aux autres une blessure mortelle... Par malheur, les conditions de notre travail étaient si mauvaises qu'il était difficile d'eu tirer du bien. Que de luttes sourdes pour l'alphabet, pour

rÉvang^ile, pour les crayons qu'il était si malaisé de se procurer ! Chaque fois que l'on fouillait la prison, on nous enlevait sans pitié les crayons ; il fallait donc les cacher avec soin. On se disputait aussi la place à la table. La chambre n'était éclairée que par une petite lampe en métal qui fumait sans pitié et répandait une lumière rougeâtre et douteuse. La table était énorme, mais il n'y avait pas de bancs faits spécialement pour elle : pendant le jour, on en approchait les bancs que rendaient libres les planches relevées ; mais le soir, comme la plupart des forçats se couchaient immédiatement, ces bancs étaient nécessaires pour jouer leur rôle de supports, et mes élèves ne j)ouvaient utiliser que le coin de la chambre où c'était la planche qui servait de banc. 11 n'y avait place en cet endroit que pour deux qui lisaient ou pour, un seul qui écrivait. A cette place, près de la muraille, dormait Michel Bourenkof, et tant que celui-ci n'apprenait pas à lire, Nikifor occupait sa place sans difficulté ; mais quand Michel se mit à étudier, il garda son coin. Ah ! combien de disputes et d'histoires de toutes sortes à propos de cette place, combien de haine se répandit dans toute la chambrée qui prenait la part la plus vive aux affaires de mon école ! Bientôt Pestrof cessa complètement d'étudier, et moi de l'y encourager. Nikifor, pendant longtemps, nous en voulut à moi et à son cousin. La nuit, il se levait lorsque tout le monde dormait et que la place était libre et se mettait à lire et à écrire en prêtant l'oreille aux pas du gardien, à l'approche duquel il plongeait dans son lit. Il restait là parfois jusqu'au jour, sans le moindre avantage pour ses progrès. Longtemps, je fus sans comprendi^e pourquoi Nikifor boudait, mais un jour, il y eut entre lui et Michel une explication ora-

MES ÉLÈVES LES BOURENKOF I^'i

i>euse au cours de laquelle ils mirent au jour tout leur linge sale, en commençant par leurs disputes domestiques du temps où ils étaient libres, et en terminant par l'atVaire (]ui les avait amenés au bagne, ainsi que par leur vie en commun dans la mine de Pakrof .

— C'est pourtant à cause de toi que je suis au bagne ! — dit avec colère Nikifor en marchant à grands pas dans la chambre. Ses grands yeux bleus étaient en feu, et dans sa voix on sentait une tristesse et une conviction profondes. — Oui, c'est à cause de toi... Tu étais plus vieux, tu comprenais mieux. Tu aurais dû me retenir ; mais au lieu de ça, tu m'as attiré jusqu'au cou dans les mauvaises histoires.

La chambrée, qui, d'ordinaire, soutenait Nikifor, se mit cette fois-là à rire de lui.

— Alors toi, Nikichka, tu regrettes qu'on ne t'ait pas l'ait moine ?

— Oh, les enfants, il était honnête, — répondit Michel d'un ton haineux. — parce que le diable l'avait peigné et avait cassé son peigne sur lui. Qu'est-ce qu'il a fait jusqu'ici, en quoi est-ce que je l'ai troublé ? Un join*, il a volé quatre-vingts roubles à son père, et il les a mangés avec des filles ; une nuit, il s'est introduit dans le magasin d'un Chinois et y a volé pour deux mille roubles de marchandises ; et puis, quand il s'agissait de voler du thé dans une caravane, il ne refusait pas... Eh bien, tout ça ne compte pas, c'était un honnête homme !

— Oh, je ne me défends pas, je ne me défends de rien ! répondit Nikifor avec le même sérieux et la même tristesse dans la voix : — tout ça est vrai. Seulement, je navals pas encore l'esprit tout à fait gâté, j'aurais pu me remettre dans la bonne voie. Quand je n'étais pas

saoul, je craignais encore de faire des gredineries. Est-ce que tu as oublié pourquoi je me suis mis bien avec toi, oubliant que dans notre famille on ne t'aimait pas ? On ne t'aimait pas parce que tu es un fier. Est-ce que je te tenais pour un lâche ? Avec quelle hypocrisie tu es venu à moi 1 Tu as fait l'homme pieux ! j'ai lâché mes autres camarades pour toi : eh bien, où m'as-tu conduit ?

— Oui, oui. C'est moi le coupable. Seulement, tu as la mémoire courte ! Je n'allais pas, bavard comme toi, raconter à tous les carrefours les crimes que j'avais commis, ça, c'est vrai, tout de même ! tu mens, Nikichka, (m disant que tu me tenais pour un saint homme. Tu connaissais ma vie passée, tu la connaissais bien. Et si tu as lâché pour moi tes autres camarades, c'est qu'il y avait une autre raison.

— Laquelle ?

— C'est que tu me tenais pour plus intelligent que les autres, et que tu espérais qu'avec moi tu ne te ferais pas [)incer sitôt.

— Et avec toi, j'ai été pincé plus tôt ! Nous avons travaillé dix mois ensemble, sans respirer ; ivre ou non, je n'ai pas eu une minute honnête.

— C'est moi le coupable; toi, tu es blanc comme neige I

— Certainement, tu es le plus coupable. Tu t'es sauvé lorsqu'on nous a poursuivis, et tu m'as laissé tout seul pour goûter la sauce.

— Ah, toi, sans doute, tu aurais voulu que je prenne toute la faute sm* moi ? Tu voulais me perdj^e tout à fait, et ce sont tes parents qui m'ont arrêté.

— Arrêté, les diables ! Racontez donc un peu ce qui sest passé, — interrompit quelqu'un. — L'un deux se mit alors à raconter leur histoire, interrompu à chaque instant

par les corrections et les allusions méchantes de l'autre. En peu de mots, voici ce que j'appris :

Une nuit, après avoir volé dans une caravane, sur la grande route, deux caisses de thé, et les avoir chargées sur une charrette qu'ils avaient à proximité, les Bourenkof s'étaient élancés dans la direction de Troïtzkosavsk. Les charretiers se lancèrent à leur poursuite sans pou- \ oir les atteindre. Au jour, les voleurs arrivèrent à une station de poste, chez un receleur de leur connaissance . Cependant la police avait été prévenue, et avait eu justement l'idée de jeter un coup d'œil dans cette station de poste qui avait depuis longtemps mauvaise réputation. A la vue des gens de police, les Bourenkof se précipitèrent vers leur charrette, ouvrirent les portes et se sauvèrent. Les policiers qui tentèrent de les en empêcher furent repoussés, malgré quelques coups de revolver qu'ils tirèrent à bout pourtant sur les voleurs qui lancèrent leurs chevaux à toute bride. Tandis que l'on préparait des chevaux pour les pom^suivre, ils étaient déjà loin, et se se-raient esquivés, si la route ne s'était pas mise à escalader une pente sablonneuse. Les chevaux épuisés s'arrêtèrent. La police, qui approchait, recommença le feu. Le prudent Michel, comprenant qu'il était impossible de sauver le thé volé, abandonna la ^charrette, et se cacha dans les buissons ; mais Nikifor, s' étant entêté, voulut à toute force emmener les chevaux sous bois. Pour arrêter la poursuite, il tira même un coup avec un fusil à plomb qu'il avait. Les policiers, en effet, s'arrêtèrent ; mais quelques-uns d'entre eux mirent pied à terre pour lui couper le chemin sous bois. Quand Nikifor remarqua ce mouvement, il était déjà trop tard pour se sauver: à peine eut-il atteint la lisière du bois et jeté son fusil dans

l'herbe haute, qu'il se vit entouré de tous côtés, et fut saisi.

Par bonheur pour lui. les policiers oublièrent d'abord le fusil, et lorsqu'ils y songèrent dans la suite, le juge d'instruction n'accueillit pas cette accusation. Si Nikifor n'avait pas jeté son fusil, il aurait eu vingt années de Ijagne au lieu de quatre. Cependant Michel se sauvait: il disparut pendant huit mois. Dans ses interrogatoires, Nikifor rejeta tout sur lui : il ne s'en cachait pas.

— Je pensais qu'on ne t'attraperait jamais, disait-il naïvement... — Par contre, il protestait de toutes ses forces contre une autre accusation de Michel qui prétendait qu'il avait persuadé à ses parents de l'arrêter. D'après Xikifor, c'était de son propre mouvement que sa famille avait invité Michel, et l'avait livré à la police. Michel leur en voulait effroyablement pour cette trahison, et avouait que, pour se venger, il avait tout rejeté sur Nikifor, et, en outre, mêlé à l'affaire plusieurs de ses parents.

— Je me disais : qu'ils goûtent un peu à la prison et au pain administratif, ces diables-là î

A la fin les deux Bom^enkof furent condamnés à quatre ans et envoyés d'abord à Pakrof, puis à Chélaï. En route, ils se réconcilièrent, et vécurent à Pakrof sans se trop liisputer : et maintenant, voici que j'avais eu le malheur de lem^ donner un nouveau sujet de discorde. Je l'ai dit, toute la chambrée soutenait la plupart du temps Nikifor, mais les deux cousins, évidemment, désiraient avoir mon approbation. Ma situation était extrêmement délicate, et je m'efforçai d'arrêter la dispute.

— Moi, je suis un garçon tout simple, disait Nikifor, chez moi tout vient du cœur, et non pas de la tête... Toi, tu es rusé, un hypocrite !

— Je ne suis pas rusé, mais j'ai une tête, — répondait Michel, s'efforçant de paraître cahne, bien qu'il fût rouge comme son cousin. — Tu aimes te vanter, Nikichka : simple, tu l'es, ça c'est vrai, jusqu'à l'excès... mais à quoi ça t'avance-t-il, puisque ça nuit à tes camarades plus que si tu étais malin ?

— Gomment ça ?

— Gomme ça. Moi, je suis rusé, et je n'ai jamais mangé ta part, tandis qu'à cause de la simplicité dont tu te vantes, j'ai dû, pendant la route, rester plusieurs fois sans manger. (( Nous aurons tout en commun, Michel ! m'as-tu dit : nous vivrons comme des frères, et nous partagerons tout ». J'ai répondu : soit ! essayons. Nous mêlons notre argent et tout: mais lui, il se met à jouer aux cartes ; et encore, s'il l'avait fait avec intelligence ! mais il vient de dire qu'il n'en avait pas! G'éfait bien la peine de jouer ! Alors, il a tout perdu, le sien et le mien, et nous avons crevé de faim pendant plusieurs jours.

— Et ça s'est passé bien souvent, ça ? Deux fois, tout au plus.

— Mais tout de même . . .

— Voyons Michel, — fit tout à coup Paramon Malakhof — tu es propre, toi aussi. Qu'est-ce que tu as fait à Pakrof ?

— Quoi?

— Je le sais bien, quoi... Je l'ai vu. Tu pensais peutêtre que personne ne te verrait, mais on t'a vu. Des fois, tu achetais des pâtés en cachette de Nikichka et tu t'en fourrais plein les joues, derrière la prison, en guettant comme un loup si on ne te voyait pas !

— G' était bien la peine de partager avec lui ! Il jouait aux cartes, et je l'aurais nourri ?

— Alors, il fallait lui dire ça dans les yeux. Mais se cacher... Oh, vous autres, les pieux pharisiens, les justes! les grands esprits !

Et Paramon, crachant avec colère, se coucha sur sa planche, et se tut. Les deux cousins se turent aussi, bien qu'ils continuassent longtemps à marcher de long en large dans la chambre. Gomme je m'étais attaché à mes élèves, aimant l'un pour ses qualités de cœur et son caractère d'enfant, l'autre pom^ ses facilités et son énergie, je m'efforçai de les réconcilier à tout prix. Je réussis, en effet à apaiser Michel en flattant sa supériorité intel-' lectuelle, et il consentit à céder à Nikifor sa place à la table pour le travail du soir, mais Nikifor, montrant des caprices, comme un enfant, ne voulait plus recommencer à travailler avec moi. Un jour même, il me dit toutes sortes de choses désagréables.

— De quoi m'en voulez-vous, Nikifor, demandai-je : est-ce que je vous ai fait quelque mal ?

— Ça m'est égal, celui qui m'a fait du mal, répondit-il, sans me regarder dans les yeux : nous sommes tous égaux, ici, tous des coquins, des forçats envoyés ici pour' la même affaire.

— Gomment, pour la même ? Mais non ! On vient au bagne pour différentes raisons... Auparavant, vous ne me regardiez pas comme un coquin.

— Est-ce que je le sais, moi, si tu n'es pas un coquin comme moi, si tu n'as ni tué ni volé ?

Et en disant cela, Nikifor me regarda avec des yeux si insolents et si mauvais que je me tus et m'éloignai. Mais les autres prisonniers s'indignèrent pour moi contre Nikifor.

— C'est bien la peine de donner des leçons à des

l\ pes comme ça, de s'éreinter pour eux, s'écria Tcliirolc avec une sincère indignation. On peut bien en attendre de la reconnaissance !

— Ah ! imbécile, imbécile que tu es, Nikiclika ! dit Gontcharof gêné, en secouant la tête : demain, tu auras lionte des bêtises que tu viens de dire !

— C'en est, des études ! fit à son tour Paramon : c'est le maître qui supplie l'élève ! Où a-t-on vu ça ? De mon temps, on t'aurait caressé le dos avec un bâton et tu serais devenu savant !

Michel se sentait, lui aussi, confus à cause de son cousin, et, en se promenant dans la chambre, il disait :

— O sacrée tête dure. . . Est-ce que c'est avec ton bête de cerveau qu'il faut tacher de venir s'instruire ?

Nikifor, sans dire un mot, s'assit et se mit à lire son Évangile. Je me couchai, et, quoique je ne pusse dormir de longtemps, je fis semblant de sommeiller aussitôt. Lorsque toute la chambrée ronflait déjà depuis longtemps, je vis Nikifor s'approcher plusieurs fois de ma place, et me regarder longuement ; mais je n'ouvris pas les yeux.

Le lendemain, dans la mine, il me demanda pardon, me suppliant, à plusieurs reprises, avec une naïveté extraordinaire, de le giffler. . . Je n'en fis rien, naturellement, mais je pardonnai d'autant plus aisément que je n'avais pas la moindre colère. Ce soir-là, nos études reprirent. Nikifor était joyeux, vif, et comprenait mieux que jamais. Envers Michel, il avait l'attitude d'un écoliei' qui a fait une faute, et qui veut apaiser sa mère. Michel était réservé et sérieux. La chambrée ne fit aucune allusion au passé.

Nikifor faisait tous ses efforts pour rattraper son cousin en écriture, mais il n'y parvenait point. Ses mains

grossières, aux mouvements nerveux, cassaient l( s crayons, déchiraient le papier, et n'écrivaient pas. Cependant, c'était toujours le rêve des écoliers de Ghélai que d'apprendre à écrire : les gens du peuple voient dans l'écriture la quintessence de toute science, l'idée même de la science. Mon Dieu ! avec quelle passion et quel zèle ils noircissaient du papier pendant tout le jour et toute la soii'ée, alors qu'ils savaient tout juste faire leurs lettres î Parfois, croyant surprendre sur les lèvres de Michel un sourire moqueur, Nikifor s'emportait, rejetait le papier et le crayon, et commençait à se plaindre :

— Gomment peut-on apprendre en prison? Il y a bien de quoi rire là-dedans ! Toi, tu es à ton aise, tu tapes du marteau et tu souffles la forge, assis sur ton banc ; mais si, comme moi, tu essayais de creuser tous les jours quarante-cinq centimètres, tu verrais bien aussi que ta main ferait des bonds !

— Est-ce que je n'ai pas creusé, moi ? répondait Michel. Non, va, tu ferais mieux de te plaindre de ta tête vide.

— Tiens, je vais cesser d'écrire, décidait alors Nikifor : c'est sans doute en effet que je n'ai pas de dispositions pom' l'écriture. J'aime encore mieux m' occuper à bien lii-e.

Et, passant tout à coup au désespoir complet, il criait :

— A quoi nous sert, à nous autres coquins, toute cette science, à quoi?

— Il y a longtemps que tu aurais dû t'en apercevoir, disait Tchirok, de sa place, en fumant sa cigarette.

— Nicolaitch ! à quoi nous sert de savoir lire ? A quoi, je vous le demande ?

J'essayais de répondre à cette question, mais je doutais moi-même du bien fondé de mes réponses. A quoi, en effet,

MES ÉLÈVES LES BOUKENKOF l8l

leur servait-il d'apprendre à lire, à eux qui, une fois en liberté conditionnelle, oublieraient tout, faute d'exercice ? Je passai, dans le cours de mes années de bagne, par des alternatives dcspoir et de découragement. Cependant, tout compte fait, je trouvai, dans mes occupations d'instituteur, quelque chose de bon, de clair, de chaud, qui agissait non seulement sur moi et sur mes (lèves, mais, semblait-il, encore sur toute la chambrée. Les prisonniers apprenaient involontairement à respecter le papier et le livre. Dans d'autres salles, on enviait les Bourenkof, et beaucoup de jeunes gens rêvaient de passer dans notre salle et de devenir mes élèves (i).

Je ne puis oublier le temps où les Bourenkof résolurent d'écrire de leur propre main à leur femme et se préparèrent à cet événement. On fit et recopia beaucoup de brouillons, avant que je témoignasse ma satisfaction. Aussi bien, la lettre de Nikifor était-elle composée entièrement par moi, parce que, au milieu de ses brouillons sans suite, remplis de fautes impossibles, je n'avais pu retenir grand chose. Par contre, la lettre de Michel était faite par lui, et était si nette et si claire que je ne pus retenir l'expression de ma joie. Je n'y relevai qu'un défaut: je trouvais qu'il s'adressait trop sèchement et trop froidement à sa femme. 11 faut dire que nous étions au

(1) Le lecteur ne doit pas croire, d après ce qui précède, que les prisonniers n'ont pas de facilité pour apprendre. D'après mon expérience, j'ai vu que la moitié d'entre eux, environ, avaient de la facilité : cela, en raison de leur âge et de leur mémoire plus faible, sans doute, faute d'exercice, que celle des enfants, semble prouver qu'ils sont, au contraire, très bien doués. Et je ne parle pas du fait, surprenant dans un pareil milieu, d'avoir tant de désir d'apprendre, et de témoigner tant de zèle à l'étude.

iV. d. L'Auteur,

l82 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

mois de janvier, et qu'au mois d'août de la même année, les Bourenkof devaient entrer en libération : mais où seraient-ils envoyés pour cela, on l'ignorait.

Les forçats originaires de la Transbaîkalie étaient envoyés à Sakhaline, ou bien dans le cercle de Iakoutsk, ou même laissés en Transbaîkalie. Cette dernière possibilité était le rêve des Bourenkof qui avaient une peur bleue de Sakhaline... Pourtant, il fallait se préparer au pire et savoir d'avance ce que les femmes voulaient faire: suivraient-elles en effet leur mari où que ce fût? La lettre de Nikifor respirait l'agitation et la tendresse; mais la lettre de Michel était froide: celui-ci annonçait seulement le changement de situation qui allait s'opérer, sans demander à sa femme ce qu'elle voulait faire de son côté.

— Écrivez au moins un tout petit peu plus chaudement, dis-je à Michel, en lui proposant, entre autres, d'ajouter au mot « femme «, au moins une épithète, comme : (( ma chère ». Michel se mit à rire.

— Ça ne va pas comme ça !

— Et pourquoi ?

— Ça ne va pas, d'appeler sa femme « ma chère »; qu'est-ce que cela signifie ? Un cheval, une isha, peuvent vous être chers... « ma bonne », ça irait encore.

— Eh bien, soit, mais ajoutez au moins que vous vous ennuyez d'elle et que vous attendez le temps où vous la reverrez, où, de nouveau, vous vivrez ensemble.

— Non, ce n'est pas nécessaire, répondit Michel avec sérieux ; et, le lendemain, je remarquai dans son brouillon qu'il n'avait ajouté que ces mots : « Maintenant, ma femme prie Dieu ».

Je jugeai difficile de demander à Michel lui-même

MES ÉLÈVES LES BOURENKOF l83

dans quels termes il vivait avec sa femme ; mais Nikifor, bientôt, me raconta de quoi il retournait. Michel, en venant au bagne, désirait que sa femme le suivit avec ses enfants, mais elle ne parut pas le désirer beaucoup, donnant pour raison que, pour un temps si court, ce n'était pas la peine de se mettre en route avec de jeunes enfants, pour commencer une vie très dure que l'on devrait bientôt quitter. La femme de Nikifor, au contraire, désirait de tout cœur suivre son mari : ce fut lui-même qui la décida à difterer son départ jusqu'au jour de sa libération.

C'est avec iing;oisse que, le dimanche suivant, nous nous rendîmes tous les trois dans la chambre de garde où l'on écrivait les lettres. Ecrire avec de l'encre, ce n'est plus la même chose qu'avec des crayons, et i' avais très peur pour mes élèves. Paramon avait mis sa tête à couper que, n'ayant jamais eu de plume à la main, ils se couvriraient de ridicule, et il leur avait conseillé de voler de l'encre au gardien pour faire quelques essais préalables. Cette dernière idée ravit beaucoup Nikifor, et j'eus grand'peine à l'empêcher de la mettre à exécution. Dès la première ligne, le même Nikifor fit un tel pâté, et traça de tels hiéroglyphes, qu'il se désespéra, et que je dus copier son brouillon ; il se contenta de signer. Il passa dix bonnes minutes à tracer son nom de famille (et, ce

HKaisant, il l'orna aussi de deux pâtés, qu'il étala avec sa

^■angue), et pourtant, ce nom était bien difficile à lire.

^^tiorsqu'il eut fini et posé la plume, il était littéralement

^Hliondé de sueur.

^^ — J'aime mieux creuser cinquante centinaètres, déclara-t-il avec un profond soupir ! Malgré son insuccès, il avait tout de même un air vainqueur, et resplendissait

l84 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

de joie. Michel resta presque toute la journée dans la chambre de garde, mais il écrivit lui-même sa lettre. Je suivais les mouvements de sa main et lui donnais des conseils. D'abord, ses lettres sautaient comme ivres sur le papier, mais ensuite, elles prirent de la fermeté. Revenu dans la salle, il réclama solennellement la tête de Paramon.

— Enfin, dit-il en s' adoucissant, je te la rends, tiens, parce qu'elle est bien grosse, mais bien bête !

Dans la suite, Michel composa et écrivit encore plusieurs lettres ; quant à Nikifor, il cessa bientôt d'écrire, désespérant d'apprendre jamais un art si compliqué.

SEMIONOF

Les leçons servirent d'occasion, entre autres, à une scène pénible qui laissa derrière elle des souvenirs sombres, mais, par contre, me fit mieux connaître le monde intime d'un homme qui, depuis longtemps, m'inspirait la plus vive curiosité. Je veux parler de Sémionof, l'un des plus silencieux et des plus sombres de notre chambrée. Il ne se mêlait presque jamais à la conversation générale, se contentant seulement d'une remarque mordante faite çà et là, et témoignant de son mépris pour tout ce qui était banal, lâche, hypocrite, et pour tout ce qui était une honnête médiocrité. Nous avions ensemble de bonnes relations, mais pas assez d'intimité pour que je pusse l'interroger sur sa vie passée. Je savais seulement qu'il était très emporté, et qu'en état d'ivresse il devenait dangereux, saisissant son couteau et se précipitant sur le premier passant dont le visage lui

SEMIONOF l85

déplaisait. A Pakrof, où les prisonniers se procuraient facilement de l'eau-de-vie, on s'efforçait de lier Sémionof quand il était ivre.

Un jour, avant l'appel du matin, j'entendis en m'éveillant, une dispute entre Nikifor et Gandorine.

— Dis donc, vieux diable, où as-tu fourré mon cahier? demandait Nikifor furieux.

— Je ne l'ai fourré nulle part ton cahier, répondait Gandorine : tu l'auras mis quelque part. Tiens, le voilà, il est dans l'Evangile de Sémionof. .

— Dis donc, Pétia, on va t'inscrire parmi les élèves ! dit Gontcharof en plaisantant.

Sémionof s'approcha nerveusement de la planche, arracha son Évangile des mains de Nikifor, jeta le cahier sur la table et s'écria :

— Je vous défends de rien mettre dans mon livre î je ne veux plus de ça, espèce d'élèves!

-— 11 y a bien de quoi faire le malin ! Qu'est-ce que tuas à japper? répondit Nikifor : est-ce que tu n'as jamais appris ?

— Moi, au moins, je n'ai jamais appris en prison, dit Sémionof en élevant encore la voix et en tremblant de colère.

— Mais tu apprends encore, continua hardiment Nikifor, tu es tout de même un élève.

— Moi, un élève ? hurla Sémionof, comme si c'était une injure sanglante.

— Evidemment, tu lis tout le temps dans ton Évangile • on dirait que tu veux te faire curé . . .

(Il me faut expliquer que cet Évangile que lisait souvent Sémionof lui venait de sa mère)»

A peine Nikifor eut-il dit son dernier mot que Sémio-

l86 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

net' se mit à déchirer le livre saint et à en jeter partout les pages. Tarba^ane, Tchirok et le Chat de fer se précipitèrent pour les ramasser, bénissant une telle aubaine de papier à cigarettes. Cependant Sémionof criait à pleine gorge :

— Tiens, voilà comme je lis ! Voilà comme je veux me faire curé ! Voilà comme tous vos curés je les (une bordée d'injures suivit)!... Et votre Écriture Sainte, et votre loi, et votre foi !...

— Pétia, Pétia ! disait Gontcharof, essayant de le calmer : le gardien va t*entendi-e...

— Qu'est-ce que ça me fait ? Je n'ai peur de personne, pas plus de Six-Yeux que des autres ! Tous, je les...

Par bonheur, le gardien n'entendit pas, et nous parvînmes à calmer Sémionof. Jamais plus il ne parla de son Évangile. Assurément, il aimait beaucoup sa vieille mère : il lui écrivait très régulièrement, et loin de lui demander de l'argent comme font la plupart des prisonniers, il la gronda un jour pour lui avoir envoyé deux roubles. De plus, s' étant évadé trois fois, ce fut toujours elle qu'il alla voir d'abord, malgré le danger qu'il couinait* dans un village où il était détesté.

Le jour de la scène de l'Évangile, je parlai de Sémionof avec son ami Gontcharof dans la mine.

— Tenez, me dit-il, je l'ai connu petit comme ça, je lai tenu sur mes genoux... j'ai connu son père, sa mère, son frère. Ils venaient de Russie. Son père avait été envoyé m Sibérie à cause d'un assassinat : c'était un rude ivrosme. Et un rude barbare, aussi : il battait sa femme et ses enfants, que cela faisait mal à voir. 11 n'y avait que chez moi qu'ils pouvaient se sauver. Puis, le père est mort : c'est encore moi qui me suis occupé des enfants.

SÉMIONOF 187

Mais alors, ils se sont gâtés. Ils se sont mis à boire, à faire du scandale, et à douze ans, ils connaissaient la prison. Or, la prison, cliacun le sait, ne conduit à rien de bon : la prison, ma parole, amènerait un saint au crime. L'aîné, Stépane, avait dix-huit ans lorsqu'il fut gratifié de quatre ^ans de bagne. En route, il se sauva, et revint directement vers son frère : alors, ils ont fait chez nous, dans le canton, de telles histoires, que tout le monde s'est soulevé ! On les a traqués, et pinces dans le bois pendant qu'ils dormaient. On les a liés et battus, mais tellement battus que Pétia fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Pourtant, on laissa l'affaire sans suite : Stépane reçut seulement dix ans de bagne en plus à cause de son évasion. En route, il s'est encore sauvé après avoir tué une sentinelle : (ui Ta repris et on l'a fixé pour toujours dans la Centrale de Tobolsk : il y est encore. Quand à Pétia, il est resté encore deux ans en liberté. Il a organisé une bande, des gens hardis comme lui, et qu'on n'aurait pas pris encore sans l'eaude-vie : c'est elle qui l'a perdu. Pétia a une mauvaise habitude : il peut boire quatre bouteilles d'eau-de-vie de suite et rester sur pieds : mais il perd la raison et fait ce qui lui passe par la tête. En plein jour, dans une ville, il ira démolir une boutique, par exemple. Naturellement, il s'est fait prendre. Il est resté six ans dans la prison de Kansk, et on ne pouvait pas terminer son affaire : il s'évadait tout le temps ! On le tenait au secret, avec des chaînes aux pieds et aux mains, et il trouvait moyen de se sauver : tantôt il sciait un barreau, tantôt il brisait un mur, tantôt il faisait un trou sous terre. Une fois dehors, il venait chez moi : mais je savais le cacher. Seulement, là encore, c'est l'eau-de-

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vie qui l'a perdu toutes les fois. 11 se saoulait et allait commettre quelque vol, tandis que de tous côtés on le cherchait. On le reprenait, on le battait, et on le ramenait à demi-mort dans la prison. Là, tout le monde le craignait. Le directeur marchait sur la pointe des pieds devant lui, et lui envoyait des livres à lire ; lui, il ne se gênait pas, il injuriait tous les chefs. Si vous aviez vu sa feuille de service, Ivan Nikolaïtch, vous vous seriez étonné de voir le nombre des affaires qui lui avaient procuré douze ans de bagne... Et ce qu'on l'a battu ! Il a l'air solide, comme ça, et il ne se plaint de rien ; mais il n*a pas un membre intact : que le temps change, seulement, et il souffre le martyre. Et ce que les moujiks de son village ont peur de lui ! Tous les étés, ils attendent son retour ! Et lui, il n'a pas d'autre idée en tête que d'aller leur montrer à vivre !

Gontcharof ajouta tout bas : — C'est dommage ; seulement, dans notre prison, c'est difficile de se sauver. Sans doute, cane ferait pas peur à Pétia ; mais je le retiens toujours : je lui dis : patiente donc encore un peu, tu n'as plus qu'un an à tirer jusqu'à la lib '^ration conditionnelle. Seulement, je vous avoue que j'ai peur de son caractère : vous avez vu ce matin, comme il peut se mettre en colère : j'ai toujours peur qu'il fasse quelque coup, car c'est dur d'obéir comme ça au doigt et à l'œil.

En effet, observant Sémionof avec plus d'attention, je vis combien il faisait effort pour retenir les éclats de sa violence. Un jour, notre videur de baquets, Tarbagane, étant malade, un des gardiens les plus détestés cria à Sémionof :

— Tu videras le baquet, aujourd'hui.

D'ordinaire, cette fonction est remplie dans les prisons

SÉMIONOF 189

par des hommes de bonne volonté qui y trouvent quelque plaisir ou quelque avantage ; mais la plupart des autres considèrent comme un déshonneur de porter le baquet. Sémionof pâlit tout à coup et serra les poings : mais il se contint. Ce jour-là, les baquets furent vidés sans lui.

Peu de temps après, je travaillai pendant une quinzaine de jours de suite dans la mine à côté de Sémionof. A être ainsi sous terre l'un à côté de l'autre pendant plusieurs heures par jour, on se rapproche aisément. Sémionof, sans s'en douter, devint plus causeur et plus ouvert, et me raconta bien des choses que je savais déjà par Gontcharof. Mais je fus très étonné de voir qu'il connaissait un grand nombre d'œuvres classiques russes et même étrangères: ilavait lu Gogol, Pouchkine, Nékrassof, Qaatre-{>ingt- treize de Victor-Hugo, et se souvenait parfaitement de ces ouvrages : mais, naturellement, il avait lu beaucoup plus de feuilletons et de romans de bas étage. Ses idées, d'une façon générale, étaient sauvages, étranges, égoïstes, et semblaient découler d'une corruption voulue. Quand on discutait, il ne cédait jamais, ne comprenant qu'une logique grossière et matérielle. Il n'avait qu'un beau côté : c'était sa haine profonde pour toutes les traditions, pour toutes les lois économiques, religieuses et morales, pour tout ce qui mettait le moindre frein à sa volonté indomptable et à sa soif de jouissance... « Crache sur la loi, sur la foi, sur l'opinion publique, tue, pille, et vis à ta façon » : telle était sa devise.

D'abord, cette conception m'étonna beaucoup et j'en cherchai les racines dans quelque livre mal compris ; mais à la fin, je dus m'avouer que Sémionof la tenait de lui-même.

lyO DANS LE MONDE DES REPUOUVES

— Si tout le monde raisonnait comme vous, dis-je, la vie ne présenterait qu'une série de meurtres et de pillages, et l'on serait beaucoup plus inalh<^ureu\ qu'on n'est maintenant.

— Qu'est-ce que ça me fait à moi, répondit-il. Pourquoi m'occuperais-je des autres, puisque personne ne s'est jamais occupé de moi, puisque personne ne m'a jamais plaint? Ils observent les lois en punissant un malheureux qui a faim et qui vole un morceau de pain ; mais eux, ils volent des milliers de roubles et se disent des saints ! Les popes nous parlent de Dieu, mais ne le respectent guère... Non! que les honnêtes gens agissent comme vous dites ; pour moi, je crache sur l'honnêteté !

— Mais, voyons,, vous ne tuez pas tous les coupables ou tous les lâches ! Vous cherchez seulement de l'argent. Or, cet argent a peut-être été gagné par ces gens à la sueur de leur front. En quoi sont-ils coupables ?

— Non, du moment qu'ils sont riches, ils sont devenus des serpents comme les autres. Et s'ils ne le sont pas, Dieu les récompensera dans l'autre monde, les popes les enfumeront d'encens et en feront des saints.

— Mais, la conscience, Sémionof? demandai-je timidement, sans me décider à parler de Dieu en qui, évidemment, il ne croyait pas, — comment expliquez-vous que chacun de nous, même le plus méchant, le plus corrompu, ait tout de même, au fond de son âme, de la honte ? S'il n'y a rien de sacré sur la terre, si l'homme n'est qu'un animal, et son âme une vapeur, comme vous dites, alors, d'où vient cette honte ? Rappelez-vous un peu : vous est-il arrivé jamais de blesser à tort un homme qui ne vous avait fait que du bien ? Après cela, vous aviez un

SÉMIONOF

sentiment désagréable, n'est-ce pas ? Comment l'expliquez-voiis ?

Sémionof n'eut pas le temps de répondre. Quelqu'un nous dérangea ; mais il me sembla que, s'il ne me répondait pas, c'était parce que ma question l'avait saisi à l'improviste. Sémionof réfléchissait : je me dis que, pour cette fois, cela suffisait ; le temps et nos conversations ultérieures feraient le reste... Seulement, mon triomphe ne fut pas long : au bout d'une couple de jours, il vint vers moi, dans la cour de la prison et me dit :

— Savez- vous ce que je veux vous dire, Ivan Nikolaïtch ? C'est au sujet de la conscience dont vous m'avez parlé. Je me suis souvenu que le chien l'a aussi.

— Comment cela, le chien?

— C'est comme cela. — Et il me raconta une anecdote d'où il ressortait que le chien peut avoir honte de quelque chose qu'il a fait.

— D'abord, dit-il, je lui ai appris à me craindre, puis, il a commencé à avoir de la honte. Je pense qu'il en est de même pour l'homme. Les petits enfants n'ont aucune espèce de honte, et ils n'ont peur que des verges ; mais à mesure qu'ils grandissent...

Je haussai les épaules et je m'éloignai. Mais une autre fois, je lui posai la question suivante :

— Voyons, qu'est-ce qui vous attend, Sémionof? Votre vie, c'est quelque chose d'affreux ! Vous n'avez pas trente ans, et voilà déjà huit ans que vous passez en prison ; vous avez même été arrêté dès Fâge de douze ans . . . Votre frère est de même condamné à perpétuité . . . Or, ce peu d'années que vous avez passées en liberté, quelle joie vous ont-elles procurée? Une ivresse prolongée : est-ce que vraiment cette joie est assez grande

pour compenser de si eÔVoyables souti'rances ? Evidemment, vous vous sauverez quelque jour, sinon ici, du moins quand vous serez libéré . . . Naturellement aussi, on vous reprendra et on vous ajoutera di\ ans de bagne... Non, Sémionoi*. vraiment, c'est atireux. . . Ne vaudrait-il pas mieux vivre honnêtement ? J'admets que vous détestiez l'honnêteté : mais le simple intérêt devrait vous la faire préférer.

— Labourer la terre, quoi ? Enfouir en terre un petit grain pour en retirer un et demi ? Non, merci ! C'est bon pour les honnêtes gens, de s'occuper à ça.

— Alors, la prison vaut mieux ?

— Oui, elle vaut mieux. Mais, si je m'échappe, alors... ne serait-ce qu'une heure, je l'aurai toute à moi ! . . .

(( Je n'aurai qu'une hem'e, mais toute à moi » — telle est l'expression de l'idéal de gens comme Sémionof. En outre, il avait encore une pensée: c'était de se venger des gens de son pays qui l'avaient battu lors de sa dernière arrestation. Chaque fois qu'il en parlait, ses yeux brillaient d'un feu sombre et ses poings se serraient ; il grinçait des dents et rugissait comme une bête. Gontcliarof savait cette pensée de son élève et ami et la partageait de tout cœur. . . Les autres prisonniers, sans y penser aussi sérieusement, ne parlent pas d'autre chose. A les en croire, c'est la vengeance qui est pour eux le principal stimulant de l'évasion : « Je me vengerai, et si j'en crève, ça m'est égal », m'ont dit une dizaine de pareils condamnés.

A prendre pour argent comptant tout ce que disait à ce sujet la masse des détenus on aurait eu horreur de ce peuple russe si célèbre pourtant pour sa douceur et son habitude de pardonner chrétiennement ! Mais je pense

SÉMIONOF 19*3

qu'il ne l'aut pas prendre pour très sérieuses toutes les paroles des forçats. Néanmoins, je me suis souvent demandé ce que la société doit faire avec des éléments aussi pernicieux que Sémionof. Naturellement, avant tout, elle ne devrait pas produire de tels hommes... Mais quand ils sont là, qu'en faire ? Si j'avais la puissance, qu'est-ce que je ferais d'eux ? J'avoue qu'à cette heure encore, j'hésite à répondre catégoriquement à cette effrayante ([uestion... Les punir et les torturer au moyen des prisons ol des bagnes modèles, — certes, je ne ferais pas cela : mais d'autre part, aurais-je le courage de les mettre en liberté ? Les prisonniers eux-mêmes, parfois, se posaient en ma présence cette question... Il faut dire que tous, presque sans exception, se regardaient comme d'innocents martyrs : les morts, disaient-ils. ne souffrent plus ! Les riches ne se sont pas appauvris pour le peu qu'on leur a volé ! Pourquoi donc les punit- on si longuement, eux ? Dix ans, vingt ans, à perpétuité ! . . . Pourquoi même, lorsque leur temps est fini, ne leur permet-on pas de retourner dans leurs foyers, pourquoi leur met-on une marque éternelle d'opprobe et, par là, les pousse-ton à de nouveaux crimes ? Et la plupart d'entre eux déclaraient que, à la place du Gouvernement, ils relâcheraient immédiatement tous les détenus...

— Eh bien moi, s'écria un jour Sémionof, qui avait écouté chacun dire son mot, moi, je vous rassemblerais tous dans une seule prison, tous, tant que nous sommes au monde, et j'y mettrais le feu ! De l'homme corrompu, il ne sortira pas un honnête homme ; les loups ne vivront jamais en frères avec les moutons !

Ces paroles me firent frissonner ... Je frissonnai parce que jamais ma main ne se serait levée pour a^ir selon la

recette de Sémionof, parce que j'avais appris à comprendre et à aimer jusqu'à ces hommes effrayants, à trouver en eux les mêmes caractères d'humanité que j'avais en moi, la même faculté de souffrir et de sentir la souffrance. Dans les circonstances données, je voyais en eux aussi bien des victimes que des bourreaux . . . Et souvent, je me surpris à compatir au désir secret que Sémionof avait de s'évader : la vue de la souffrance d'un être vivant vous rapproche de l'être qui souffre, vous fait même compatir à la souffrance d'une bête qui languit dans une cage de fer d'où elle est impuissante à s'arracher I

LECTURE DE LA BIBLE. — lACHKA TARBAGANE. UN FORÇAT POÈTE.

— C'est tout pour les élèves, et nous, la chambrée, nous n'avons rien du tout : dites donc, les enfants, si on se révoltait ! dit un jour Paramon, qui, d'une humeur particulièrement favorable, fumait sa pipe sur sa planche. 11 faut amener Nikolaïtch à nous lire quelque chose.

— C'est vrai, cela : il faut lire ! dirent tous les autres en chœur.

— Mais, qu'est-ce que nous allons lire ? demandai-je, puisque nous n'avons pas de livres. Je n'ai que la Bible et l'Évangile.

— Mais, qu'est-ce qu'il nous faut de mieux ? répondit Paramon : il faut lire la Bible. Autrement, j'en ai joliment plein le dos des contes de Gandorine : « Il y avait une fois un fils de roi qui s'appelait Ivan, un loup gris, puis

une reine qui s'appelait Praskovie... » Il est couché à côté de moi, et il raconte à lachka : on l'entend malgré soi. Et encore, s'il savait raconter comme il faut !

— Eh bien quoi, je suis vieux, qu'est-ce que vous attendez de moi? dit pom* s'excuser Gandorine : moi, je répète ce que j'ai entendu dire dans le temps.

— Toi, vieux ? Gomme tu mens ! Ge n'est plus comme dans le temps... Tu ne regardes pas où il faut, mon vieux; j'entends ! d'après tes contes, je vois pourquoi on t'a envoyé au bagne !

Tous se mirent à rire, parce que tout le monde savait bien que Gandorine avait été condamné à douze ans de bagne pour avoir violé une petite fille.

Les contes que Gandorine faisait chaque soir à Tarbagane, qui tombait de sommeil, et à Tchirok, m'avaient souvent indigné. Ils étaient tous évidemment de son invention : il rassemblait en un tas toutes les histoires, tous les contes et même les vies de saints, tout ce qu'il avait entendu quelque part, et couvrait le tout comme d'un vernis de cynisme sénile. Le conte le plus innocent, celui qu'on trouvait même dans les livres pour enfants, il arrivait à le pénétrer de cet esprit qui lui était spécial. D'ailleurs, les prisonniers sont grands amateurs de conversations et de contes cyniques ; pourtant ceux de Gandorine manquaient absolument de talent, et sauf les deux que j'ai nommés, nul ne les écoutait jusqu'à la fin.

— Bon ! commençait Gandorine, pour continuer le conte sans fin de la veille, — et ce mot suffisait pour endormir tout le monde.

L'idée de la lecture à haute voix me préoccupait depuis longtemps, et je me demandais quelle serait l'attitude de mes compagnons en face de telle véritable œuvre d'art qui

ravissait un homme civilisé : Shakespeare, Dickens, Gogol ? Je savais bien que les instructions pénitentiaires interdisent aux prisonniers toute lecture, sauf celles qui ont un caractère religieux et moral, ou purement scientifique, mais je savais aussi que, dans la pratique, cette règle est oubliée dans la plupart des prisons : aussi, étant encore en route, avais je écrit chez moi pour prier qu'on m'envoyât quelques livres de littérature. J'attendais cet envoi avec impatience, nourrissant l'espoir secret de voir le capitaine se montrer moins formaliste pour ce qui regardait l'esprit qu'il ne l'était pour ce qui regardait nos corps. Pour l'instant, il fallait se contenter de la Bible.

La première fois que je lus, tout le monde retint sa respiration. Seulement, au bout d'une heure à peine, j'observai que plusieurs, incapables d'une si longue attention, ronflaient déjà. Gontcharof et Tarbagane s'endormirent les premiers : après eux, vinrent mes élèves. Nikifor même, dans la suite, resta incapable de tenir longtemps son attention éveillée, même lorsque tout le reste du public était secoué par une émotion ou bien se tordait de rire.

Au contraire, l'auditeur le plus enragé après Paramon fut, à mon grand étonnement, Gandorine. Il était capable d'unir la dépravation la plus repoussante à l'attendi'issement le plus sincère. 11 eut des larmes lorsque je lus l'histoire du beau Joseph vendu par ses frères, et, à toute minute, il s'essuyait les yeux avec son poing. D'ailleurs, cette histoire produisit sur tous une forte impression. Il n'y avait qu'une chose qui ennuyât mes auditeurs : c'est qu'à leur gré je ne lisais pas assez longtemps. Malakhof. Tchirok et Gandorine étaient toujours prêts à écouter une nuit entière, et, chaque fois que je fermais le livre, disant que pour ce jour-là, c'en était assez, ils poussaient des cris

et commençaient un marchandage. Par malheur, je dus bientôt me convaincre que mes auditeurs étaient beaucoup plus attirés par l'histoire que par le sens intime de ce que je leur lisais. Ils écoutaient, voilà tout. Chacun, ensuite, retournait à son affaire : l'un s'endormait immédiatement, l'autre reprenait le conte commencé la veille. Si la lecture, parfois, provoquait une conversation, c'était ou bien à cause de quelques détails qui se rapportaient à la spécialité de tel ou tel prisonnier, ou bien à cause d'un sujet qu'il n'était ni utile ni désirable de commenter. C'est ainsi que lachka Tarbagane rit beaucoup à propos des habitants de Sodome qui avaient insulté les anges ; évidemment, il regrettait de tout son cœur de ne pas avoir été là. . . Presque toute la chambrée dormait depuis longtemps, qu'il donnait encore des coups de coude dans les côtes de son voisin, et lui disait en étouffant de rire :

— Dis donc, mon vieux, les anges, les anges, comme ils les ont, . . !

Pour Gontcharof, il dormait d'ordinaire pendant la lecture, et, s'éveillant lorsque je fermais le livre, il disait :

— Quand on écoute ça, et qu'on y réfléchit, on voit que toujours et partout sur terre ça a été la même chose: des coups, des meurtres, des viols,.. Et toujours, souviens t'en bien, toujours ça sera la même chose jusqu'à la fm des siècles !

A la fin, je me convainquis de ce fait que mes auditeurs n'étaient pas à la hauteur de l'intelligence de la Bible, de ce livre plein d'une poésie si haute et d'une simplicité si sublime : et alors je compris pcurquoi la lecture de la Bible produit divers dérangements intellectuels chez des gens du peuple très pieux. Ils s'y mettent

avec une foi profonde et enfantine, persuadés que chaque lisfne de ce livre sacré sera pure et morale, et, quand, au lieu de cela, ils y trouvent la chronique vraie, sans fard, de mœurs primitives et de collisions humaines de toute nature, avec tous leurs détails sombi'es et sales parfois, alors ils perdent pied: n'ayant pas la force de comprendi^e le sens général, l'idée qui domine ce livre, ils ne savent que penser. L'homme du peuple regarde les choses saintes du même œil que la beauté. Par exemple, la beauté d'une femme ne lui est proche et compréhensible que lorsqu'elle lui crève les yeux, en quelque sorte, par des formes et des couleurs vives et banales. Pour lui, de même, les choses saintes doivent ctre absolument sans la moindre tache. Or, sont-ce bien des saints, ces hommes dont certaines actions tomberaient aujourd'hui sous le coup de la loi, et pourraient conduire directement au bagne ?

J'essayai de lire aussi l'Evangile. La Passion produisit sur eux une impression énorme, et, dans la chambrée, s'élevèrent des conversations qui me rappelèrent ces paroles du sauvage Clodovig. roi des Francs : « Ah ! si j'avais été là avec mes Francs ! » Les autres parties de l'Évangile les intéressèrent peu : le passage le plus puissant et le plus beau à nos yeux, le Sermon sur la montagne, passa inaperçu. Paramon lui-même, le principal croyant de notre chambrée, déclara :

— Non ! moi, je préfère la Bible... ce n'est pas pour les gens d' à-présent que ceci est écrit... au contraire «œil pour œil, dent pour dent » ça nous le comprenons !

— A mon avis, il faut dire : deux yeux pour un œil. et toutes les dents pour une seule, ajouta Tchirok.

Cette ignorance, qui régnait dans la plupart de ces primitifs esprits, me désespérait, me faisait peur : est-il

possible; me disais-je. que, au tond de la Russie, il y ait encore plus d'ignorance ? Est-il possible que les hommes que voici soient des Russes non pas sortis du fond des bois, mais touchés déjà par le vernis de la civilisation urbaine, éclairés et corrompus par elle ?

A ce propos, je voudrais présenter au lecteur quelques autres membres de ma chambrée pour lui bien faire comprendre l'atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle je vivais et agissais.

Voici par exemple « une herbe de prison sans désignation », lachka Pervanof, surnommé Tarbagane, le videur de baquets dont j'ai souvent parlé. C'était un exemplaire curieux. On eût dit qu'il n'était né que pour vivre en prison et y remplir précisément la fonction de videur de baquets. Petit, gras, avec un visage rouge et boursouflé, un gros ventre et de petites jambes à la démarche lourde et gauche, il rappelait par toute son allure la gerboise sibérienne dont il portait le nom (i). Il n'y avait rien au monde qui l'occupât et l'émût autant que les questions et les affaires qui se rapportaient exclusivement à la prison : les cartes, la vente des effets d'habillement, le paiement qu'on en faisait contre un certain nombre de coups de verges, etc. Cependant, lui aussi avait vécu en liberté, il avait été un homme, il avait une femme et des enfants. . . Il était de Koubane. A quatorze ans, il avait déjà fait un an de prison, soupçonné qu'il était d'avoir volé des chevaux: c'est là que, d'après son aveu, il commença à se corrompre. On en fit un soldat et on l'envoya faire son service à Riga;

(i) Le mot russe Tarbagane vent dire gerboise. T.

il reçut maintes punitions et fut même fouetté. Mais, ayant appris, lorsqu'il était encore adolescent, ce que c'est que la prison et la vie des détenus, il ne craignait aucune punition ; bientôt, il se laissa aller à ses instincts d'ivrognerie et de vol. Une seule circonstance faillit le guérir : un jour, on le surprit en flagrant délit de vol d'un cheval; les paysans l'attachèrent, et, lui ayant enfoncé dans le talon sept longues aiguilles, le relâchèrent. Il eut longtemps mal au pied, et il me montra encore dans son mollet le trou de sortie de quelques-unes des aiguilles . . .

Mais bientôt il fut mêlé à une affaire qui le fit envoyer aussitôt en Sibérie. Quelques soldats ivres frappèrent et laissèrent pour mort, dans un mauvais lieu de bas étage, un sergent qu'ils n'aimaient pas : Pervanof, qui était du nombre, fut condamné avec eux à la perte de tous ses droits et à l'exil dans le gouvernement d'Iénisséïsk. En exil, il fainéanta, ne vivant que d'aumônes. A la fin, en compagnie d'un sujet de sa trempe, il assassina un moujik pour un sac de farine, et s'attira ainsi dix ans de bagne. Je ne doute pas que tout le reste de sa vie ne continue de la sorte. Il ne veut ni ne sait travailler : or, s'il lui semble difficile de vivre d'aumônes, il s'en ira vagabonder, une fois libéré, et quelque nouveau crime le renverra au bagne: il finira à Sakhaline.

Je trouve très caractéristiques les rapports de Tarbagane avec sa famille. Il avouait que, depuis sept ans, il n'avait eu aucune nouvelle de chez lui, et avait décidé de ne jamais écrire, pour ne pas faire de peine à sa mère en lui apprenant qu'il était au bagne.

— J'aime mieux qu'elle pense que je suis mort, disait-il.

Or, voici qu'un jour il s'adressa à moi pour me prier d'écrire pour lui à sa famille. Étonné, je lui demandai

pourquoi il avait tout d'un coup changé d'avis. Un peu confus, il éclata de rire, et me dit :

— Eh bien, quoi ! ils m'enverront bien quelque petit argent.

t- Après avoir écrit la lettre, j'appris que Tarbagane m venait de se faire plumer au jeu... La réponse arriva lors- W qu'il se trouvait déjà en liberté conditionnelle. Me rencontrant un jour hors de la prison, il agita joyeusement de loin sa toque et me cria :

— J'ai reçu une lettre !

— Qu'est-ce qu'on vous écrit ? demandai-je par politesse.

— On m'a envoyé un rouble (2 fr. 70) ; ma femme a disparu depuis six ans. Ma mère se porte bien.

Pour un rouble qu'il allait perdre aussitôt aux cartes, cet homme n'avait pas hésité à sacrifier le repos de sa mère ! Pourtant, il était étrange de voir que dans cette tête toujours endormie et faite pour ainsi dire pour la prison, errait perpétuellement un rêve de liberté. Souvent, lorsque je revenais de la mine, il s'approchait de moi, et souriant largement, il murmurait avec mystère :

— On dit que moi aussi je serai mis bientôt en libération conditionnelle... On a déjà fait des présentations.

Je lui faisais de la tête un signe sympathique et je souriais. Et pourtant, semblait-il, à quoi bon la liberté pour un pareil sujet ? A quoi bon la liberté à un crapaud, à une marmotte, à une gerboise, qui ne voient sur terre rien autre chose que leur terrier, et, dans la vie, rien autre chose que le manger et le dormir ?

Mais, pour achever la figure de Tarbagane, il faut quelques mots encore. Il réunissait en lui, assurément les plus mauvais, mais aussi les meilleurs côtés du monde

des prisons. A vrai dire, il était corrompu jusqu'à la moelle des os : il s'était assimilé à la perfection les plus repoussantes habitudes et les goûts les plus dépravés du bagne. Le régime de la prison de Chélaï ne permettait pas à ses habitants de se montrer complètement : on était peu nombreux, bien en vue, et l'on savait qu'à la moindi'e incartade Six- Yeux aurait vite fait d'intervenir. Aussi fallait-il se borner aux paroles ; et à cet égard Tarbagan'e surpassait tout le monde. Bien qu'il parlât peu, il revenait partout et toujours à son sujet préféré. Il considérait même les femmes à son point de vue spécial purement tarbaganesque : leurs attraits naturels le charmaient peu . . .

Mais j'ai dit que Tarbagane avait aussi ses beaux côtés : comme un éternel rat de prison, il considérait comme son devoir d'observer sévèrement les traditions et les coutumes du bagne et de porter bien haut l'honneur de la prison et de la camaraderie. Il est vrai que, dans les réunions, on n'entendait jamais sa voix, et que ses compagnons l'appelaient a une herbe sans nom » ; mais, faute d'une herbe de cette sorte, la vie intime de la prison aurait perdu sa physionomie spéciale, et, sans de tels héros innommés, le monde du bagne se fût disloqué définitivement. Ainsi, par exemple, distribuer à ceux qui étaient au cachot du tabac, de la viande, etc., était l'affaire exclusive de Tarbagane. Personne n'était plus hardi que Tarbagane pour « aboyer » contre les gardiens. Il était, dans ce rôle, assez ridicule, à vrai dire ; mais, à l'ombre de ce comique, il lançait parfois des vérités très dures que n'auraient pas osé dire tous les malins du bagne. . ,

11 y avait dans notre chambrée encore un sujet |

LECTURE DE LA BIBLE 2o3

étrange que j'aurais aussi nommé une « herbe », si son passé et tout son caractère moral n'étaient restés pour moi entourés d'une auréole de mystère. Il s'appelait Vladimirof. C'était un jeune homme mal fait, de vingttrois ans, absolument imberbe, et portant toujours la tête penchée et branlante (les loustics disaient qu'elle était attachée avec des ficelles): il avait l'air toujours endormi, et avait une démarche maladroite et vieillotte. L'expression de son visage était étrange et trompeuse : il avait l'air tantôt d'an vieillard de soixante-dix ans, tantôt, au contraire, d'un gamin. Tchirok lui donna le sobriquet assez heureux de V Oreille d'ours. Ylaidimivoî, qui était silencieux, et ne parlait guère que d'une voix basse et comme fatiguée, semblait parfois rompre sa chaîne, se mêlait tout à coup à une discussion, et, pour démontrer quelque bêtise évidente, criait si fort et d'une voix de basse tellement bestiale, que tous se bouchaient les oreilles et regardaient, inquiets, les vasistas de surveillance. Souvent, il me produisait l'impression d'un vrai crétin. Cependant, il avait fait deux ans d'école, écrivait très correctement, et, lorsque dans la suite, j'eus des livres, il apprit tout seuil' arithmétique et l'algèbre. Il aimait d'ailleurs beaucoup les mathématiques, et son occupation favorite était de résoudre des problèmes compliqués. Un jour, il m'apporta sur un bout de papier les vers suivants de sa composition :

O, nature ! nature ! nature !

Tu n'as ni commencement ni lin.

Seules les étoiles brillent, Dans tes espaces infinis, Et brillent, et brûlent, et nagent...

Nagent là-bas, où sont réternelle obscurité et le froid éternel,

2o4 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

Là, OÙ il n'y a pas d'être vivants...

Mais non, je me trompe, je mens!

11 y a là-bas un autre monde, un monde béni,

Là-bas, il est des êtres vivants...

Ces vers, je l'avoue, me surprirent. Je me hâtai d'apprendre à Yladimirof la technique delà prosodie, et de lui conseiller des lectures. La lecture l'attirait peu, mais il continua à faire des vers et m'en montra plusieurs autres échantillons. Je fus bien étonné de m' apercevoir que, dans cet être gauche, toujours endormi, qui avait vécu si longtemps côte à côte avec moi, et que j'avais trouvé si ridicule et si inintellig-ent, s'était produit un mouvement de pensée et de sentiment assez analogue en somme à celui qui s'était produit chez moi. Il disait dans une pièce :

La faiblesse physique,

Et l'apathie morale.

Et, à l'appel, le sermon. . .

Ah, n'était-ce pas justement cela qui me faisait souffrir?... Peu après, Yladimirof cessa de poétiser et revint à son apathie. Son monde intérieur de nouveau se ferma pour moi. Je n'ai jamais rencontré nulle part d'homme aussi impénétrable. Ni les plaisanteries, ni les allusions de ses camarades ne purent lui faire perdre patience et l'amener à raconter qui il était et pourquoi il avait été condamné. On savait seulement qu'il avait été arrêté comme brodiague à Irkoutsk, et condamné pour ce fait à six ans de travail aux mines. Gontcharof me dit également que Yladimirof était fils d'un marchand de Tobolsk et ne cachait son origine que pour ne pas peiner ses parents et pour revenir chez lui sans tache en sortant du bagne.

TCHIROK :200

Mais qu'y a-t-il de vrai là dedans, je n en sais rien, même à cette heure. A^ladimirof me dit lui-même, dans une minute d'expansion, qu'il ne rentrerait jamais chez lui, n'espérant rien y trouver de bon, et qu'il s'eilbrcerait plutôt de s'installer dans quelque village. Mais il est possible qu'il voulût me tromper et me donner le change.

Vladimirof avait un mérite indiscutable qui le distinguait de tout le monde : il était le seul dont tout le monde fût d'accord pour déclarer qu'il était incapable de rien voler aux camarades ; un jour même on le choisit comme staroste. Mais dans cette fonction, il fit preuve d'une telle paresse, et, travaillant à résoudre des problèmes d'algèbre ou à faire des vers, il s'occupa si peu de la réalité, que, dans son chaudron, il y eut souvent moins de viande que dans les chaudrons de ceux de ses collègues qui volaient : les cuisiniers le volaient, l'économe le trompait sur le poids, et bientôt V Oreille d'ours dut prétexter une maladie pour abandonner sa fonction.

TcHIROK

Je me souviens nettement d'un certain soir : la chambrée causait comme d'ordinaire de « notre mauvaise administration, qui ne laissait mettre personne en libération conditionnelle, et nous faisait toutes sortes de misères ». Quelqu'un me demanda ce que j'en pensais. Je pensais à ce moment à tout autre chose et ne sus que répondre.

— Lequel d'entre nous, me demanda en riant Gont-

charof, mettriez-vous de suite, mais là, tout de suite, en liberté ?

Je jetai les yeux autour de moi et nommai mon voisin Kouzma Tchirok, l'objet de toutes les plaisanteries de la chambrée, un homme, à ce qu il me semblait, tout à fait inoffensif, très doux, et tombé au bagne par suite de quelque erreur judiciaire. Ma réponse provoqua un fou rire général.

— Ah bien, vous en avez trouvé un bon ! Vous ne savez donc pas combien il a tué de monde ? il ne vous Ta pas dit ! Ne faites pas attention à ce qu'il est doux et caressant comme un veau. Dans cette tête de Permien, il y a beaucoup de ruse.

— Ne les crois pas, ne les crois pas, Nikolaïtch ! s'écria Tchirok avec un rire malin : tu as dit la vraie vérité. 11 y a longtemps qu'on aurait dû relâcher un vieux comme moi !

— Oui ! pour que tu en envoies encore cinq ad patres !

— Si tu les écoutes, Nikolaïtch, ils t'en diront do belles ! Je suis tout à fait innocent.

— Pourquoi avez-vous été condamné ?

— A la place de mon frère : il a tué sa maîtresse, et je l'ai aidé à la cacher dans la cave de son mari.

— Oui, elle était vivante, dit quelqu'un.

— Menteur, vivante ! Elle ne respirait même pas ! elle était étranglée. Pourquoi m'a t-on donné onze ans de bagne et dix-huit à mon frère ? Je n'ai été condamné que pour recel.

— Eh bien, vieux, raconte un peu comment tu as étranglé un Tchérémisse !

— Tais-toi, diable, tais-toi : Nikolaïtch va écrire ça !

— Non, je ne l'écrirai pas, Tchirok, racontez toujours.

TCHIROK 207

— Tu ne me tromperas pas ?

— Je ne vous tromperai pas ; comment l'avez- vous étranglé ?

— Par le cou, pardi ! Comment ne T aurais- je pas étranglé, cet animal-là? Nous étions partis avec mes deux frères, pour chercher du foin... qui n'était pas le nôtre. Bon ! nous en ramenons deux grandes voitures. Voilà que nous rencontrons ce Tchérémisse ; alors, que faire ? Le laisser ? Il nous aurait dénoncés... Eh bien, nous l'avons saisi et nous lui avons passé une corde au cou.

— Tiens, raconte donc encore comment tu as escoffié un moujik pour un pain de sucre ?

— En voilà encore une affaire ! Ça, c'est un enfantillage, ce n'est pas un crime.

— Racontez tout de même.

— Un moujik de notre connaissance arrive en visite chez mon père, saoul, mais saoul ! Pendant qu'ils étaient assis et qu'ils buvaient de l'eau-de-vie, nous, les gamins, nous trouvons dans son traîneau un paquet plein de douceurs. 11 y avait un pain de sucre entier, du pain d'épice, etc. Nous voulions précisément retirer le paquet quand, juste, le voilà qui sort, le patron. Il pouvait à peine marcher, mon père le soutenait par le bras. Il s'assit tant bien que mal dans son traîneau. — Emmène-nous un peu, petit oncle, lui disons-nous. — Nous nous asseyons à côté de lui et nous partons*. Son petit cheval savait le chemin et courait dans le bon sens. Alors, je prends les guides et, pendant qu'il dormait, je les lui mets autour du cou. Il se met à râler ; nous arrêtons tout de suite le cheval, nous retirons le paquet et nous nous sauvons. Le cheval retourne thez lui, et y amène un mort. Mon père, probablement, devina de quoi il s'agissait : il nous appela et nous menaça

de son fouet : « Taisez-vous, dit-il, enfants de chien ! » Comme ça, personne ne l'a su. Il s'est étranglé tout seul, étant saoul, et rien de plus, s'est-on dit.

— Et quel âge aviez-vous alors, Tchirok ?

— J'avais dans les onze ans. et mon frère en avait huit.

— Alors, tu t'es de plus en plus occupé d'étranglement? Tu es un rude lapin, Kouzma !

— Et la hache donc ! le vieux savait aussi s'en servir ! ajouta Tarbagane : raconte un peu, Kouzma. comment, avec ta hache, tu as expédié un autre moujik.

— Oh, maudit sale type !

— Non, non, raconte, raconte, puisque tu as commencé, cria toute la chambrée : ou bien, s'il ne veut pas, nous allons vite le ferrer. Eh ! le Chat de fer ! il faut le ferrer !

« Ferrer » veut dire chatouiller les talons, et Tchirok en avait une peur bleue. Il sauta immédiatement sur ses pieds et courut sur les planches, menaçant de ses poings solides tous ceux qui s'approcheraient.

— Approchez un peu î criait-il : je vais vous montrer, j'ai beau être un petit vieux.

Mais les ennemis s'approchèrent de tous côtés, Nikifor, Sémionof, le Chat de fer, à droite, et, à gauche, Paramon tout droit, menaçant et décidé... Tchirok, serré dans le coin, se préparait à une lutte chaude, quand tout à coup Tarbagane le saisit par les pieds et le renversa sur la planche, après une longue lutte : on lui a mit alors les fers ». Pendant cette opération, Tchirok hurlait de telle façon qu'il fallut lui fermer la bouche, de crainte qu'il fût entendu par le gardien. A la fin, Tchirok demanda grâce, et, toussant et jurant, se rassit à sa place pour raconter comment il avait renversé le moujik d'un coup de hache.

TCHIROK 209

— Qu'est-ce qu'il y a à raconter? C'est à cause d'une borne qu'on s'est disputé. Il s'est jeté sur moi avec un bâton... Eh bien quoi, est-ce qu'il fallait bâiller? Alors, j'ai levé ma hache et je l'ai attrapé juste dans le côté. Làdessus, l'animal a rendu l'âme. Et encore, le tribunal m'a acquitté parce qu'il y avait des témoins.

— Notez tout cela, Nikolaïtch : combien cela fait-il ?

— Oh, il en a encore : la nuit dernière, il m'a raconté qu'une fois... commença Paramon; mais Tchirok se précipita sur lui, et un tel bruit s'éleva, que le gardien s'approcha cki judas et cria : « Silence ! »... Ainsi, parfois, Tchirok, Paramon et le Chat de fer, après une lutte, se retiraient sur la planche d'en face, et là, longtemps encore, assis en tailleurs et suçant leur pipe, causaient entre eux mystérieusement, à voix basse : Tchirok racontait alors sa jeunesse... Des bribes de ses récits parvenaient çà et là jusqu'à moi, et souvent, je frissonnais d'horreur, tandis que d'autres fois je me sentais pris d'une bonne envie de rire.

La personnalité de Tchirok présentait d'ailleurs un singulier mélange de sérieux et de plaisant, de comique et de tragique, de naïveté enfantine et de ruse raffinée. L'intelligence et la ruse brillaient dans ses yeux gris toujours ouverts avec curiosité ; on les voyait aussi dans les plis de son front ridé et aux coins de sa grande bouche mal faite, ombragée de rudes moustaches rousses; mais, en même temps, ce visage pâle et maigre, ce crâne allongé comme celui d'un cheval, ce corps en forme de sac qui roulait d'un pied sur l'autre, tout cela donnait une impression si simple et si bonne, que presque tous aimaient Tchirok. Il servait de cible à toutes les plaisanteries et répondait souvent par des injures dignes du der-

nier des charretiers, et pourtant, même lorsqu'il était pris d'une colère blanche, il était si peu méchant que ses pires horreurs faisaient seulement rire. Il était grand connaisseur et grand praticien des jurons : il en avait toujours quelqu'un sur la langue ; mais chez lui. ces jurons n'avaient pas le caractère effrayant de ceux de Sémionof, ou cynique de ceux de Tarbagane. Plusieurs années de vie commune à Chélaï m'ont fortement attaché à Tchirok, et, au milieu d'agitations et d'épreuves de toutes sortes dont je parlerai plus loin, et qui m'ont fait souvent changer d'avis sur tel ou tel forçat. Tchirok est toujours resté pour moi le même brave et bon Tchirok, le même ami fidèle qui ne se mêlait jamais aux intrigues du bagne. Et pourtant, en liberté, ce brave loustic, Tchirok, avait expédié dans l'autre monde une dizaine de personnes, et n'en ressentait pas actuellement le moindre repentir !

Je fus longtemps sans comprendre pourquoi on le taquinait avec Sakhaline, lui disant qu'on l'y enverrait bientôt rejoindre sa sœur. Je pensais que c'était une simple plaisanterie : mais, un jour que je prêtais l'oreille à la mystérieuse conversation nocturne, je reçus de Tchirok lui-même l'explication de ces allusions.

— C'est à cause de Loukéika, disait-il, que j'ai surtout été perdu. Encore toute petite fille, c'était un vrai brigand. Elle avait de grands yeux qui brillaient tant, que ça faisait peur de les regarder ! A dix-sept ans elle s'est collée avec le brodiague Senka Pélévine, et s'est mise à mal tourner. Moi, je ne me mêlais pas dans leur société, parce que je suis plutôt pour les manières paisibles : me fourrer dans le grenier ou le magasin d'un voisin, chiper des moutons ou des oies... ou bien du foin, ou bien du bois... Ma foi, je

TCHIROK 211

ne dédaignais pas non plus de chiper du blé ou du poisson. Les interlocuteurs riaient tout bas.

— Mais pour ce qui est de tuer, ma foi, il fallait que ce soit inévitable, et encore, dans ce cas-là, je me servais surtout d'une corde.

On rit de plus belle.

— On me soupçonnait naturellement dans beaucoup d'aftaires, mais, impossible de me dépister. Un jour, on vient faire chez moi une perquisition : j'avais volé chez un voisin trois moutons, j'avais salé la viande et vendu les peaux. Et j'avais justement aussi abattu un de mes moutons. « Tiens, disent-ils , la voilà la viande ! » Moi, je réponds : « C'est mon mouton ; tenez, voilà la peau de Timochka qui pend là-bas. . . Timochka, c'était le nom de mon mouton». — « Mais, disent-ils, est-ce qu'un mouton a huit rognons ! » ^ « Pardieu oui, dis-je: c'était un mouton si gros et si gras ! » Ça leur a suJDfi, on ne m'a rien fait.

— Oui, mais ton beau-frère, avec ta sœur, ils ne s'occupaient pas d'affaires comme ça ?

— Non. Ils s'étaient avisés de tuer une vieille et de la voler. A vingt lieues de chez nous vivait une riche vieille, dans le genre d'une nonne, toute seule avec une petite fille, sa pupille. . . Alors, ils arrivent, les tuent toutes les deux, les volent, s'en retournent, et commencent, comme on dit, à faire la noce. On les soupçonne, on les arrête et on les juge. Loukéïka en a eu pour douze ans, et Pelévine à perpétuité. On les a envoyés tous deux à Sakhaline. On avait à peine fini avec eux qu'arrive l'affaire de mon frère légor. Si Loukéïka n'avait pas assassiné, on ne m'aurait pas condamné, sans doute. Mais le procureur, maintenant, avait trop de raisons. C'est comme ça;

l)iiisque la sœur est un pareil brigand, les frères doivent Otre encore plus brigands qu'elle. C'est à cause délie, la canaille, la couleuvre, qu'on m'en a fourré pour onze ans !

— Et qu'est-ce que c'est donc que cette marque que tu as sur la tête ? Ça ne s'est donc pas toujours passé aussi bien que tu le dis ?

Tchirok sourit et pose sa main sur la cicatrice.

— C'est vrai, les enfants; un jour je n'ai pas fait attention et j'ai reçu un coup de bâton. Nous étions allés avec légor, pendant la nuit, voler de la farine. Je l'avais placé au guet, à côté des chevaux, pendant que je transportais les sacs hors du magasin, légor, lui. voyant que tout était tranquille, qu'il n'y avait personne, a bâillé : il reste là à se fourrer les doigts dans le nez... il était encore jeune et bète ! Alors, je porte un sac sur mon dos. Tout à coup, quelqu'un m'étourdit d'un coup de bâton sur la tête. J'en ai vu trente-six chandelles, des bleues, des vertes, des rouges. On aurait juré qu'on venait de tirer un coup de fusil, tellement ça résonnait. Moi, je laisse tomber le sac. je m'appuie à un arbre (heureusement qu'il y avait un arbre tout près) et je reste à le regarder... Et lui aussi reste là, et il me regarde. Sans doute qu'il a eu rudement peur aussi I

Alors, je me remets et je me sauve ! J'appelle légor, nous montons dans la charrette, et : hue cocotte ! J'avais la tête rudement cassée, tout en sang. Seulement, quand on a fait une enquête, j'ai tout nié : tiens, j'ai dit que j'avais reçu une ruade !

Et longtemps encore, sur la planche d'en face, se prolonge à voix basse une conversation du genre de celle-ci, interrompue çà et là par un rire contenu, et par des observations des auditeurs. Ces habitudes sauvages et

LOUTCHÉZAROF 2l3

effrayantes, les scènes sanglantes que j'entends raconter, tout cela repasse devant mes yeux, et se mêle dans une fantasmagorie sombre. . . Et, avec cela, le visage rusé du conteur et les rires sympathiques des auditeurs ajoutent à l'impression sinistre... A la fin je m'eijdors ; mais dans mon sommeil, j'ai les mêmes visions, je me débats sous les mêmes cauchemars sanglants.

Après une nuit de rêves bizarres et fatigants, je m'éveille, couvert d'une sueur froide, saisi parfois d'horreur. Dans le corridor retentit le sifflet du gardien et le cri : « Qu'on sorte pour l'appel ! » Aux fenêtres tout est sombre encore ; pourtant commence déjà la dure journée du bagne, et mes compagnons, bâillant et s'étirant, se lèvent paresseusement.

LOUTCHEZAROF

Un dimanche matin de décembre, Tarbagane, hors dhaleine, accourut dans la salle, disant qu'on m'appelait à la porte. J'y courus: le gardien de service m'annonça que le directeur me demandait dans son cabinet.

— Sans doute plutôt au greffe? demandai-je.

— Non, chez lui, dans son cabinet.

On me donna un Cosaque pour m'accompagner.

— Vas-tu passer par l'entrée de service ? me demanda celui-ci.

Je décidai de passer par la belle entrée, et tirai la sonnette. Il me fallut sonner longtemps. A la fin, apparut une femme qui, apercevant un forçat, referma la porte avec colère en criant:

2l4 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

— Qu'est-ce que vous fichez à la belle entrée ? Le patron ne sera pas content.

Je dus alors me rendre à Tentrée de service, et je pénétrai dans la cuisine. Ma vue y fit taire quelques femmes qui s'y trouvaient.

— Qu'est-ce qu'il te faut? demanda grossièrement l'une d'elles, une femme âgée, avec les manches retroussées très haut, la cuisinière évidemment.

Je le dis. Elle s'en alla prendre des ordres.

— Le patron vous ordonne d'aller dans son cabinet, annonça avec étonnement la femme de chambre qui venait de me chasser de la belle entrée.

Le Cosaque et moi, nous partîmes par un long et sombre corridor sur lequel s'ouvraient des portes me permettant d'apercevoir, dans les appartements, des caisses et des pots de fleurs, ainsi que des tableaux do couleui^s claires pendus aux murailles.

— C'est ici, fit la femme de chambre.

J'entrai timidement dans une petite chambre ornée d'un tapis et meublée de bibliothèques pleines de livres et de paperasses de toutes sortes. Dans un grand fauteuil, devant le bureau, était assis Loutchézarof lui même. Au bruit de mes pas, il se leva, et s'approcha rapidement.

— Ah! dit-il, en me regardant d'un air inquisiteur avec ses yeux ronds, tandis que son visage rouge et craquant de santé semblait esquisser un sourire ironique.

— Ah ! répéta-t-il : j'ai appris ces jours-ci seulement, tout à fait par hasard, qu'il y avait chez moi un prisonnier pourvu d'une instruction supérieure .

J'avoue que je fus étonné de ce mensonge inutile que faisait le capitaine : sans compter même la liste des forçats, il avait dû, à la simple lecture de ma correspon-

LOUTCHEZAROF

dance avec mes parents, apprendre dès le début quelle avait été ma position sociale avant mon jugement.

— Je fais cas de F instruction, continu a- t-il, mais j'estime que pour un Russe, ce n'est pas le principal but de la vie. La discipline de l'esprit et du caractère me semble beaucoup plus importante. Et vraiment, je me refuse à comprendre comment un homme qui a étudié dans une Faculté a pu tomber au bagne.

Ce ton de conversation m'était fort pénible, et, pour y couper court, je répondis que mes papiers contenaient évidemment tous les détails sur la cause de ma condamrnation.

— Sans doute, sans doute, dit Loutchézarof : je sais. . . i ai lu... mais néanmoins, il aurait pu y avoir là une erreur judiciaire, il aurait pu y avoir des circonstances atténuantes qui m'eussent échappé . . .

— Non, répliquai-je sèchement: autant que je connaisse les lois russes, ma condamnation me semble tout à fait régulière .

c — En vérité ?

I Pendant quelques minutes, Loutchézarof me regarda,

■' en continuant à sourire ironiquement. Puis, tout à coup,

son visage redevint sérieux et officiel. Il pivota sur les

talons, revint à sa table, et dit :

— Nous avons reçu un envoi... C'est, à vrai dire, pour cela que je vous ai fait appeler.

Jusqu'ici, en s'adressant à moi, il avait évité de me parler directement, parce qu'il hésitait évidemment entre le ta et le vous, et qu'il tâtait le terrain ; mais maintenant il s'était décidé à me parler poliment.

— Il est ari'ivé des livres à votre nom. Ils viennent de votre maman. A en juger par ses lettres, elle doit être un

2l6 DAiVS LE MONDE DES HÉPROUVÉS

admirable caractère. Moi, voyez-vous, je n'aime pas les dames nerveuses qui s'enfoncent éternellement dans le sentimentalisme. Mais elle, ce n'est pas cela, pas cela du tout. Ses lettres respirent une belle ardeur, et même une véritable gaîté. C'est tout à fait un caractère d'homme. Oui ! Eh bien voici : elle vous a envoyé des livres.

Il fut un temps où j'aimais beaucoup lire, mais maintenant, je suis en retard. J'ai des affaires jusqu'au cou et je n'ai pas le temps de muser. Le choix de ces livres, je puis le dire, n'est pas mauvais : il y a là des noms bien connus. Votre maman écrit elle-même qu'elle s'est eftbrcée de choisir des classiques.

— Par conséquent, je puis les recevoir ? dis-je.

— Oh !... ce n'est pas dit encore, répondit Loutchézarof en fronçant le sourcil.

— Comment cela ?

— Voyez-vous, je n'ai malheureusement pas d'instructions très claires et très nettes au sujet des lectures des prisonniers. Or, en tout, j'aime la précision. Je suis un soldat ; j'aime que chacune de mes démarches soit régulière et raisonnée. Si je suis parti du pied gauche, cela veut dire que je dois ensuite lever le pied droit et non pas sauter sur ce même pied gauche. Ainsi, par exemple, j'ai les instructions les plus nettes et les plus détaillées sur la façon de faire l'appel, sur le travail, sur les rapports entre les chefs et les prisonniers, sur la nourriture, etc.

— Mais, m"écriai-je, dans les instructions qui sont pendues à l'intérieur de la prison, il n'est pas dit qu'on nous défende d'acheter des vivres à nos frais ; or, vous l'interdisez.

— Oui, si vous voulez. . . Vous avez raison dans un

LOOTCHEZAROF 217

sens : dans les instructions, ce point-là n'est pas suffisamment clair. Mais, que faire? Vous savez quel est le niveau intellectuel de la plupart de ceux qui exécutent les ordres supérieurs. Vous avez raison : il y a beaucoup de relâchement. Mais la défense d'acheter des vivres à ses frais découle logiquement de tout le régime du bagne. Dans les instructions, il est dit nettement et jusqu'aux moindres détails tout ce que l'administration donne aux détenus : tel poids de viande, tel poids de pain. C est, évidemment, que la loi juge cette quantité de nourriture tout à fait suffisante.

— Mais, peut-être ne la juge-telle pas suffisante, mais croit-elle seulement que l'Etat est trop pauvre pour donner davantage.

— Non, je ne le pense pas. Et puis, en fin de compte, cela se rattache à mes convictions personnelles : le régime du bagne doit être en même temps un régime de nourriture. Les soldats, remarquez-le bien, les soldats ne reçoivent guère davantage. Cela n'est pas normal. Oui, oui! J'insisterai auprès du Gouverneur pour avoir sur ce point des instructions plus nettes, et justement dans le sens que j'indique. On vient au bagne non pas pour manger et dormir, mais pour souffrir et pour expier. Non, non, vous ne connaissez pas ces artistes-là : donnez-leur à discrétion du pain et de la viande, ils arriveront en masse à la prison. 11 leur faut un mors; il leur faut, en tout, un cadre sévère, pour la nourriture comme pour le reste. Je le répète : c'est ma conviction profonde.

Je considérai le visage de Loutchézarof , qui respirait la santé, je regardai son ventre rond, sa poitrine qui saillait avec dignité, et je compris qu'en efFet, telle était bien

2l8 DAXS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

sa conviction sincère et profonde. Cependant je ne pus m'empêcher de répliquer encore.

— Mais, dis-je, ce n'est pas humain : vivre avec un pareil ordinaire pendant de longues années, en accomplissant de rudes travauTj , sans jouir de la moindre liberté, cela est inconcevable. Inévitablement les détenus s'atlaibliront et tomberont malades. Comment comparer les prisonniers avec les soldats ? Ces derniers sont la fleur du peuple, la partie la plus saine de la jeunesse, tandis que les prisonniers sont de tout âge et jouissent de santés très diverses. Les soldats ne sont pas épuisés comme eux par une longue détention préalable dans les prisons, et reçoivent cependant une portion plus considérable. En outre, il ne leur est pas défendu de dépenser leur argent. Songez à tout cela, et convenez que votre régime de nourriture n'est autre chose que la peine de mort à long terme, que la loi n'a probablement pas prévue.

Loutchézarof. en apparence, m'écouta attentivement.

— C'est bien possible, répondit-il en haussant les épaules : mais il n va qu'une issue : ne pas se faire envoyer au bagne.

En disant ces mots, il baissa un peu la voix et sourit agréablement. Je cessai de discuter.

— Que vouliez-vous me dire au sujet des livres ?

— Ali oui, les livres ! cria Loutchézarof. comme en s'éveillant. Je voulais vous dire que je me trouve en face d'une grande difliculté. Voyez-vous, je ne suis pas ciniel au fond, et j'espère qu'à mesure que vous me connaîtrez mieux, vous vous en convaincrez davantage. Il me serait même agréable de vous faire quelque plaisir : je vois que vous désirez très fort recevoir ces livres. Mais, d'autre part, je dois vous dire que les instructions me laissent

LOUTCHÉZAROF 2I9

pieds et poings liés. Or, ceux qui ont fait les instructions de Chélaï n'ont évidemment pas prévu qu'il y aurait des prisonniers comme vous. En effet, où et quand voit-on les prisonniers s'intéresser à la lecture ? Voyons, le livre est-il vraiment nécessaire à ces artistes? Or, dans les instructions, je ne lis que ceci : « On permet les livres d'un caractère religieux et moral ». Et même, notez qu'il n'y a pas de et. On dit : « d'un caractère religieux-moral » ; mais, comme il n'y a pas de livres religieux-immoraux, j'ajoute de moi-même la conjonction et.

Quoique je ne fusse pas bien convaincu de la justesse des suppositions que faisait le capitaine, je m'empressai néanmoins d'affirmer qu'il avait pleinement raison.

— Oh oui ! j'ai beaucoup pensé à tout cela, hier et aujourd'hui, et je crois avoir raison. Eh bien, outre les livres religieux et scientifiques, la loi permet encore les livres d'un caractère moral. Mais c'est là qu'est le hic ! Je vous avouerai franchement que je me refuse à décider si les livres qu'on vous a envoyés sont moraux ou non. Sans doute, moi aussi, j'ai lu et connu autrefois tous ces Gogol et ces Shakespeare : mais il y a si longtemps ! J'ai oublié bien des choses. Et puis, à mon avis, ce n'est pas la peine de retenir toute espèce de niaiseries. Quant à relire tout cela maintenant, merci ! Je n'ai pas le temps, d'abord. Ensuite, et c'est plus important : ce que l'on peut appeler une lecture morale quand on est en liberté, peut exercer une influence toute autre sur des gens qui vivent en prison. Tâchez de savoir quelle impression ils retireront par exemple de ce Gogol ? Et tenez, par exemple, les Ames Mortes. . . Il est vrai que je ne me les rappelle plus. . . Est-ce qu'ils ne chercheront pas là une allégorie ? Ah ! Et puis, tenez, je n'y vois pas le permis de la censure !

JaO DANS LE MONDE DES REPROUVES

Je défendis chaudement Gogol, m'efforçant de démontrer qu'il était un des écrivains les plus moraux, un classique permis dans les lycées et les écoles, et expliquant que, depuis 1896, la loi permet en Russie Timpressionde la plupart des livres sans censure préalable.

— Tout cela peut être vrai, répondit Loutchézarof : mais dites-moi, je vous prie, que voulez-vous faire de ces livres ? Vous les savez évidemment presque par cœur : vous voulez les lire aux prisonniers ?

Je répondis qu'en réalité tel était mon but, et je développai mes idées sur le rôle éducatif de la littérature.

Cette idée étonna Loutchézarof et provoqua entre nous une discussion animée.

— Évidemment, dit-il, corriger les forçats, cela est très joli. Je m'y efforce moi-même ; mais c'est la première fois que j'entends dire que ce peuple soit sensible à autre chose qu'à la crainte et aux punitions de tout ordre. A vrai dire, je suis loin de soutenir, par exemple, les châtiments corporels ; je l'ai dit souvent aux détenus. Si vous voulez, même, je suis, en principe, adversaire du fouet et des verges : à quoi cela sert-il ? Qu'est-ce que cela signifie pour des artistes comme ceux-là ? L'arsenal de punitions que j'ai dans les mains suffit bien sans celles-là. . . Je le répète, par nature, je ne suis nullement cruel. Seulement, en toute chose, je m'en tiens à la stricte légalité, à la lettre de la loi. Voilà pourquoi je ne vois pas d'autres moyens de correction que ceux que m'indiquent les instructions. Tous ceux qui, actuellement, s'occupent pratiquement de la question pénitentiaire, ne reconnaissent qu'un moyen d'action : la crainte, et je suis de leur avis. Tout le reste, tout ce que vous ajoutez, ce sont de simples suppositions. Non, avec ces petits livres-là, vous ne m'améliorerez p^s

LOUTCHEZAROP 22 1

des gens comme ça. 11 y a déjà dix ans que je vis en Sibérie, et je les connais mieux que vous : ce sont des canailles corrompues jusqu'à la moelle des os. D'ailleurs, essayez : jusqu'à ce que mes chefs m'aient éclairci cette question, je consens à vous laisser quelques-uns de ces livres. Evidemment, ils ne feront pas de bien, mais je pense qu'ils ne feront pas grand mal.

— Alors, lesquels me laissez-vous ?

— Mais, ceux-ci : Gogol, deux volumes ; Pouchkine, Lermontof,.. quoique les vers, à mon avis, ne conviennent guère à la prison... Allons, soit, pour un temps... Othello, le Roi Lear,., je ne me rappelle plus ce que c'est, mais probablement, je peux vous donner ça ; Kostomarof, Mordovsef... de l'histoire... soit ! Mais, tenez, ces écrivains étrangers, je ne peux pas vous les donner : Hugo, Dickens... J'avoue que je ne les connais pas du tout. Non, non, je ne peux pas ! N'insistez pas !

— Mais, Flammarion, pourquoi ne peut-on pas me le laisser ?

■ — Cette machine sur le ciel, sur les étoiles ?. . Non, il est absolument impossible que je vous donne ça. Le ciel, c'est quelque chose de délicat : je ne peux nullement assumer le rôle d'un censeur spirituel... Et puis, savez-vous ? Eh bien, écrivez à votre maman de ne plus vous envoyer de livres ; à quoi bon? c'est bien assez de ceux-ci !

Je m'inclinai et je me hâtai de sortir avec mon paquet de livres dans les bras. Loutchézarof eut l'amabilité de me reconduire lui-même par la belle entrée. Je volais vers la prison ne me sentant pas de joie, craignant à chaque seconde que le capitaine se ravisât et me rappelât. Mais il était déjà intéressé par autre chose : j'entendis qu'il criait bruyamment après quelqu'un :

— Qu est-ce que c'est que ce désordre-là ? En voilà des saletés dans la cour ! Allons, qu'on me balaye ça ! Est-ce qu'on veut du cachot, par hasard!

Dans la cour, je fus entouré par une foule de prisonniers.

— Nikolaïtch. des livres ! Ah ! mes amis, il a des livres !

— Donne-nous en, donne-nous en, Nikolaitch. pour la deuxième chambrée : rien qu'un, le plus petit !

— En voilà des livres !... Hein, les enfants, il doit y en avoir de T esprit là-dedans !

— Donne ! donnes-en ici !

— Il va falloir maintenant te déchirer, Nikolaitch : de toute notre chambrée, il n'y en a qu'un qui lise, et encore, en épelant.

— Je vous en prie, un petit livre, Ivan Nikolaitch !

— Voyons, est-ce que tu es plus sacré que les autres ?

— Allons, allons, calmez-vous : je contenterai tout le monde. Nous partagerons avec justice. Allons dans ma salle.

Presque toute la prison m'assiégea moi et mes livres.

— Voyons, les enfants, ne touchez pas aux livres ! laissez un peu Ivan Nikolaitch tranquille ; tenez, il est tout en sueur déjà ! dit le staroste commun loukhorief, un colosse à la physionomie énergique : lui-même s'assit à côté de moi en écartant le troupeau.

— Vous allez nous lire tout de suite (juelque chose, Nikolaitch, ajouta-t-il.

— Tout de suite ! Tout de suite ! cria-t-on en chœur. Je pris un des volumes de Pouchkine et ouvris à la

page des Frères brigands. Tous se turent. Je commençai :

« Ce n'est pas un vol de corbeaux qui s'attachent — A ces

LOUTCHÉZAROF 223

)) cadavres pourrissants. — Au-delà de la Volga, la nuit, » autour des feux. — S'est rassemblée une troupe d'aventu - » riers. — Quel mélange de visages et d'habits. — De races, de » langues et de conditions! »

— C'est de nous qu'il parle ! s'écrièrent quelques voix. Tous les visages s'animèrent et prirent une expression joyeuse.

M — Parfois, l'hiver, dans la nuit sombre, — Nous attelons » l'aventureuse troïka, — Nous chantons, nous siftlons, et, » comme des flèches, — Nous volons sur la neige épaisse. »

A ces mots, quelques prisonniers se mirent à danser, loukhorief les fit taire ; mais lorsque je continuai :

« Qui donc ne craignait de nous rencontrer ? — Nous » voyons dans la taverne des lumières : — Vite, aux portes, » et nous frappons ! — Nous appelons très haut la patronne, » — Nous ent-rons : tout est gratis ! Nous buvons, nous man- » geons, — Et nous caressons les belles ! »

Il sauta tout à coup lui-même de sa place, mit ses poings sur ses hanches, frappa les talons, et, dans un élan d'enthousiasme, prononça une telle parole, que, malgré moi, je m'arrêtai confondu.

— Tiens, c'est justement comme j'ai fait avec Marof sur rOlekma ! s'écria-t-il.

J'avoue que je n'attendais pas cet effet. Je fus honteux, pour moi et pour Pouchkine, pour moi surtout, qui avais choisi, pour un premier début, une pièce aussi peu appropriée, sans réfléchir à l'auditoire auquel j'avais aflaire. J'étais sur le point de m' arrêter pour lire autre chose, mais de telles protestations s'élevèrent, que je dus terminer la pièce. Un gardien arriva au bruit.

— Qu'est-ce que c'est que ce conciliabule ? s'écria-t-il. Allons, dans vos salles ! Vous voulez qu'on vous renferme à clef?

loukhorief et quelques autres prisonniers influents se précipitèrent pour le calmer.

— Kcoutez vous-même la lecture. Non ! la façon dont lit Nikolaitch, cest tout simplement délicieux ! N'hésitez pas : c'est le directeur lui-même qui a envoyé les livres.

Le gardien se tut et s'approcha aussi avec curiosité. Je Continuai les Frères Brignnds. La fin du poème était peu o^aie : un nuage de tristesse et de réflexion obscurcit pour une minute le visage de mes insouciants auditeurs.

Mais cela ne dura pas longtemps : leur gaité reparut, et ils témoignèrent un nouvel enthousiasme pour le début du récit. Après cela, je lus encore le Conte de la princesse morte, qui plut aussi beaucoup, mais ne provoqua pas une seule remarque cynique. Le gardien ordonna alors à tous de regagner leurs salles respectives. De tous cotés, des mains se tendaient vers moi pour avoir des livres : im grand nombre demandaient les Frères Brigands.'

— Je vais les apprendre par cœur, Ivan Nikolaévitch ! s'écria triomphalement Rakitine. qui venait seulement de commencer à apprendre l'alphabet.

Je distribuai les livres, ne conservant pour ma chambrée que Pouchkine.

Durant ce premier soir, dans la plupart des chambrées, la lecture se prolongea jusque vers minuit, si bien que le gardien dut intervenir. J'eus très peur que ce désordre, rapporté à Loutchézarof. ne lui fît retirer les livres. Par bonheur, c'était une période de libéralisme : il y avait longtemps que les gardiens n'étaient plus si ponctuels, et le nôtre ne fit pas son rapport. Toute la soirée, je lus à

LOUTCHEZAROF 22.)

mes compagnons da Pouchkine, au point d'être complètement enroue. De toute la chambrée, ce fut Gontcharof qui s'endormit le premier : son esprit pratique était totalement incapable d'attention.

Pas mal plus tard s'endormirent Nikifor et Tarbagane. Tous les autres écoutèrent avec un avide intérêt : ils étaient prêts à mépuiser jusqu'au bout. Tchirok. surtout, était agité, et paraissait très comique dans sa curiosité. Toute la soirée, il resta assis près de moi, avec une attention soutenue, avec une expression extrêmement rusée de ses yeux gris, et le front ridé par un effort de pensée. L'excès de sentiment le faisait de temps en temps se remuer sur sa planche et se gratter le ventre. Malakhof écoutait d'un air grave et sérieux, mais était incapable lui aussi de cacher son enthousiasme, se frappait sur les côtes, se laissait aller à un rire enfantin, et faisait des remarques plus souvent que les autres. Gandorine, Sémionof, Vladimirof et Michel Bourenkof écoutaient avec attention, mais en silence. Tarbagane, qui avait envie de dormir, regardait tout le monde, et faisait de temps à autre à tort et à travers sa réplique habituelle : « Ça vaut mieux ! » Mes élèves écoutèrent se soir-là avec attention, mais, dans la suite, une grande querelle s'éleva entre eux et la chambrée : ils préféraient égoïstement étudier, tandis que la chambrée désirait une lecture. Ce fut l'origine de bien des scènes drôles, mais de quelques-unes aussi qui furent pénibles. . .

Loutchézarof n'aimait pas que, dans sa prison.

il y eût un trop grand nombre de malades, et l'officier de santé, cet ivrogne qui n'entrait guère à la prison que pour boire ou emporter de la pharmacie une bouteille d'alcool, répondait exactement à ses désirs : avec lui, il n'y avait jamais plus de la moitié des lits du lazaret qui fussent occupés, et, s'il était impossible de ne pas accepter quelqu'un des prisonniers qui venait de tomber malade, on en sortait immanquablement un autre, convalescent, si faible qu'il pût être. En outre, le capitaine n'aimait pas qu'il y eût dans sa prison des hommes inaptes aux durs travaux manuels.

— Ma prison, disait-il, est une prison de travail, et non pas une maison de retraite. Ce n'est pas ma faute, si l'on m'envoie des vieillards, des malades et des impotents. Par conséquent, je ne veux reconnaître aucune inaptitude physique. Tous sans exception doivent aller au travail, s'ils ne sont pas à l'hôpital.

Et en réalité, il trouvait moj^en d'imaginer une occupation quelconque, même pour des vieillards impotents. En outre, il avait l'opinion préconçue, et souvent très fausse, que les starostes de chambrée, les videurs de baquets, etc., avaient un travail très léger qui convenait tout à fait aux détenus les plus faibles; il ne manquait pas de nommer à ces postes des hommes de cette catégorie. Pourtant, ces fonctions étaient parmi les plus lourdes et les plus délicates. Deux fois par semaine, les videurs de baquets et les starostes étaient obligés de laver les tables

SHAH-LAAIAS 22^

les bancs, les planches et les planchers, en rampant sur les genoux avec le torchon à la main, car il était défendu de se servir des balais appropriés. Les salles devaient briller comme des miroirs. Les starostes étaient forcés d'éplucher tous les jours les pommes déterre à la cuisine, et lorsque le nombre des prisonniers diminua, de charrier de l'eau et du bois. Pendant l'été, ils avaient pour fonction de planter et d'arroser des choux dans le jardin. Lorsqu'on nommait un staroste de salle, on ne faisait jamais faire par l'officier de santé de recherches sur la santé des candidats ; aussi arriva t-il plus d'une fois que des syphilitiques et des phtisiques évidents lavaient notre vaisselle et nous partageaient le pain et la viande. D'abord, les videurs de baquets étaient des volontaires ; mais ensuite. Loutchézarof cessa de s'inquiéter du désir ou de la répulsion que manifestaient les prisonniers pour cette fonction, et se mit à envoyer au cachot ceux qui refusaient de la remplir. Bientôt, il en vint, je ne sais pourquoi, à se figurer que ce travail était comme fait exprès pour les <( Tatares », parmi lesquels, comme les sauterelles, il confondait les vrais Tatares, les indigènes caucasiens et les Sartes. Ce fait fut l'occasion d'une histoire très triste qui se termina tragiquement pour l'un d'entre nous, et ouvrit pour la prison une ère plus sombre.

Il y avait à Chélai un Lesghien étrange qui commençait déjà à grisonner ; il s'était évadé plusieurs fois du bagne et avait été à cette occasion plusieurs fois mutilé et blessé par des balles et des coups de baïonnette ; c'était un homme évidemment faible et maladif. Seulement, les grands yeux noirs de Shah-Lamas, qui regardaient fièrement du haut d'un magnifique nez aquilin, disaient une indomptable énergie intérieure et une haine vivace pour

les ennemis russes. Il était peu fait pour les travaux physiques, et c'est sur lui que s'arrêta le choix de Loutchézarof, un soir que, pendant l'appel, il apprit que l'un des videurs de baquets venait de tomber malade et d'entrer à l'hôpital.

— Eh bien, il faut nommer ce vieux-là, tit-il en montrant Shah-Lamas au gardien : c'est justement un travail de Tatare.

Et sur ces mots, il sortit majestueusement de la salle. Shah-Lamas, lorsqu'il apprit de ses compagnons ce qu'on avait dit, resta d'abord muet de surprise et de colère, puis se mit à crier tout haut en mauvais russe :

— Non ! — videur de baquets î travail tatare ? Moi montrer à toi le Caucase, travail tatare ! Tout de suite, je te couperai la tète !

On eut de la peine à le calmer et à le décider à s'inscrire le lendemain comme malade sans faire d'autre histoire. De cette façon-là, il parvint en effet à s'épargner pendant quelque temps le travail désagréable. Mais ensuite, les gardiens, se rappelant l'ordi^e du directeur, nommèrent de nouveau le Lesghien comme videur de baquets. Shah-Lamas refusa carrément. Pour la peine, on le mit au cachot, et, quand il en sortit, on lui ordonna de nouveau de charrier les baquets.

En partant ce jour-là pour la mine, j'étais persuadé que Shah-Lamas refuserait de nouveau, et j'attendais, je l'avoue, avec une certaine curiosité, l'issue de cette lutte de la direction avec l'entêté Caucasien. Lorsque je revins du travail, je compris, dès la porte, qu'il s'était passé dans la prison quelque chose d'insolite. On nous fouilla avec un soin et une grossièreté qu'on n'avait pas montrés depuis

longtemps ; on nous enleva à tous nos chaudrons et nos sacs.

— Mais dans quoi allons-nous boire le thé ? demandâmes-nous.

— Pour le thé de l'administration, l'administration donne des tasses, répondit le gardien de service ; — or, avoir du thé à soi est défendu.

— Comment, défendu? Quand ça? Pourquoi ça?

— Vous allez apprendre ça là-bas.

Nous nous précipitâmes dans la cour de la prison pour apprendre ce qui s'était passé. Nous nous aperçûmes que, comme à notre arrivée à Chélaï, les portes des salles étaient de nouveau fermées à clef. Au judas de ma salle se montrait le visage enQé de Tarbagane, qui, évidemment, brûlait d'impatience de m'apprendre la grande nouvelle : «lerrière lui, remuaient les moustaches rousses de Gnouss. A peine le gardien nous eût-il fait entrer, que mes deux compagnons se mirent à parler.

— Voyons, pas tous à la fois ! qu'y a-t-il ?

— On a presque tué Six- Yeux, s'écria lachka.

— On ne l'a pas tué, mais on l'a régalé, corrigea Gnouss.

— Gomment cela ?

— Shah- Lamas a de noiiveau refusé de prendre le baquet. On prévient Six-Yeux ; il s'amène en personne à la prison : « Qu'est-ce que c'est, fait-il, désobéissance à la volonté du Directeur ? Sais-tu ce qu'on donne pour refus de travail? » Alors le Tcherkesse, qui, à ce moment-là, coupait du pain sur sa planche, et s'apprêtait à déjeuner : (( Moi, dit-il, tiens, voilà ce que je sais, » et il fait un mouvement. . . Mais à partir de ce moment-là, les sauterelles ne sont pas d'accord, parce qu'il n'y avait personne dans

'2'5o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

la salle à cette heure-là. Les uns disent qu'il a donné un coup de couteau à Six Yeux, les autres qu'il Ta tapé avec le pain. C'est plutôt avec son couteau...

— Et, mes amis, on a mis à l'ombre les quatre forgerons, ajouta Gnouss.

— Gomment ça, les quatre forgerons ? Pourquoi ?

— Eh bien, et le couteau ? Où l'avait-il pris? Les gardiens ont tout de suite déclaré que c'était un travail de forgeron; et puis, eux aussi, les gardiens, ils vont joliment trinquer.

— Nous allons tous trinquer, maintenant, dit tristement Nikifor Bourenkof : comme on a déjà commencé par prendre Jes chaudrons. . .

— Va donc, poule mouillée, lui cria Sémionof: on devrait pleurer de ce qu'on n'a pas ouvert le ventre à Six- Yeux. et voilà que lui, il s'occupe des chaudrons ! Qu'est-ce que tu es ? Un forçat ? Est-ce que tu es venu au bagne pour boire du thé ? Est-ce que ce n'est pas toi qui volais dans les caravanes? Les voilà bien !.. On a pris le chaudron, et voilà qu'il a peur ! . . .

Cette opinion de Sémionof donna aussitôt le ton à la chambrée et détermina la façon dont il convenait de considérer l'acte de Shah-Lamas. Tous, au premier abord, compatirent avec lui et regrettèrent l'insuccès de sa tentative. Tarbagane, cependant, reprenait :

— Aussitôt qu'on l'a eu mené au cachot, on a fermé toutes les salles à clef. J'étais à la cuisine, et le gardien de service m'a pris par le collet pour me flanquer dehors. Alors, on a commencé les perquisitions. On a tout cherché et tout retourné. Les chaudrons, le:> tasses, tout, on a tout pris. Là où on a trouvé un chiffon superflu, des aiguilles, du fil. on a tout balayé. On a aussi pincé quelques petits

SHAH-LAMAS q3i

couteaux. Et ils ont emporté aussi les livres d'Ivan Nikolaévitch !

— Comment ! mes livres aussi ? m'écriai-je, profondément attristé de voir que nos soirées si douces avaient si peu duré.

— Tous, jusqu'au dernier : il n'y a que la Bible qu'ils n'aient pas touchée. On dit qu'on va encore nous remettre les fers à tous.

Tous, involontairement, baissèrent la tête.

— Ah, sacré Chélaï ! reprit Nikifor : j'avais caché dans une petite fente un tout petit bout de crayon, ils me l'ont enlevé aussi. Ça les gênait bien, hein !

— Ils avaient peur que tu ne crèves les yeux à Loutchézarof, plaisanta quelqu'un.

— Non, ils avaient peur que tù n'écrives à tes parents dans l'autre monde.

Nous nous mîmes à examiner et à démêler nos paillasses et nos affaires qui avaient été entassées sans ordre dans un tas, impatients de savoir ce qu'on nous avait pris ou laissé. Hélas! le pillage était complet!. . Bien plus, Malakhof, en revenant le soir de l'atelier, apporta une nouvelle peu consolante : on songeait à distribuer les chambrées dans un ordre nouveau. Après avoir, pendant plusieurs mois, pris l'habitude de vivre avec certains hommes, avec certaines murailles et certaines planches, il était extrêmement désagréable de se trouver tout à coup dans une chambre nouvelle, à côté d'autres hommes que l'on connaissait à peine, et avec lesquels il allait falloir s'entendre et s'habituer.

— Eh bien, c'est la libération conditionnelle qui nous sourit, maintenant ! ajouta Paramon, en secouant sa pipe contre sa planche. Il s'attendait lui-même à être prompte-

ment libéré, et, dans sa voix, on sentait du chagrin. Beaucoup d'autres éprouvaient le même regret (Gandoriiie, Tarbagane et Pestrof attendaient également leur libération), et, sans doute, l'auraient exprimé, s'ils n'avaient eu peur d'e Sémionof : tous voyaient bien son regard brillant, moqueur et méchant attaché sur eux, et ils se taisaient. Seul, Gandorine respirait avec peine et murmurait quel que prière.

On se rendit à l'appel du soir avec un tremblement involontaire. Nous étions persuadés qu'on nous ferait subir encore quelque désagrément. Nous attendions Loutchézarof lui-même. . . En effet, il se montra, entouré de sa pompe et de sa majesté ordinaires. Plus majestueusement que jamais, son manteau d'uniforme s'étalait sur ses épaules, et sa blanche toque de fourrure lui couvrait la tête. Son visage était violet, et les longues pointes de ses moustaches rousses pendaient d'un air menaçant.

Il ne nous permit pas de nous couvrir, et lorsque, après la prière, tout le monde retenant sa respiration, il se fit un silence de mort, il resta longtemps silencieux, examinant lentement la ligne des têtes rasées.

— Voilà ! commença-t-il enfin comme à l'ordinaire, — et notre cœur se serra. — Un artiste comme vous a commis sur moi aujourd'hui un impudent attentat ! Cet artiste-là ne savait pas, probablement, que je ne suis pas poltron, que je suis toujours armé et prêt à brûler la cervelle au premier qui essaiera de m'offenser. Naturellement, il sera puni comme il le mérite ; mais, vous tous aussi... oui, tous ! vous apparaissez à mes yeux comme responsables de son crime Et, avant tout, est responsable le staroste de la salle où il vivait. 11 ne pouvait ignorer qu'il se trouvait dans cette salle un couteau, objet défendu par la loi, et aussi

que cet artiste était capable de se livrer à l'acte... à l'acte qu'il a commis. En même temps, je rends responsable toute la chambrée n" 7. Par suite, je déclare que toute cette chambrée est aux arrêts pour un mois, c'est-à-dire privée de tabac, de thé et de promenade pour ce temps-là, et condamnée à pofter des fers aux pieds et aux mains. Quant au staroste. il sera en outre enfermé au cachot noir pour une semaine Voilà pour la salle n** 7. Mais toute la prison est coupable aussi. Au cours des perquisitions faites aujourd'hui par mon ordre, on a trouvé partout des couteaux. Celui qui les a faits sera puni à part. En attendant, dès demain vous serez tous remis aux fers, et vos salles seront désormais fermées à Clef. Vous n'avez pas su profiter de ma bonté ; eh bien, maintenant, faites sonner vos bracelets! Je vous enlève aussi les livres que... j'allais vous laisser en raison de la demande qui m'était faite. . . par un homme instruit qui rêvait, au moyen de ces livres, de vous enseigner un peu à vivre. On m'a dit qu'ils vous égayaient et vous intéressaient ; mais des artistes comme vous ne méritent pas qu'on s'occupe d'eux ni qu'on ait la moindre indulgence. Pour finir, encore ceci. Plusieurs d'entre vous ont déjà terminé leur temps et allaient entrer en libération conditionnelle ; mais sachez ceci : personne ne sera relâché avant que je voie un repentir sincère et un complet amendement. Les devoirs des starostes de salle sont spécialement nombreux et importants : ils n'ont pas seulement à tenir les salles en ordre et bien propres, mais ils doivent encore surveiller la bonne conduite des compagnons qui vivent avec eux. A la moindre histoire analogue à celle d'aujourd'hui, c'est à eux d'abord que je m'en prendrai.... Gardien, lisez

Tordre de travail, à l'exception de la salle n° 7, qui est aux arrêts.

En nous reconduisant dans les salles, on observa les nouvelles règles ; on ferma immédiatement la porte à clef, et on ne l'ouvrit que devant Loutchézarof pour sa visite. Alors, les gardiens se précipitaient en avant dans la salle, entourant d'un étroit cordon les sauterelles intimidées. Le brave capitaine s'avançait jusqu'au milieu de la salle, jetant sur les forçats des regards menaçants, et s'éloignait dans le même silence écrasant.

Nous passâmes tous tristement et silencieusement cette soirée fatale. Mes élèves étaient écrasés et irrités, et se couchèrent aussitôt ; Gandorine ne raconta pas à Tarbagane ses contes habituels, et pria longtemps à genoux, en frappant bruyamment le front contre le sol ; d'ailleurs Tarbagane lui-même ne pensait pas aux contes. Malakhof essaya bien de taire croire qu'il s'en moquait pas mal, et voulut agacer Tchirok, mais celui-ci linjuria et l'envoya coucher. Gontcharof lui-même ne raisonna pas ce soir-là et sendormit vite.

Les nouvelles rigueurs provoquèrent chez les forçats divers courants d'opinion : les uns, par conviction ou par pose, affectaient d'approuver Shah-Lamas ; les autres, inquiets de leur libération compromise, le maudissaient. Ce fut ce dernier parti qui l'emporta. La raison principale était que Shah-Lamas était Mahométan : or, il existe toujours, au bagne, une inimitié entre les Mahométans et les Russes. Quant à l'affaire elle-même, elle fut conduite par

un jeune fonctionnaire qui vint faire une enquête superficielle. Le vieux Shah-Lamas fut jeté sur une voiture, à peine couvert d'un manteau, malgré le grand froid, et conduit à Zérentouï ; il expira peu après son arrivée.

...Durant cette période, la mine était pour moi le seul lieu où je pusse respirer et avoir un repos moral relatif. Depuis longtemps, Piotre Pétrovitch m'avait transporté du puits dans la galerie, où il faisait plus chaud, et où la pierre était bien plus tendre. Là, j'arrivais sans trop de fatigue à creuser quarante ou quarante-cinq centimètres par jour. Seul l'abatage était difficile, aussi plaçait-on d'ordinaire avec moi quelque compagnon très fort comme Sémionof : parfois aussi c'était Rakitine qui m'accompagnait.

La galerie était fort étroite et ne demandait pas beaucoup de travail ; il y fallait seulement deux hommes pour creuser, et un pour abattre et pour emporter sur un wagonnet le minerai abattu; de temps à autre, il fallait des charpentiers pour soutenir la galerie. De la sorte, je travaillais généralement complètement seul, car ceux qui creusaient avec moi finissaient leur tâche bien plus tôt et s'en allaient dans le ciel, tandis que je continuais à taper mon marteau parfois jusqu'à l'heure du départ.

On était infiniment mieux dans la galerie que dans le puits : l'hiver il y faisait beaucoup plus chaud qu'à Pair libre, et l'été, bien qu'il y fît assez frais, du moins, on y était au sec, tandis que dans les puits, l'eau froide coulait de partout, et vous tombait dans le cou et dans les bottes. Je me rappelle avec vivacité les longues, longues heures que je passais là, assis tout seul dans mon domaine souterrain. La chandelle collée à une pierre éclairait faiblement de sa flamme qui s'allongeait ou s'éteignait

i>36 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

presque à toute minute: à droite et à gauche s'élevaient les parois de granit du corridor : au-dessus de ma tête était suspendu le plafond inégal, ce plafond de pierre qui. seniblait-il. allait s'écrouler... De mon temps, il n'y eut pas à Chélaï un seul véritable tremblement de terre : mais auti'efois il y en avait eu fréquemment, et ils avaient t'ait naître des légendes qiie me racontait le vieux gardien <le la maisonnette. Il racontait, comme les sauterelles, qiii\ y avait eu autrefois un éboulement qui avait enseveli plusieurs dizaines de forçats : mais il reportait cet événement a un passé plus éloigné que ne faisaient mes compagnons. Avec le temps, je m'étais rapproché de ce vieillard qui. au début, m'avait paru peu sympathique, voire même un peu faux, et que les prisonniers appelaient (( l'Esprit de la montagne )) ; je trouvais en lui un pauvre être abattu, abandonné de tous, et qui inspirait une involontaire compassion. Son horizon intellectuel n'était pas large : dans le passé. Razguildièief, dans le présent et dans l'avenir, un perpétuel souci des misérables dix roubles (3o fr.) que lui payait par mois l'entrepreneur Monakhof, pour remplir ses fonctions de gardien. Il avait des parents à leur aise, qui n'hésitaient pas à le forcer, lui, vieillard de soixante-dix ans, à vivre de son travail. Par bonheur, éprouvé au feu de la terrible période de Razguildièief, il était encore solide et bien portant, bien qu'il ne se nourrît que de pain et de mauvais thé. Il donnait tous ses gages à la famille de son plus jeune fils, dont le ménage n'allait pas fort. Nous bava»'dions longtemps, les jours où mon travail finissait de bonne heure. Il racontait des choses terribles, du temps de Razguildièief, du travail si lourd, parfois même écrasant, que l'on faisait à Kara, des prisonniers qui tombaient malades et qui

mouraient, du temps du choléra, où par centaines on les emportait au cimetière, avant même qu'ils fussent morts. Les forçats étaient victimes d'injustices et d injures révoltantes. Pendant le travail, il était défendu de se reposer, de fumer, de manger : lorsqu'on avait faim, il fallait se cacher pour mordre dans un morceau de pain dissimulé dans son manteau.

— Est-il possible que Razguildièief n'eût jamais quelques accès de bonté ? demandai-je un jour.

Le vieillard se réveilla : son visage ridé s'égaya d'un sourire, et ses petits yeux se mirent à briller.

— Comment donc ! Mais si ! La bête elle-même a de bons moments. Tiens, une fois, je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, un jour où il pleuvait, où il pleuvait ! Avec un camarade, nous étions restés pendant toute la journée jusqu'aux genoux dans la fosse; nous étions trempés, nous avions froid ; c'est à grand'peine que, le soir, nous étions arrivés à finir la tâche. Et alors, nous partons, et mon camarade me dit : u Dis donc, vieux, si on chantait un peu ! » Alors, on se met à chanter :

Au-delà du gué paisible de la rivière,

Voilà l'herbe qui s'agite dans les champs ;

Je me .««uis agité, moi aussi, hardi aventurier...

C'est le service du tsar qui m'a poussé ici,

Le service du tsar, et de l'Élat ;

Il est dur, pour moi, le service du tsar,

Ce service du matin au soir,

Et du soir jusqu'à minuit !

A minuit, les étoiles tombent dispersées du ciel...

Elle est tombée dispersée, notre forte armée.

Notre torte armée, la colonne de Rasguildièief,

Et dans les ravins, dans les grands ravins.

Et dans les puits de mine, dans les puits profonds...

La chanson est très longue, je ne sais plus comment c'est, après ça. Et alors, nous chantions ; tout à coup nous entendons : « Qui est-ce qui chante, là-bas ? Qu'on vienne ici ! » Nous regardons : sur le perron de la maison, il y avait un homme. On s'approche, on ôte sa toque, et nous voyons que c'est le Colonel lui-même. « Vous êtes saouls, quoi donc? » demande-t-il. — Pas du tout ! nous répondons, Votre Honneur ! on a fini le travail, on s'en retourne à la prison. — (( Quelle joie avez-vous donc pour chanter comme ça ?» — Comment, quelle joie, disons-nous ? Nous sommes trempés jusqu'aux os, nous sommes gelés, morts de faim ; mais, au moins, la tâche est finie. Nous allons rentrer à la prison, nous chauffer et nous sécher.

— « Tenez, dit-il, suivez-moi !» — Et voilà qu'il nous conduit tous les deux dans sa maison. Eh bien, qu'on se dit, nous allons en voir! Il nous conduit dans une grande chambre et nous montre une table : « Asseyez-vous, fait-il, vous serez mes hôtes». Alors, il appelle son cuisinier et lui ordonne de nous donner à dîner, d'apporter tout ce qui était dans la maison. Lui-même, il nous verse à chacun un grand verre d'eau-de-vie. « Buvez! » dit-il! Pas moyen de désobéir : nous buvons. A force de peur, nous ne savions pas ce que nous faisions. Mais lui, voilà qu'il nous reverse encore un verre : « Buvez encore ! »

Non, disons-nous, c'est assez. Votre Honneur, sans ça, nous nous saoulerons, et demain, on ne pourra pas aller au travail. — « Ça ne fait rien, dit-il, j'en réponds. Rappelezvous comment Razguildièief a régalé sa forte armée ». Alors, il prend un papier, écrit dessus quelque chose, et me le fourre dans le pli de mon manteau : « Tu montreras ça demain matin au gardien de service ». Comment nous sommes rentrés, ma foi, je n'en sais rien. Nous étions un J

peu saouls tous les deux, parce que pour un homme affaibli, il n'y a ])as besoin de grand chose. Le matin, de très bonne heure, on nous réveille pour le travail. On me secoue aussi, et moi je n'y comprends rien. Je ne peux pas remuer la langue, seulement je fourre la main dans le pli de mon paletot, et je dis : tenez ! Le gardien de service regarde le billet: il en a bâillé, ma foi: « Dis donc, toi, qu'il fait, Razguildièief lui-même t'exempte de travail pour aujourd'hui »...

Je me trouvais dans une situation pénible les jours où Ton faisait l'abatage; car, pour ce travail, je sentais ma parfaite impuissance. On m'adjoignait d'ordinaire un forçat très solide, le plus souvent Sémionof, parfois aussi, Rakitine.

Je me rappelle non sans plaisir les jours où je travaillais dans la galerie avec le Grelot de bois. Le travail marchait plus lentement, mais par contre, c'était beaucoup plus gai. Même lorsque Rakitine était mélancolique et disposé aux effusions philosophiques et lyriques, par quelque mot ou quelque saillie il chassait aussitôt de moi toute trace de tristesse. Parfois il se taisait, et semblait ne rien faire ; mais il suffisait de le regarder pour se rappeler quelque chose de gai et pour rire de tout son cœur. Un jour, il se trouva dans une situation vraiment tragique. Après avoir creusé une trentaine de centimètres, il fit tout à coup la découverte la plus lamentable.

— Ivan Nikolaévitch ! Eh. Ivan Nikolaévitch ! me cria-t-il d'un ton plaintif : j'en ai un malheur !

— Quel malheur ?

24o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

— Tenez, regardez donc la pierre: voilà qu'elle bouge. 11 s'en faut d'un rien qu'elle tombe !

— Eh bien, et puis ? C'est tant mieux : Piotre Pétrovitch épargnera une cartouche : vous creuserez ailleurs.

— Je creu-se-rai ail-leurs ! Vous n'y pensez pas ! Est-ce qu'ils comprendront ça ? Est-ce qu'ils en seront capables ? On me flanquera un savon parce que j'ai creusé où il no fallait pas ; ils me feront même peut être un rapport !

— Mais ça ne s'est jamais fait encore : Piotre Pétrovitch n'est pas un homme à ça.

— Tous, en attendant, sont de braves gens ! Mais, voyez-vous, Ivan Nikolaévitch, une brebis blanche ou noire, c'est le même esprit. Oh, je ne pleurerais pas, s'ils crevaient tous ce soir, et si demain ils avaient tous disparu ! Non, très honoré Monsieur, avec tous ces gens-là. il vaut mieux prendre ses précautions.

— Mais enfin, vous aurez beau faire, cette pierre-là va tomber. Regardez donc quelle fissure.

— Tss ! ne la remuez pas, malheur ! Est-ce qu'elle osern tomber avec nous, Ivan Nikolaévitch ? Dans les mains de légor Alexéévitch Rakitine ? Et trente des centimètres de mon travail sanglant seraient perdus! Non, jamais... Oye ! Oye ! Oye ! elle va tomber, Ivan Nikolaévitch, par Dieu, elle va tomber ! . . . Tenez, tenez, elle va tomber ! . . . Il va falloir la retenir avec le genou î Et je n'avais plus que cinq centimètres à faire !

Et avec une expression drôlement sérieuse et triste, il se met à creuser tout doucement, en soutenant avec son genou une pierre de quarante kilos. Je riais à me tordre à ce spectacle, mais Rakitine creusait toujours, tout en bavardant, tantôt se plaignant de son sort, et maudissant le jour où il était né, tantôt passant à un accès de gaieté et

DAiNS LA GALERIE DE MINE 24 1

d'insouciance. Il finit pourtant par creuser ses trente-cinq centimètres et la pierre ne tomba pas. Il fut heureux comme un enfant, dansa, cria, fit des culbutes. Puis il s'assit, appuya la main sur sa joue, et entonna sa chanson préférée :

Sur les vagues d'argent, Sur le sable jaune, etc.

Pourtant le malheur n'était pas encore réparé : la fissure de la pierre é ait si grande que le contremaître la remarquerait certainement en venant poser le pétard. Rakitine se rendit donc en conspirateur dans le ciel, y prépara de la terre glaise, et revint luter soigneusement toutes les fentes qui entouraient son trou de mine. Piotre Pétrovitch était mis dedans.

— x\près tout, qu'est-ce qu'il faut de plus? dit Rakitine en souriant malicieusement : il faut que le trou soit prêt ; quant à sa qualité, c'est l'affaire du bon Dieu et du contremaître !

Rakitine se trouvait au nombre des quarante forçats présentés pour la libération conditionnelle, et il attendait sa sortie avec impatience. Chose étrange, je ne remarquais chez lui aucune rancune contre Shah- Lamas, dont l'attentat avait retardé le jour de sa délivrance. Il se contentait de dire : « il n'a pas eu de chance, voilà tout )) ; au lieu ds s'attrister sur le passé, il préférait rêver à l'avenir. De temps à autre, il ramenait la conversation sur la libération.

— Ah, Ivan Nikolaévitch, comme ce serait agréable ! Il y a pourtant trois ans que je ne vois pas la lumière : je suis obligé de recevoir ma femme et mon fils sous cet

accoutrement qui n'a vraiment rien d'humain : des bracelets aux pieds, et la beauté de la tète enlevée par le rasoir ! Mais lorsque je serai libéré, je m'habillerai en civil, si bien que lorsque vous me rencontrerez, vous en ferez des Ah ! et vous vous demanderez où l'on peut trouver sur terre une pareille beauté ! Vous savez, tenez, ma femme me garde dans sa malle une toque de fourrure, tenez, grande comme un chaudron...

— Mais, voyons, vous n'aimez pas votre femme? Vous dites qu'elle est vieille !

— Ah, Ivan Nikolaévitch, nous disons bien des choses : notre langue n'aime pas à s'ennuyer. Comment pourrait-on ne pas aimer sa propre femme? C'est vrai qu'elle a bien une dizaine d'années de plus que moi, et que maintenant elle a tout à fait l'air d'une vieille femme ; mais qu'est-ce que vous voulez, je suis bien obligé d'observer la loi, surtout quand je ne suis pas saoul. Quand j'ai bu. alors, c'est autre chose : lorsque cette étincelle diaboliqiie vous tombe dans la gorge, l'homme ne répond plus de lui.

— Quand vous serez libéré, comment gagnerez-vous votre vie ?

— Nous tâcherons moyen, Ivan Nikolaévitch, nous tâcherons moyen ! Primo, j'ai un penchant tout spécial pour le commerce. Secundo, ma femme est de première force pour toutes sortes de choses : la couture, la cuisine et le commerce aussi. Et surtout, Ivan Nikolaévitch, il y a là uu secret ; il faut savoir ce qu'il faut vendre.

— Quoi donc ?

— Mais justement, cette petite eau diabolique.

— C'est-à-dire de l'eau-de-vie ?

— Mais oui, justement! vous avez mis le doigt dessus !

— Mais si vous vous faites pincer, on vous refourrera en prison.

— Ah, ça, c'est au petit bonheur : tout peut arriver ; on peut me refourrer en prison, et très simplement, même ! Seulement, il faut travailler avec mon esprit. Ivan Nikolaévitch. Ah, si vous saviez tout ce que le Seigneur Dieu a fourré dans cette caboche-là ! Combien de plans de toute sorte et de réflexians y sont forgés ! Ah, je ne regrette qu'une chose : c'est de ne pas avoir vécu dans la même salle que vous et de ne pas avoir appris à lire et à écrire comme il faut. Mais tout de même, je vous remercie beaucoup de m'avoir montré la lumière. Sans vous, il ne serait venu à la tête de personne d'ici de s'occuper de livres ; tandis que maintenant, j'ai tout de même commencé à épclcr un petit peu ; il s'en faut d'un rien que je n'aie terminé les Frères Brigands : ils me l'ont enlevé, les canailles ! Quel livre superbe : je l'achèterai sûrement quand je

> serai libre. Pendant l'été, je vous apporterai des baies, } Ivan Nikolaévitch. Chaque jour, je vous en apporterai / plein une corbeille, oui, par Dieu ! Lorsque je n'aurai pas : le temps d'aller en chercher, j'enverrai ma canaille d'enfant. Il a trois ans, le jeune homme : il est temps qu'il aide son père !

— Voyons, Rakitine, n'avez-vous jamais eu envie de vous cacher derrière la colline ?

— C'est à-dire de m'évader et de retourner chez moi ? Le visage insouciant de Rakitine s'assombrit tout-àcoup et se couvrit de rides.

— Comment, si j'en ai eu envie, Ivan Nikolaévitch ! fît-il mystérieusement. Seulement, à présent, ma femme et mon fils me lient pieds et poings. Seulement, rappelezv<jus tout de même ma parole — et il se frappa énergique-

ment sur le genou — : je ne serai pas légor Rakitine si vous nentendez pas parler de moi ! J'attendrai mon moment, parce que j'ai absolument besoin d'aller chez moi !

— Et pourquoi faire?

— Ah, voilà! j'ai une petite affaire là-bas. Il y a un homme, quand je pense à lui, il me semble que mon cœur saigne ! Ou je mourrai, ou bien je lui mangerai la poitrine... tant je grincerai des dents quand je l'apercevrai !

— Cessez, Rakitine, de dire des bêtises. D'abord, il n'y a probablement pas d'homme comme celui dont vous parlez, et puis, vous ne songez nullement à vous évader.

— Qui ça, moi? Comptez dessus, Ivan Xikolaévitch ! Seulement, naturellement, il faut attendre son moment.

Un soir, en revenant à la prison après une conversation de ce genre, nous apprîmes quen notre absence on avait mis en liberté conditionnelle une quarantaine dhommes, parmi lesquels Tarbagane, Malakhof, Pestrof et Gandorine. On fit également sortir aussitôt Rakitine, qui, en partant, agita longtemps sa toque dans ma direction, en criant solennellement :

— Merci, merci pour tout, Ivan Nikolaévitch ! Xe prenez pas légor Rakitiae pour un méchant. Je vous apporterai certainement des baies. Je me jetterai aux pieds de M. le Directeur pour le prier de me laisser entrer.

Par contre, ceux qui étaient restés à la prison, eurent la désagréable surprise d'être de nouveau changés de salle : j'appris qu'on m'avait transféré au numéro i. A part les libérés, je perdais encore Gontcharof et Sémionof. qui étaient versés dans une autre salle, et aussi Gnouss et quelques autres. Il restait avec moi les frères Bourenkof, Tchirok, Vladimirof et le Chat de fer a.yecÈûmof. L'addi-

tion de cinq autres forçats porta notre nombre à douze, ce qui rendit l'atmosphère de la salle à peu près supportable. L'administration de la prison taisait de temps à autre de tels changements, se proposant, ici comme partout ailleurs, la monotonie. Ici, elle avait en vue la monotonie morale, parce qu'on supposait qu'avec le temps chacune des salles acquérerait sa physionomie et son caractère, pourrait arriver à une entente de sentiments et de pensées, qui lui permettrait de miner l'autorité des chefs, ou d'y résister. J'ai déjà dit que Loutchézarof était un grand politique et avait toutes chances d'aller loin. . .

J'éprouvais un étrange sentiment d'oltense (étrange, à dire vrai, au bagne) chaque fois qu'en arrivant à la prison j'apprenais que j'étais envoyé dans une nouvelle salle : il me semblait que l'on disposait de moi comme d'un animal que l'on change d'étable au gré d'un caprice. On dit que les prisonniers quittent avec regret la chaîne où ils ont été attachés longtemps, et je pense qu'il y a là un grain de vérité. Je me rappelle parfaitement le sombre ennui que j'éprouvais chaque fois, en me séparant par force des vieilles murailles et des vieux compagnons, et en me voyant introduit au milieu d'hommes que je connaissais à peine. J'éprouvai la même chose ce jour-là. Je regrettais inexprimablement Gontcharof, Sémionof, Tarbagane, Malakhof, et même les deux Kirghizes sauvages qui dormaient sous ma planche, et qui, assez souvent, amusaient toute la salle. Seulement, la présence de Tchirok adoucissait un peu mon chagrin ; mais il semblait aussi regretter le Diable à la panse noire (Malakhof) et Tarbagane. Depuis qu'on m'avait retiré les livres, mes élèves m'occupaient peu ; ils étaient devenus d'ailleurs plus paresseux et plus tristes, car on parlait d'un envoi au prin-

temps prochain à Tîle de Sakhaline. . . Vladiniirof. même avant cela, était mou et ennuyeux et ninspirait pas grand intérêt ni profond attachement. Enfin, je connaissais mal les deux forgerons qui, dans la salle 7, étaient restés un peu dans lombre. Quant aux nouveaux compagnons, ils m'avaient toujours semblé, pour la plupart, tristes, antipathiques, hostiles. (( Ce ne sont pas ceux de mon temps », me disais-je à part moi.

Les rigueurs provoquées par l'incident Shah-Lamas ne durèrent pas plus d'un mois, après quoi la discipline de nouveau se relâcha. Nous vîmes reparaître les chaudrons, on se remit à fermer négligemmcLt les salles ; les cartes, prises je ne sais où. firent leur apparition ; lestarosie loukhorief et d'autres Ivans trouvèrent moyen de se procurer, de temps à autre, de l'eau-de-vie. Les seules choses qui nous rappelassent la mort d'un homme étaient les fers que nous avions aux pieds et la perte de mes livres que je ne me décidais pas à redemander à Loutchézarof. D'ailleurs, dans la suite, on enleva également leurs fers aux ouvriers mineurs, en raison des accidents dont étaient fréquemment victimes dans les mines les forçats enchaînés. Ladministi ation minirre, qui, en général, témoigne infiniment d'humanité aux prisonniers, et souvent prend parti pour eux dans leurs différends avec l'administration pénitentiaire, exigea que les ouvriers n'allassent à la mine que les jambes libres. Cependant la privation de lecture à haute voix m'était très pénible,

pendant les longs soirs d'hiver : l'imagination inoccupée (les prisonniers revenait naturellement aux souvenirs de leur temps de liberté, et il me fallait, bon gré mal gré, entendre les histoires les plus affreuses, les plus sanglantes et les plus cyniques. Est-ce à cause de ma disposition d'esprit qui me faisait tout voir en sombre, ou bien pour une autre raison, du moins les souvenirs les plus noirs que j'aie conservés de mes compagnons de bagne datent de ce temps-là; c'est justement durant cette période, que les plus effroyables récits se fixèrent dans ma mémoire. Ce qui, surtout, m'effrayait dans ces histoires, c'est que je remarquais, chez la plupart des conteurs, qu'ils étaient satisfaits de leur passé et de leurs crimes; qu'ils considéraient avec une extraordinaire légèreté le sang humain versé, et qu'ils ne regrettaient qu'une chose, c'était de n'avoir pas su mieux cacher les traces de leurs méfaits. Même chez les moins corrompus je remarquais toujours une tendance à s'excuser à tout prix, et à se représenter comme d'innocents martyrs. Souvent, je penchais même vers cette idée que le remords, dans le sens élevé que les gens civilisés ajoutent à ce mot, était totalement inconnu aux forçats sortis du peuple. Toute trace de remords est effacée dans leur âme par le sentiment qu'ils supportent un châtiment et sont mallraités pour le crime commis. Au commencement de nos rapports, chaque forçat, même parmi les plus endurcis, s'efforçait de me persuader qu'il avait été condamné innocent, par la méchanceté du juge d'instruction ou de quelque témoin (des femmes, le plus souvent). Je m'habituai si bien à ces déclarations que, dans la suite, j'écoutai avec scepticisme les récits de plusieurs compa-

gnons qui, peut-être en oft'et, étaient tombés au bagne pour le crime d'autrui.

Je me souviens de nombreux récits sanglants ou terrifiants que firent devant moi, à cette époque, tels ou tels de mes compagnons. Un jour, la conversation tomba sur les morts et sur les superstitions qui y sont attachées. Un certain Sokoltsef commença une histoire relativement innocente.

— Gela se passait sur la Lena. J'étais pour la première fois en Sibérie. Nous étions poussés à bout, un camarade et moi, et tout prêts à gagner notre vie en tuant, s'il le fallait. Nous arrivons une nuit dans un grand bourg : nous voyons que, sur le bord, se trouvait une grande isba pas habitée et fermée au cadenas. Nous nous disons que c'est une chambre à provisions et qu'il y a dedans de bonnes choses à prendre. Nous forçons le cadenas et nous entrons. Dans le vestibule, rien du tout. Je dis à mon camarade: (( Reste-là et fais le guet, tandis que j'irai dans l'autre chambre pourvoir un peu ». J'entre et je craque une allumette. Je regarde : il y avait des corps de moutons... en voilà un chopin ! Alors je veux en saisir un par la tête. — Ah! que le diable l'emporte : c'était un mort î... Il y en avait là une dizaine : c'étaient sans doute des gens décédés de mort subite ou bien assassinés, et qui attendaient la constatation du docteur (i).

C'était l'hiver. Je me dis : ah ! ah I : je m'en vais te jouer un tour et t'éprouver un peu !... Je reviens vers mon camarade qui était à l'entrée. Je lui dis : Mon vieux,

(i) Ces constatations se font souvent attendre longtemps. J'ai vu, en Russie, à 3oo km. de Moscou, en plein élé, le docteur arriver seulement le sixième jour, pour constater un empoisonnement ! On peut juger par là de ce qui se passe en Sibérie!

DANS UNE NOUVELLE SALLE 24y

nous y sommes en plein : j'ai trouvé dix moutons. Allons, marche, amènes-en ici un ou deux. Mais vas-y sans feu, car on pourrait nous voir.

— Non, répond-il, sans lumière, on peut se casser la tête, donne-mbi une couple d'allumettes.

— Tiens, voilà ! — Alors il part et je fais le guet à sa place. Tout à coup, il sort de là-bas en courant comme un fou... Je lui crie : « Où vas-tu, où vas tu? » Il ne répond pas un mot et passe comme une flèche par la porte ! Je ne l'ai retrouvé que le lendemain vers midi. Resté seul, je regarde dans tous les coins, j'enlève aux cadavres leurs chemises, et je m'en vais.

— Eh bien quoi, on t'a pris ?

— Oui, on m'a pincé. Ah, j'étais encore pas malin, on a trouvé des preuves. D'ailleurs, il n'y a rien eu de spécial. On m'a retenu un mois, après quoi on m'a lâché. Naturellement, on m'a collé une trentaine de coups de verges.

— Moi, je ne suis pas comme ça : j'ai peur des morts ! dit le Chat de fer, le rimeur et le loustic bien connu dans la prison. C'est vrai, j'en ai peur. Je me demande moimême comment j'ai pu tuer et enterrer mon Tatare.

— Tu es donc venu pour un Tatare, demanda quelqu'un ?

— Oh, moi, mon vieux, c'est pour un gros monsieur, répondit-il : et c'était du bon travail ; s'il n'y avait pas eu une maudite femme, personne n'en aurait jamais rien su.

— Quelle femme ?

— Mais, la mienne !

— Ta femme? En voilà une coquine, et comment ça?

— C'est comme ca, mon vieux, elle m'a mis dedans, je

25o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

m'en souviendrai toute ma vie. C'est à elle que je dois d'être venu casser des cailloux. ^

— Eh bien, raconte un peu, le Chat de fer. pendant ^ que tu y es.

— Je veux bien ! Il y avait un colporteur tatare qui passait par notre pays. Il avait une couple de cents roubles et des marchandises pour autant.

Un jour, je dis à ma femme : « Marchande-lui donc quelque chose d'un peu cher, ça m'arrangera ». Je fais entrer le Tatare dans la cour : « Viens un peu, mon ami. j'ai un choix à faire. » Ma femme sort, et lui fait déballer dans la cour tout un tas de marchandises. Moi je commence à crier dessus : « Gomment, tu veux acheter tant que ça? Je n'ai pas de monnaie, et il ne pourra pas changer ». Comme si cela me tracassait ! — '( Eh ! dit en riant le Tatare : moi pouvoir changer à toi cent roubles si tu veux ». —Ah. c'est bien, me dis-je. Je te paierai. J'apporte de ma forge un maillet d'unedizaine delivreset je me place par derrière. Ma femme se met à marchander de plus belle. Lorsque je vois le bon moment, je brandis le maillet; et, pan ! sur la tête ! Il tombe ; alors, je lui mets une corde autour du ccm, et je le tire dans l'écurie. Ensuite, avec ma femme, nous effaçons toutes les traces en y jetant du sable, nous remettons les marchandises dans les boîtes et nous les cachons.

Nous décidons d'attendre la nuit pour tirer le Tatare jusqu'au marais et le fourrer dans l'étang. Le soir arrive. Je regarde : la lune brille tant quelle peut. Impossible de porter un cadavre : on me verrait. Je me recouche. Je m'éveille : il fait encore plus clair dans la cour. C'est une punition divine ! Je crache de colère et je me recouche encore une fois. A la fin, je m'éveille, il fait sombre. Il y a longtemps que ça devrait être comme ça ! « Dis-donc, la

DANS UNE NOUVELLE SALLE 25l

patronne, nous allons prendre une civière et l'emporter. » Mais elle, la coquine, s'entête à ne pas vouloir : u Gomment laisser l'enfant ? Il va crier, faire du bruit, on l'entendra, on viendra chez nous. Emporte-le tout seul ». Je me mets en colère: a Eh bien, dis-je, c'est bien, je l'emporterai tout seul ! » Je vais dans l'écurie. Avant ça, j'avais rudement peur des morts, mais là, je me raidis. J'entre, je le saisis, je lui attache une corde qui ramène les jambes, et je le mets dans une brouette... tenez, comme ça...

Le Chat dejer se met à genoux, montrant la position du cadavre dans sa brouette.

— Je l'emmène dehors, et je le porte dans le marais. C'était pas facile de marcher dans le marais. Quand il y avait une motte, ma brouette culbutait avec le mort. Tenez, comme ça.

Le Chat de fer tombait lui-même sur le côté.

— Mais là où il y avait davantage de mottes, mon mort tombait tout à fait hors de la brouette; qu'est-ce que vous voulez faire ? Je relevais la brouette et je le refourrais dedans !

Le narrateur se remet à genoux en disant ces mots, et toute la chambrée se roule de rire en regardant la vivante représentation.

— Alors, je continue. Tous les deux ou trois pas, mon Tatare reculbute.

Et, de nouveau, le Chat de fer se couche sur le côté, provoquant chez les spectateurs une intarissable hilarité.

— Et, longtemps encore, je me suis fait du mauvais sang, jusqu'à ce que je l'aie amené vers l'étang. Maintenant, je me dis. Dieu soit loué ! Je vais le fourrer làdedans et puis m'en retourner. Je le jette. Mais la fabrique

ne travaillait pas la nuit, et il y avait très peu d'eau dans l'étang : trente centimètres au plus (i). Mon Tatare ne veut s'enfoncer à aucun prix. Je le mets sur un côté, puis sur l'autre, il ressort toujours : rien à faire ! Alors, je ' suis obligé de le retirer, de le remettre tout mouillé dans • la brouette et de le remporter. A la fin, je l'amène dans la j fosse à laver l'or. La fosse était grande comme cette salle, ] avec de l'eau dans le fond. Je voulais le jeter là-dedans, i mais les côtés de la fosse étaient inégaux, et mon mort, ■ en tombant, s'accroche à un de ces côtés. Ma foi, je n'ai/j pas voulu descendre, j'étais en colère, j'ai craché j'ai levé \ les bras, et je suis reparti chez moi. •

Le lendemain matin, je m'en vais chez Agapof. un 1 receleur, et je m'entends avec lui pour les marchandises. Par malheur sa femme nous avait entendus. Quand on a j trouvé le Tatare dans la fosse, on a fait une perquisition i chez Agapof comme chez d'autres, et on a trouvé une demipièce d'indienne. Aussitôt, on larrête le bon type. Crac, en prison, à l'ombre ! Sa femme prend peur et me dénonce, d'après ma conversation avec son mari; moi aussi, le malin, on m'emmène ! Ma femme v ent me voir et me nomme ceux que Ton arrête encore, par exemple Klioukine, chez qui on avait trouvé un mètre d'indienne, et chez qui des témoins avaient vu entrer le Tatare ce jour-là. Lui, l'imbécile, il niait. Je me dis : ce mètre-là, c'est à notre avantage : toi, ma femme, charge-le encore. Mais là encore, une bonne affaire s'arrange pour Agapof et moi : un soldat, pour de l'eau-de-vie, consent à se dénoncer et à prendre sur lui l'assassinat. Nous nous étions déjà entendus : il

(l) Cela se passait dans le gouvernement de Perm.

recevait soixante -quinze roubles en arguent (environ 200 francs), une paire de bottes, de grandes culottes de velours, et enfin, deux chemises de soie, une rouge et une bleue. Si ma femme n'avait pas été une bête, je serais en liberté. Je l'atteiidais pour une autre entrevue. Un jour se passe, puis deux, puis trois, une semaine entière.

Ma femme ne vient toujours pas. Le juge d'instruction m'appelle et me dit : « Ta femme a avoué ». Il me lit sa déposition bien exactement. Pardi, on le sait bien, les femmes, ça n'a pas la bouche murée.

— En voilà une coquine ! Qu'est-ce qui lui est passé par la tête? Un malentendu, quoi donc?

— Justement. Après cela, elle en a pleuré aussi, elle s'est roulée à mes pieds: je pensais, m'a-t-elle dit, que tu serais mieux traité si tu avouais ! Mais, que faire ? Je l'ai eng. . . mais eng. . . ! J'ai déchargé mon âme, et je lui ai pardonné.

— Voyons, lui ai-je dit, il ne faut pas que les enfants en souffrent, et qu'après cela ils aient à se plaindre de moi : je vais te retirer de l'affaire et tout prendre sur moi. Qui fut dit fut fait : j'ai fait une déposition telle que les faits l'ont confirmée, et j'en ai reçu, moi tout seul, pour vingt ans. Mais ma femme s'est montrée bien canaille. Je pensais qu'elle me serait reconnaissante jusqu'au tombeau et qu'elle me suivrait au bagne.

Pendant que l'affaire se traînait devant le tribunal, elle était pendue à mon cou, me consolait tant qu'elle pouvait; mais quand je l'ai eu tirée du feu, elle n'est même pas venue me dire adieu. Restes-y, mon petit ami, s'est-elle dit, je t'ai fourré dans un bon sac !

Eh bien, quoi, Nikolaïtch, fit le Chat de fer, en se

tournant tout à coup vers moi, est-ce que je peux, la r..., la forcer à venir me rejoindre ?

— Gomment, la forcer ?

— Gomme ça. Est-ce qu'il n'y a pas de loi d'après laquelle un mari puisse forcer sa femme à venir, par étapes, le rejoindre au bagne?

— Non, non, il n'y a pas de loi comme ça. D'ailleurs, si elle s'est mal conduite avec vous, pourquoi la voulezvous ? Vous n'avez pas à la regretter !

— La regretter ? Ah non, alors ! Mais si elle venait ici, mon bâton la caresserait, et la caresserait si gentiment, qu'il lui rappellerait à l'avenir ce que c'est que le Chat de fer. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, Nikolaitch, de lui fabriquer comme ça une petite lettre disant que je la regrette beaucoup, afin de l'attirer ici?

— Des lettres comme ça, je n'en écris pas. Ge n'est pas à moi qu'il faut vous adresser pour ces choses-là.

— Ah! pourquoi cela? Qu'est-ce qu'il y a donc là d'étonnant ?

— 11 y a que je ne saurais être complice d'un mensonge.

— Mais ce mensonge ne serait pas pour le mal. Je ne la battrais pas à mort. Je lui ferais seulement la leçon, en guise de souvenir. Mais ensuite, on se remettrait à vivre. Ge que je regrette le plus, c'est les enfants. Ge serait le moment d'apprendre le métier à l'aîné. Et moi aussi, je serais libéré plus tôt, je recommencerais à être un homme. J'avais du moins un but dans la vie. Mais maintenant, qu'est-ce que je suis ? Une âme perdue, voilà tout. Quand je partirai d'ici, ou bien je m'en irai vagabonder, ou bien je me remettrai dans quelque nouvelle atlaire. Mais, sans ma femme, comment faire venir ici les petits ?

Dans la suite, je me convainquis que le Chat de fer

avait en partie raison. S'il avait eu encore quelque but dans la vie, il aurait pu se remettre dans le droit chemin. Il avait dans le caractère quelques très beaux côtés. Lorsqu'il avait donné sa parole à un camarade, on pouvait hardiment y faire fond ; il n'avait pas la moindre dissimulation. Quant à ses enfants, il les aimait beaucoup, en parlait parfois avec des larmes, et, ne désirant pas écrire à sa femme, s'informait d'eux par son beau-père, et leur envoyait des friandises. On était également agréablement surpris de voir qu'il était étranger à tout sentiment d'égoïsme. En sa qualité de forgeron, il gagnait des journées vraiment belles pour un forçat, et il les partageait par moitié avec Efimof, son frappeur ; or cela n'était nullement exigé par les habitudes du métier. . .

Après le Chat de jei\ je voudrais tracer le profil de son frappeur Éfimof. C'était un tout autre type. Vodianine (le Chat de fer) s'était rapproché de lui parce qu'ils étaient pays, et parce qu'ils travaillaient ensemble. Par hasard les gardiens les avaient envoyés en même temps à la forge, et ensuite, par habitude, durant des années, ne les avaient jamais séparés. Tout le monde aurait même trouvé étrange que l'on désignât pour des travaux différents Vodianine et Éfimof. Même lorsqu'on nous changeait de salle, on les plaçait toujours ensemble. Ils mangeaient ensemble dans une même gamelle, buvaient le tlié ensemble, et partageaient également leur gain. En un mot, on aurait pu croire qu'ils étaient les meilleurs amis. Il n'en était rien. Éfimof, malgré son amour-propre, était très prudent avec Vodianine, et lui cédait en tout ; mais, c'était pur calcul de sa part, le Chat de fer lui donnant la moitié

de ses gains, tandis que d'ordinaire les forgerons ne donnent à leur frappeur que très peu de chose.

Par contre, Vodianine, qui avait Tesprit assez large, et qui était doux, ne se gênait pas pour exprimer à Éfimof le plus dures vérités, des vérités que 1 autre, avec son amour-propre, n'aurait consenti à entendre de personne autre que lui. J'ai déjà dit que c'était une nature toute particulière. Il était aussi Permien, et, quoi qu'il fût né dans une région fort reculée, où il n'y avait pas de fabriques, mais où l'on s'occupait d'agriculture, il était d'un centre néanmoins assez corrompu. Il avait été envoyé aux travaux forcés pour l'assassinat de deux marchands de passage. D'après Efîmot', l'idée du meurtre s'était présentée tout à coup à son esprit, à cause de la solitude de la forêt où il avait rencontré ses victimes. Grâce à sa stature de géant et à sa force, il les expédia vivement, et cacha très soigneusement toutes les traces du crime. Le soupçon ne l'aurait jamais atteint, sil n'avait été victime du hasard le plus insensé : une accusation fausse et de fausses preuves. Une femme qui avait rencontré les marchands le jour du crime déposa qu'elle avait, le même jour, rencontré Efimof qui sortait avec précaution de cette même forêt : or, en réalité, c'était un tout autre homme qu'elle avait vu, mais qui offrait beaucoup de ressemblance avec lui. En outre, au cours de la perquisition, on trouva chez Efimof une chemise avec une tache de sang frais : or, en réalité, ce n'était pas du sang humain, mais du sang de veau. Un certain nombre d'autres preuves également inexactes s'étaient si bien enchaînées, et d'une façon si fatale, que Efimof, qui avait persisté jusqu'à la fin à nier le crime, avait été condamné à quinze ans de bagne. Cela le frappa vivement. Il me dit à plusieurs reprises qu'il avait bien

DANS UNE NOUVELLE SALLE 2o;

éprouvé combien il est peu avantageux d'être criminel, et qu'à l'avenir, il ne vivrait plus que d'une manière honnête.

— Pourtant, il me semblait bien que j'avais caché toutes les traces, et que je n'avais laissé aucune véritable preuve ; malgré tout, je suis tombé au bagne. Si bien que j'aie observé, il est bien rare que j'aie vu un meurtre rester ignoré.

— Mais avant ça, Éfimof, est-ce que vous faisiez aussi quelques mauvais coups ?

— Oh par Dieu non ! et toute notre famille est honnête !

— Pourquoi mens-tu comme ça ? l'interrompit Tchirok : pourquoi donc, alors, ton frère a-t-il été expédié sur la route de Iakoutsk ?

— Ah, Ah ! Tchirok, t'a pris à i'hameçon, dit-on en riant dans la chambrée, où l'on n'aimait guère Éfimof.

— Mon frère a été exilé pour une tout autre raison, répondit Éfimof confus ; ce n'est pas pour un crime.

— C'est pour une chose sainte, sans doute ? continua méchamment Tchirok.

Efimof se tut ; tous se mirent à sourire et échangèrent entre eux des regards. Je vis que seuls, Tchirok et moi, ne comprenions pas de quoi il s'agissait.

— Eh oui ! ce sont des châtrés (i) ! ne put s'empêcher de dire le CAa^rfe/èr qui, depuis longtemps, s'agitait avec colère sur sa planche. Tout leur village est un village de châtrés... Et c'est pour ça que son frère a été envoyé à Iakoutsk... Seul, légor, par quelque miracle, ne s'est pas châtré...

(1) Les skoptsys ou châtrés sont les adeptes d'une secte reHgieuse russe. Les tribunaux les envoient dans le Cercle d'Iakoutsk, au fond de la Sibérie. Leurs exploitations rurales sont d'ordinaire très florissantes. T.

— Pouah ! pouah ! fit Tchirok : en voilà des gens que je déteste î... Ce sont les gens les plus antipathiques. Couper son corps, se mutiler ! J'aimerais mieux mourir. Alors, de quoi vivrait-on. si on coupait ça ? Je suis presque un vieillard, déjà, eh bien, je ne vis que dans l'espoir d'être libéré et de recommencer à être un homme.

— Tu juges, Tchirok comme font tous les gens du monde, répondit timidement Éfimof qui était devenu rouge comme une écrevisse, mais qui voulait défendre les châtrés : ce sont des gens d'une espèce particulière... Ils pensent aussi au ciel, parce que, dans l'Écriture, il est dit...

— Oh ! sales gens ! interrompit Tchirok, soutenu par la sympathie générale : vous pensez au ciel? Il n'y a pas sur terre de saletés comme vos châtrés ! Ce sont les gens les plus faux. Et, ce qu'ils sont avares ! non, ce qu'ils sont avares ! Ah, ils pensent au ciel !... Pouah ! Et toi, pourquoi donc es-tu resté entier ?

— Comme ça ! ça ne s'est pas trouvé. Je me suis marié de bonne heure. En somme, on ne nous force pas; c'est de notre plein gré que nous prenons la marque sainte. J'en avais aussi le désir, naturellement ; seulement la passion a été la plus forte, le monde m'a enchaîné.

— Espèce d'imbécile ! La passion a été la plus forte ! Mais où donc chercher des passions ailleurs que dans votre secte ? Je la connais bien. Je sais ce que vous faites lorsque vous vous réunissez secrètement pour vos prières !

— Il ne s'y fait rien de mal, ce n'est rien que des calomnies, j'en ai entendu parler.

— Oh, naturellement, tu défends les tiens. Mais, mon vieux, tu ne me mettras pas dedans ! Je suis aussi de ces pays-là. C'est une race païenne que les châtrés.

— Ce qui est vrai est vrai, reprit le Chat de fer : tous ces châtrés sont une vilaine race. Ils sont avares et hypocrites. Tenez, regardez-moi légor : on pourrait chercher longtemps, même avec une chandelle, quelqu'un d'aussi juif que lui. Pour un centime, il s agite comme une feuille de tremble, et il garde son argent comme un chien à la chaîne garde un magasin .

Ces derniers mots, auxquels Éfimof ne répondit pas, mais qui le déterminèrent à sortir, étaient exacts. Il était en réalité extraordinairement avare, et j'en ai eu à plusieurs reprises des preuves éclatantes

Parmi mes nouveaux compagnons, il y en avait un que j'avais remarqué depuis longtemps. Il s'appelait Sokoltsef. Déjà son extérieur attirait l'attention : c'était un petit homme brun, trapu, d'environ quarante ans, et remarquablement beau, d'une beauté tout à fait étrangère au type du paysan russe. Les traits délicats de son visage, le dessin régulier et presque artistique de ses lèvres sensuelles, la finesse de sa peau d'une pâleur mate, l'expression veloutée de ses grands yeux noirs, son cou de marbre, et tous ses mouvements, tout cela avait quelque chose de vraiment aristocratique qui ne se produit guère qu'après une longue suite de générations qui n'ont pas exécuté de travaux physiques. Cependant, Sokoltsef étaitun simple moujik illettré, originaire d'un gouvernement central de la Russie, et qui, sétant dévoyé de bonne heure, avait été, il y avait longtemps, envoyé en Sibérie. D'ailleurs, comme il le disait, il était né parmi des serfs domestiques d'un riche comte, et cette circonstance attirait involontairement l'attention sur sa véritable origine... A la prison, Sokoltsef jouissait de la réputation d'un homme très intelligent, énergique.

2bO DANS LE MONDE DES REPKOUYES

et qui avait vu beaucoup de choses dans sa vie. Il avait sur les épaules quarante-quatre ans de travaux forcés, et le crime pour lequel il avait été condamné était l'un des plus alFreux que Ton put imaginer. Quand je regardais ce visage joli et intelligent, quand j'entendais cette voix douce, presque toujours prudente et insinuante, j'avais peine à croire que j'eusse devant moi ce même Sokoltsef qui avait pu commettre de pareils meurtres.

Il vivait en posélénié dans le gouvernement d'irkoutsk en qualité d'ouvrier chez un ancien évadé qui s'était enrichi. Ce dernier s'occupait d'acheter secrètement de l'or à ceux qui le lavaient en cachette, et aux ouvriers des placers qui l'avaient volé (i). Ayant appris un jour que, dans la maison de son patron, s'étaient amassés environ vingt-cinq kilogrammes d'or. Sokoltsef s'entendit avec un de ses camarades, un libéré comme lui, et, s'étant introduit pendant la nuit dans la maison, étrangla, avec son aide, le patron, sa femme, et leurs cinq enfants. Ensuite, ayant ramassé l'or et l'argent monnayé, ils cachèrent tout cela dans la forêt. Le coup terminé, le camarade revint chez lui ; Sokoltsef, rentrant dans la maison du crime, la ferma à l'intérieur, y mit le feu de tous côtés, et sortant par la fenêtre, se coucha dans le vestibule, en faisant semblant de dormir. Lorsque les voisins accoururent, l'incendie était si avancé, que, non seulement il était impossible de l'éteindre, mais même de pénétrer dans les appartements. On eut même quelque peine à entrer dans

11) Le coramerf^e de l'or brut est interdit en Russie et en Sibérie. Tout l'opqui provient des mines doit être remis jiu Gouvernement, qui se cha'ge de le fondre, et qui en verse le prix en espèces. Cette interdit. tion provoque une grande contrebande,"

le vestibule tout en flammes et rempli de fumée, et de tirer de là Sokoltsef, qui y gisait évanoui et fortement brûlé. Le crime bestial avait été organisé si adroitement, que pas l'ombre d'un soupçon ne pouvait atteindre cet ouvrier victime lui-même. En outre, les cadavres brûlèrent complètement. On soupçonna bien un crime, mais on chercha du mauvais côté. Par malheur pour Sokoltsef, son compagnon était bien plus imprudent que lui : il fit • changer par un autre libéré un billet de cent roubles. Cet homme fût soupçonné et arrêté: il désigna aussitôt celui qui lui avait remis le billet. Une perquisition chez ce dernier amena la découverte de quelques objets appartenant aux défunts. De fil en aiguille, le juge d'instruction, arriva à Sokoltsef, qui, avec son camarade, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Pourtant, on ne trouva pas l'or. Il resta enfoui dans la forêt, soutenant chez les doux condamnés l'espoir d'une évasion. Le compagnon de Sokoltsef finit par être envoyé à Sakhaline d'où il est bien difficile de s'évader ; mais Sokoltsef eut en effet la chance de trouver en route un « biscuit » qui allait en posélénié et qui, changeant de nom avec lui, prit sa place et le laissa partir à la sienne. Arrivé dans le lieu qui lui était désigné comme résidence, Sokoltsef s'enfuit aussitôt pour aller à la recherche du trésor. <( Mais la sauterelle e^t impatiente, racontait il lui-même : elle veut d'un coup abattre deux ou trois lièvres », Tout d'abord, il incendia la maison où vivait un témoin qui l'avait chargé ; puis, désirant se munir de quelque argent pour sa première installation, il s'embrouilla dans un nouveau pillage compliqué d'assassinat, et fut de nouveau arrêté. Dans la prison d'irkoutsk, on le reconnut et. sous son \ éritable nom, il fut renvoyé au bagne, cette fois pour quarante-quatre ans. Voilà la

principale affaire qui avait amené Sokoltsef à Chélaï, et il est impossible de mettre en doute les détails que je viens de donner. Mais, s'il fallait en croire les récits des prisonniers et de Sokoltsef lui-même, ce n'était là qu'une très faible partie de ses expéditions en Russie et en Sibérie.: il avait déjà quarante ans passés, et çà et là on lui voyait des cheveux gris Par malheur, il n'était pas toujours facile de savoir, dans ses récits sur lui-même, où était la vérité et où était l'invention, de savoir quand il parlait sérieusement et quand il se moquait finement de ses auditeurs. C'était un homme étrange. Il n'appartenait nullement à cette race de forçats qui sont à la fois des ivrognes et des bavards, et, pourtant, tous comprenaient à merveille qu'il fallait toujours être sur ses gardes quand il racontait. On eût dit que Sokoltsef, extrêmement intelligent, jouissait de son esprit et de sa supériorité sur son entourage ; il aimait évidemment beaucoup défendre aujourd'hui ce qu'il attaquerait demain : c'était une sorte de sophiste et de Méphistophélès du bagne.

Un jour, je l'entendis raconter lui-même comment, errant une fois à l'aventure, affamé et sans argent, il avait étranglé une vieille pèlerine qu'il rencontra, et sur laquelle il ne trouva que 4o kopeks (i franc).

— Allons, tu en lâches de belles ! lui dit un de ses amis qui était également un prisonnier sérieux : je vois qu'il faudra t'offrir du thé pour que tu mentes moins fort!

Sokoltsef rit pour toute réponse, du rire velouté qu'il avait d'ordinaire, de sorte que je ne sus pas au juste s'il était vrai qu'il eût assassiné la femme, ou bien s'il venait seulement d'inventer cela sur l'heare. D'ailleurs, je l'ai plusieurs fois entendu tenir un autre langage. Il avait une indignation sincère contre ces brodiagues qui étaient

LES PASSE-TEMPS

prêts, pour un kopek, à commettre le crime le plus épouvantable.

— Je suis un barbare, disait-il d'ordinaire en pareil cas : un barbare comme il y en a peut être peu au monde : mais j'aimerais mieux mourir de faim que de tuer un homme pour ses vêtements ou pour cinq roubles d'argent. C'est autre chose lorsque c'est par vengeance ou pour la forte somme, qui du coup vous fera monter et vous lancera. . .

LES PASSE-TEMPS

C'était à faire connaissance avec le passé des forçats, avec leur psychologie évidemment simple et pourtant intrigante que se passait ma vie dans ma nouvelle salle, durant ces longues soirées sans livres et sans lectures à haute voix. Souvent, les récits ennuyaient, et mes compagnons imaginaient quelque jeu dans lequel on pût se casser les os et faire du bruit à son gré. L'un de leurs jeux préférés était le colin-maillard, qui d'ailleurs ne ressemblait en rien an jeu qui. sous ce nom. nous a tous amusés rlans notre enfance: on bandait très fortement les yeux du malheureux désigné par le sort, après qnr)i, les joueurs s'emparaient d'une serviette, et en tâchant de se dissimuler, le fouettaient sans pitié sur le dos et sur les parties du corps qu'ils pouvaient atteindre (à l'exception toutefois du visage), et cela jusqu'à ce qu'il pût attraper quelqu'un pour le mettre à sa place. A la fin du jeu, tous avaient des bleus par tout le corps, sans parler des os contusionnés et des chemises déchirées ; cependant, cela ne diminuait en

a64 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

rien le goût qu cri prenait à ce jeu. (( Cela fouette le sang, disaient les prisonniers, c est tout comme un bain de vapeur ». On craignait bien davantage les gardiens, que le bruit effroyable amenait immédiatement au judas, et qui menaçaient les joueurs d'un rapport. Le bruit s'apaisait alors un peu et l'on remplaçait le colin-maillard par quelque autre jeu moins bruyant. C'est alors qu entraient en scène d adroits acrobates qui faisaient des tours que les camarades essayaient d'imiter.

Marazgali. un jeune Uzbek très sympathique, se couchait sur le dos par terre et mettait sur le plancher, derrière sa tête, une cuiller ou une petite pièce d argent. si l'on en trouvait une. Puis, en fléchissant peu à peu le dos, mais sans toucher le sol avec les mains, il trouvait moyen de prendre avec ses dents l'objet qui gisait par terre, après quoi, il se relevait rapidement en s'écriant d'un ton triomphant :

— Comme ça ! A qui le tour ?

Parmi les autres, à mon grand étonnement, Tchirok, malgré son apparente gaucherie, fut le seul à pouvoir répéter à peu près ce que faisait le léger et gracieux Marazgali. Le même Marazgali sautait aisément, sans élan, d'un bord à l'autre de la salle, d'une planche sur l'autre, soit une distance de deux mètres trente. Personne ne pouvait répéter cela sans élan. Tchirok essaya, mais n'atteignit pas la planche opposée, et faillit se casser le nez. J'eus grand'peine à persuader au public d'abandonner ces expériences dangereuses ; mais bientôt on avait trouvé autre chose.

— Dites-donc, vieux, si l'on mettait des ventouses à Tchirok, proposait tout à coup le Chat de fer.

LES PASSE-TEMPS 205

— Dis-donc, toi, pourquoi ? répondait Tchirok, qui était ^one sorte de souffre- douleurs.

— Mais comme ça, sans raison.

— Non, intervenait Sokoltsef, pourquoi sans raison ? Nous allons chercher une faute, nous allons agir d'après le droit, d'après la loi ; il faut le juger.

— Jugez, jugez ! criait tout le monde.

— Voyons, vous blaguez, quoi ? J'ai bien été assez jugé sans ça, puni par Dieu et par les hommes. Pourquoi torturer encore un pauvre vieux comme moi ?

— Silence ! Le président t'enlève la parole ! Accusé, tu es accusé d'avoir caché à Nikolaïtch un de tes assassinats.

Je me hâtai pour ma part de renoncer à toute réclamation contre le pauvre Tchirok, sachant bien quelle abominable chose étaient les « ventouses » des prisonniers.

— Ça ne fait rien, la chambrée ne pardonne pas ! criait le Chat de fer, en se préparant déjà, avec Nikifor, à saisir Tchirok.

— Arrêtez, animaux ! Quel assassinat ai-je caché ?

— Mais ta tante. . . ta tante dont tu m'as parlé cette nuit.

— Mon petit chat, est-il possible de dévoiler les seclets d'un camarade ?

— Ah, ah, des seclets, une nouvelle faute ! Nikolaïtch, vous entendez comme il recommence à prononcer seclets ?

— Des ventouses, des ventouses ! Faut en poser cinq !

— Moi, je ne vais pas en classe. . . Au secours !

— Bourrez-lui vite la bouche ! Mikichka, tiens-lui bien vite les mains. Marazgali, retire-lui sa chemise.

— Tenez-lui la tête, il mord, la canaille !

— J'y vais, j'y vais, disait Marazgali en se précipitant pour prendre sa part du jeu sauvage : mais je l'arrêtai.

— N y va pas, Marazgali, c'est une infamie.

— Ça ne fait rien, Nikolaïtch, disait-il en me regardant d'un air malheureux : cinq ventouses on peut bien, ça n'est pas mal.

— C'est mal, Marazgali, très mal, n'y va pas.

Et Marazgali se recouchait sur sa planche, près de moi, sans pouvoir toutefois s'empêcher de rire aux éclats des cris de Tchirok.

Voici ce qu'étaient les « ventouses » : le « bourreau » tirait d'une main la peau du ventre du patient, et en la frappant rapidement avec l'autre main, il la faisait revenir à sa première position. Même lorsque les coups étaient très légers, la peau bleuissait à la suite de quelques ventouses, et, lorsque la punition était sérieuse, il suffisait de deux opérations pour faire jaillir le sang.

— Un ! deux ! trois ! comptait le Chat de fer. en frappant sur le ventre de Tchirok : quatre ! cinq ! six !

— Arrêtez, maudits, il y en une de trop! on m'a condamné à cinq et il m'en a posé six î

— Aussi, le Chat a mérité les ventotises : c'est justice, confirmait Sokolt^^ef, qui ne prenait pas une part active au jeu. mais le conduisait de sa planche.

— Son, pas des ventouses, des « cuillers » ! criait Tchirok devenu furieux.

— Va pour des cuillers. On peut en donner une.

— Pas une, mais six comme à moi !

— Voyez-vous, le malin, protestait le Chat de jer\ on t'en a donné cinq par jugement. Je ten ai donné une de trop : elle va m' être rendue puisque la chambrée m'a condamné. Je ne résiste pas à la société.

LES PASSE-TEMPS

Le Chat de fer, se couchant docilement sur sa planche, releva lui-même sa chemise. Tchirok courait de tous côtés pour chercher une cuiller. Son visage brillait comme une crêpe bien beurrée, tant il jouissait d'avance de sa vengeance. A la fin, il choisit la plus lourde cuiller en bois. S'approchant alors du ventre nu du forgeron, il cracha dessus, étala le crachat avec sa main, et, en criant : « Attention, je brûle », il frappa de toute sa force avec le fond de la cuiller. Le Chat de fer gémit de douleur et sauta sur ses pieds. Ce seul coup lui avait fait bleuir et enfler le ventre. . . Tous éclatèrent de rire. Le gardien s'approchant du judas cria de nouveau :

— Vous voulez du cachot? Je ferai mon rapport. Demain on va vous répartir dans d'autres salles, il n'y en a pas une qui soit bruyante comme la vôtre.

Après cette déclaration, tout se tait, et, peu à peu, on prend ses dispositions pour la nuit. On entend des conversations à voix basse. Le gros Nogaïtsef déclare :

— Eh bien, vrai, je m'en suis fourré, aujourd'hui. J'ai bien boulotte près de trois livres de viande salée, et j'ai nettoyé un demi-tonnelet de concombres salés.

— Où ça, lui demande-t-on avec étonnement.

— J'ai été dans le puits, par derrière. Monakhof a installé là tout un garde manger. Il y fait bon, il y fait frais, c'est une vraie cave. Alors, je m'y suis introduit, et j'ai tout râflé.

— Ça, ça n'est pas bien, observe Sokoltsef. Moi, je comprends les choses comme ça : si tu es un homme serviable et si tu te donnes de la peine pour lui, c'est autre chose. Mais en réalité, il ne te doit rien. C'est à cause de vous, animaux, que l'on ne nous accorde aucune confiance.

— Mais il n'en saura rien, se défend Nogaïtsef, c'est mangé de telle façon qu'il n'y verra que du feu...

— Alors, s'il n'y voit rien, c'est bien, confirme Efîmof. Quelqu'un commence à raconter sa vie passée, ses

crimes, et à parler des autres prisons qu'il a traversées. Une discussion s'engage. La pensée des interlocuteurs saute d'un objet à l'autre, si bien qu'ils oublient fréquemment le sujet même de la conversation. Un conteur qui vient seulement de raconter, avec de jolis détails, comment la tête de la victime est tombée de ses épaules en disant : « Gricha, qu'as-tu fait ? » rappelle sans transition que, dans la prison de Tara, la bouillie de sarrasin était de première qualité...

Dans ma nouvelle salle, je trouvai, outre les Bourenkof, de nouveaux élèves : Marazgali, Piétine, Xogaïtsef et Lounkof. Cela formait une véritable école dont, parfois, je ne me sentais pas fier. Les trois derniers, qui appartenaient à d'autres salles, avaient spécialement demandé à passer chez nous pour apprendre à lire, ce qui prouvait qu'ils avaient pour la science un zèle égal. Piétine savait déjà, avant d'être arrêté, assez bien lire et écrire : il faisait même de petits vers, et ne songeait plus maintenant qu'à « l'instruction supérieure ». Par malheur, les dispositions intellectuelles de mes élèves ne correspondaient pas à leur amour-propre. Piétine avait devant lui plus de trente ans de bagne (et il ne faisait que commencer), et parmi ceux qui le connaissaient, jouissait de la

réputation d'un grand destructeur. Son surnom: aSoMû^î (l'élan) qu'on lui avait donné pour sa haute taille et sa rapidité à la course, était connu dans presque toute la Sibérie. Mais c'était une réputation surfaite, et môme tout à fait imméritée. Avant tout, Piétine n'avait pas de caractère. Il était toujours sous l'influence de quelqu'un, et lorsqu'il était avec les autres, il commettait les actes les plus hardis, comme celui de prendre la fuite en plein jour, et sous l'escorte la plus sévère ; mais, abandonné à lui-même, il se conduisait, en liberté, de la façon la plus sotte, se rendait aussitôt chez Ini, où tout le monde le cherchait, et, naturellement, se faisait reprendre.

Fort en gueule, solide au poste, désirant follement jouer un grand rôle dans la prison, il n'était, en réalité, qu'un grand veau assez bête, mou et endormi. A l'école, il fut exactement comme dans la vie. Il voulait tout faire d'un coup : il avait une véritable aversion pour le travail assidu et les lents progrès pas à pas. Il était hors d état de prendre sur lui de lire un livre un peu fort. Néanmoins, il avait de lui-même une très haute opinion, et il regardait avec le plus grand mépris les autres élèves qui avaient commencé par l'alphabet, mais qui, grâce à leurs dispositions et à leur assiduité, menaçaient de l'atteindre et de le dépasser bientôt. C est en parliculier avec Lounkof qu'il était, depuis la route, paraît-il, en rivalité et en guerre.

Lounkof était un tout jeune garçon qui portait vingttrois ans, petit, imberbe, un peu voûté, mais joli comme une fille, adroit dans ses mouvements et prompt à la réplique. C'était un type spécial que détestaient profondément les Tvans comme Piétine. C'est que Lounkof, comme Michel Bourenkof, méprisait les forçats, et reniait toutes

les traditions de la prison, lorsqu'elles traversaient ses intérêts personnels ou ses convictions. Mais Michel était dissimulé et ne laissait voir son individualisme que dans des cas exceptionnels : Lounkof, au contraire, malgré sa très petite taille et sa faiblesse physique, se distinguait par une franchise et une loquacité qui lui portaient tort. Sans crainte, il disait à tout le monde en plein visage ce qu'il pensait, ne s'arrêtait ni devant les menaces ni devant les coups, et ne s'effrayait pas d'un corps à corps avec les plus solides lurons. Chose étrange, cette hardiesse qui lui était si défavorable s'alliait avec un sentiment pratique et net, qui était, sans aucun doute, le fond même de son esprit et de son caractère : à bien des égards, Lounkof était comme on dit, jeune, mais précoce. Dans une autre prison, on l'aurait sans doute tant battu qu'il aurait dû se taire à la fin : mais, à Chélaï, tous étaient sous la même coupe, géants et nains, intelligents et sots, et le dernier de nos videurs de baquets avait voix au chapitre aussi bien que le premier beau parleur — et cela évidemment était un des grands mérites du régime de notre prison. Piétine regardait avec fureur son rival pygmée qui faisait de rapides progrès, et affirmait, non sans vantardise, qu'il le dépasserait bientôt. Piétine, qui se nommait avec Bourenkof, u les anciens élèves», ne voulait pas admettre cela de la part d'un nouveau. Aux travaux du soir, ils avaient d'amusantes prises de bec.

— Fiche le camp, imbécile, l'ancien élève va travailler! rugissait VElan, en roulant ses yeux de veau.

— Mon vieux, je n'ai pas peur de toi, tu as beau grogner, disait de sa voix de fausset le petit Lounkof, en s'écartant légèrement : il y a de la place pour tout le monde, assieds-toi. Seulement, pour ce que ça te sert, l'étude !

— Comment, pour ce que ça me sert ! Sais-tu, imbécile, ce que c'est qu'un substantif?

— Je l'apprendrai en temps et lieu, sois tranquille. Mais comment toi, ancien élève, as-tu \m écrire attraper avec deux p ?

— Espèce d'àne, traîneur de prison etc.

— Piétine, pourquoi Tinjuriez-vous, disais-je alors : ce n'est pas bien.

— Ça ne fait rien, Ivan Nikolaévitch, répondait tranquillement Lounkof, laissez-le m'injurier, ses injures ne m'atteignent pas. D'ailleurs, je sais bien qu'il est un éternel habitué des prisons, et je n'ai pas de respect pour ces gens-là. 11 n'y a que les imbéciles qui fassent attention à son nom : ÏE-Ian ! Mais moi, je sais ce qu'il vaut, cet Élan.

— Qu'est-ce que je vaux, parle.

— Pas grand' chose, tiens ! Je sais bien, va, ce que tu faisais en liberté et pourquoi tu es venu ici.

— Et pourquoi ? Et toi, qu'est-ce que tu faisais ? A Krasnoïarsk, tu dépouillais des chevaux crevés.

— C'est vrai, des fois, je ne m'en cache pas. Seulement, je ne violais pas les petites filles, et je ne les emportais pas dans les fourrés. Et, pendant la route, je ne perdais pas au jeu l'argent destiné aux portions, comme le faisaient certains autres.

La dispute s'envenimait et finissait souvent par une bataille. Lounkof, battu, pleurait de colère, mais refusait de céder à Piétine. D'ailleurs, ce dernier n'avait même pas assez de patience et d'énergie pour rester longtemps effronté et menaçant. Il retombait bientôt dans son ordinaire apathie, dormait des jours entiers, et renonçait alors

à son étude et à ses rêves d'aniour-propre. C'était toujours par là que se terminaient les grandes querelles.

Mes autres élèves, sauf Michel Bourenkof et Lounkof, n'étaient guère mieux doués, et il était tout naturel que mon attention se concentrât spécialement sur ces deux derniers. Je désirais connaître le passé de Lounkof et ce qu'il avait dans l'àme. Grâce à sa loquacité, nos soirées devinrent bientôt de véritables scènes de tribunal. J'étais le juge d'instruction, ïchirok était mon substitut. Sokoltsef, pays de Lounkof(comme lui, originaire du gouvernement de Varonèje), était le témoin, Piétine était le procureur, et tout le reste de la chambrée était le public, fort intéressé par tous les détails. J'appris que, malgré sa jeunesse, Lounkof était déjà récidiviste.

— Seulement, je suis mal tombé la seconde fois, racontait tristement Lounkof.

— Comment ça, mal tombé ?

— Comme ça, pour des bêtises sans intérêt.

— Comment, pour des bêtises ! Mais on dit que vous avez tué un homme?

— Une belle ail'aire, que je l'aie tué ! A cause de lui, ce cochon-là, il faut que je m'éreinte au moins treize ans aux travaux forcés, dont au moins sept ans de bagne préalable : mais lui, maintenant, il dort, il s'en moque (i).

— Racontez un peu, Lounkof, comment cela s'est passé.

— Voyez- vous, Ivan Nicolaévitch, la première fois que je suis venu en Sibérie, je ne dirai pas que c'était pour rien. C'était bien par faute de ma bêtise : j'avais quitté mon père, j'avais fait de mauvaises connaissances... Mais

(1) Les récidivistes ont toujours à faire un plus long temps de bagne préalable que les autres condaninés, avant d'être mis en liberté conditionnelle. N. d. l'A.

cette fois ci. c'est vraiment pour rien du tout que j'ai été pris. C'est seulement à cause de mon caractère. Mon cœur, vous le savez, est très impatient. Je ne peux pas supporter qu'un i'endeur (regard signilicatif du côté de Piétine) me menace. Ou bien (ju'il me tue, ou bien je le tuerai... J'étais poséléniéis dans le gouvernement d'Ienisseï, et je vendais au détail. Vous savez, on achète de la marchandise bon marché, de l'indienne, des perles, des aiguilles, des boucles d'oreilles, des anneaux ; on s'en va avec une boîte par les villages, el l'on gagne son pain grâce aux bonnes femmes. Un jour, s'adresse à moi celui... le mort: « Permets-moi, Kolia, d'aller avec toi pour apprendre le métier. J'ai beau être vieux, je n'y connais rien ». Moi, je l'avoue, je le connaissais mal, et je dois dire qu'il ne me plaisait pas, il avait un regard si sombre... Mais je me dis : qu'estce que ça me fait ? La route n'est pas à moi tout seul : c'est la route de Dieu.» Eh bien, je dis, viens si tu veux, je pars lundi. » Ça se passait un samedi. Le lundi matin, de bonne heure, il vient me trouver avec aussi une boîte sur les épaules. Nous partons, et nous restons environ une semaine ensemble.

Il me suivait et il était de plus en plus silencieux. De temps à autre, il grommelait à part lui que nous n'allions pas du bon côté. Moi, je n'y faisais pas attention, je disais seulement : a Mon petit oncle, nous ne sommes pas attachés : si tu n'es pas content, marche de ton côté ». Il se taisait. J'ajoute que j'avais toujours sur moi un revolver. La veille du meurtre, nous passons la nuit chez une veuve I que je connaissais. En me levant le matin, je me commande à déjeuner, je m'attable et je l'invite, lui, le mort. Il refuse. ^ « Qu'est-ce que tu as donc à être si triste, hé î le vieux? » lui demande la patronne. — « Rien, dit>il, je suis

comme ça. J'ai eu un drôle de songe : il tombait beaucoup de neige, et sur la route où je marchais, il y avait des poutres». — (( Oui, répond la patronne, je ne peux pas dire que ce soit un songe heureux ». — Tenez, Ivan Nikolaévitch, j'entends ces paroles comme si c'était maintenant. Et pourquoi avait-il eu un songe comme ça ? Est-ce que vraiment son âme sentait quelque chose ?

— Allons, continuez !

— Cette nuit-là. justement, il tomba une neige épaisse, presque jusqu'au genou. Nous partons. J'étais devant comme toujours. Nous n'avions pas dépassé la haie du village qu il commence à grogner : « Où donc vas-tu ?» — (( Je vais à Lesnoyé. » — (( Imbécile, Lesnoyé n'est pas par là, mais là-bas. » — Et il me montre un tout petit sentier qui conduisait dans la forêt. — « Vas-y si tu veux, que je fais, moi je vais de mon côté. » — Il saisit ma boîte : « Qu'est-ce que tu veux, fait-il? en voilà des façons! j'en ai assez. » — Je me retourne : « Laissemoi, dis-je, ne me fais pas pécher. J'en ai aussi assez de toi. Nous ne sommes plus compagnons, maintenant. Laisse-moi !» — Et je veux m'en aller ; mais lui, il s'entête, il me barre la route : (( Va, dit-il, où les anciens te disent. » — Alors je sors mon revolver : a Tiens, voilà mon ancien à moi ; allons file, canaille ! » Il veut me frapper d'un bâton, et je tire ; je regarde, il tombe paiterre : il avait reçu la balle dans le sein gauche ... Je le tàte : il était mort. Je le tire en dehors de la route, le couvre d'un peu de neige et je m en vais. . .

Bah, on a fini par me pincer, et me voilà !

— Eh bien, je vais dire mon avis, fit Tchirok : tout ça, c est faux : le vieux, tu l'as tué pour avoir sa boîte.

— Pour sa boîte ! On l'a retrouvée telle quelle, quand

on l'a relevé : il y avait toutes ses marchandises, et de plus, 4 roubles 90 en argent.

— Dis toujours ! je te connais. . .

— Ah oui, tu me connais bien ! Je te présenterai des témoins, des gens de Krasnoïarsk ; il y en a à Algatchinsk et à la Centrale d'Alexandrovsk. Et puis, il n'y a pas besoin d'aller si loin, demande ici à Stepka

— Mais avant ça, pourquoi êtes- vous tombé en Sibérie? continuai-je à interroger Lounkof.

— Dans ce temps-là, Ivan Nikolaévitch, répondit-il avec un profond soupir, c'était pour une affaire : là, c'est moi que j'accuse, ce n'est pas le sort.

— Allons, mon petit pays, raconte clairement, fit Sokoltsef : ici, je ne te laisserai pas raconter de mensonges. Je venais justement à ce moment-là de me sauver de Kara, et on m'avait amené à la prison de Varonèje pour m'identifier.

— A quoi bon mentir, répondit tristement Lounkof? pour mentir, autant ne pas parler.

— La première fois aussi, alors, on vous a jugé pour un assassinat ?

— Mais non, Ivan Nikolaévitch, c'est pour des bêtises.

— Comment oses-tu nier, imbécile, fît Piétine en lui montrant le poing ; tu m'as dit toi-même dans la salle 6 que tu avais tué une petite fille.

— Ça ne compte pas, répondit froidement notre accusé : c'était une bêtise de mineurs, je ne veux pas en parler. On ne m'a pas jugé pour ça.

— Mais tout de même, comment l'avez-vous tuée ?

— Avec une barre de fer ; je l'ai par mégarde attrapée à la tempe... Mais, voyons, à quoi bon vous raconter ces bêtises-là ?

— Comment peux-tu dire, imbécile, que c'est par ' mégarde ? Tu m'as dit toi-même que c'était sous un pont. Et où donc avais-tu pris la barre de fer ?

— Je ne te parle pas. gueulard de Krasnoïarsk !

— Je sais maintenant pourquoi il a tué la petite fille, reprit Tcliirok, il voulait la violer, et elle se défendait.

— Ah bien oui ! J'avais treize ans et elle dix ! Tu en sais lourd !

Voyant que Lounkof, pour une raison à lui connue, ne voulait pas raconter cette affaire, je me contentai de lui; demander pourquoi il n'en avait pas été accusé : il me" répondit qu'on ne le prit pas pour le coupable, et que le cadavre ne fut découvert qu'à la saison suivante.

— Eh bien, soit ! Racontez maintenant pourquoi on; vous a jugé la première fois. |

— y oyez- vous, Ivan Nikolaévitch, je m'occupais d'af- * f aires spirituelles. ^

— Gomment, spirituelles ? Mais vous m'avez dit que | votre père était cocher ! j

Toute la chambrée éclata de rire à ma réponse. Lounkof lui-même se mit de la partie.

— Ça veut dire que j'allais par les églises... . ^^

— Pour prier Dieu î ajouta Sokoltsef : vous savez que | notre Varonèje a beaucoup de temples et est célèbre par i sa piété !

Tous se remirent à rire. Je compris enfin de quoi il s'agissait.

— Alors. Ivan Nikolaévitch, il faut vous raconter toute ma vie depids le commencement ? continua Lounkof en reprenant une expression sérieuse et même triste. Mon père s'occupait d'affaires de grains et entretenait aussi des cochers. D'abord, mon frère aîné conduisait

avec eux. Il se dévoya, se mit à boire et à courir les filles. Un jour, par vengeance, on coupa la queue de ses chevaux; mon père le battit un bon coup pour ça. Une autre fois, des demoiselles qui le connaissaient vinrent le prier de les emmener promener. Or, on venait seulement de saigner les chevaux : mon frère les prit tout de même et partit. Les chevaux s'échauffèrent, le sang repartit, et deux des meilleures bêtes de mon père moururent. Ah, mon frère se souviendra longtemps de la danse que mon père lui a donnée : il lui attacha, avec une chaîne, les mains à une poutre, il suspendit la poutre au plafond, et, pendant trois heures, il le fouetta avec une courroie mince. Il se reposait, puis se remettait à taper. Il l'aurait tué, si ma mère n'avait appelé des voisins au secours. Eh bien, malgré ça, mon frère ne s'est pas corrigé. Avec un autre cocher, il pilla un monsieur : ils lui prirent cent roubles en argent, sa montre en or, sa pelisse et des bottes neuves ; mais ils ne le tuèrent pas. Le lendemain, on les guetta dans la ville, mais on ne trouva pas de preuves. Mais bientôt mon père sut, par la montre, que c'était mon frère qui avait fait le coup. D'abord, il voulait le dénoncer, mais ma mère Ten détourna. Cette fois-là, il battit mon frère encore plus cruellement que la première fois. Quand mon frère se remit, il quitta la maison et ouvrit un petit cabaret avec son amoureuse.

Là, il s'embrouilla tout à fait : bientôt il partit pour Sakhaline. . . C'est le moment où j'ai commencé à conduire. Ma mère mourut alors et mon père se remaria. On était plus mal à la maison, et je commençai aussi à me gâter. Le métier de cocher , vous le savez, Ivan Nikolaévitch, peut gâter un homme plus facilement que tout autre. Con-

t27^ DANS LE MOiNDE DES REPROUVES

linuelleinent on conduit des messieurs à la gare, à l'hôtel, au cabaret ; on voit les gens s'amuser, bien boire et bien manger, avoir beaucoup d'argent. Et, naturellement, on se met à cacher au patron une partie de l'argent qu'on a reçu, à boire de Teau-de-vie. à faire la noce. . . Et puis, de plus, on voit toute sorte de gens. Un jour, dans ma voiture découverte, il y a eu un assassinat.

— Comment ça ?

— Gomme ça. Un homme que je connaissais ; il était danâ ma voiture avec une demoiselle : ils avaient un peu bu tous les deux. Ils commencèrent à se disputer : c'était la nuit. Yoilà-t-il pas qu'il saisit ma clef de voiture, et pan. il la frappe à la tempe. Elle est morte, pardi I

— Qu'est-ce que vous avez fait? Vous l'avez dénoncé?

— Une connai'^sance ? A quoi pensez-vous ? Je me suis bien conduit : nous l'avons transportée à la tuilerie, et nous l'avons jetée dans la mare.

— Oh, ça c'est une belle conduite ! Ainsi, c'était votre troisième assassinat ?

— Qu'est-ce que vous dites. Ivan Nikolaévitch, je n'étais là pour rien !

— Et il a coulé beaucoup de sang dans ta voiture ? lui demanda Tchirok.

— Pas une goutte, il n'y en avait qu'après la clef.

— Eh bien alors, tu mens, tu nous fiches dedans : puisqu'il y avait du sang sur la clef, toute ta voiture était certainement inondée de sang.

On commença à discuter sur ce point parmi la chambrée : les experts étaient tous très forts sur cette matièrelà. La plupart soutinrent Tchirok ; mais Lounkof soutint mordicus son affirmation, expliquant que la fille était emmitoufflée dans un chàle qui avait empêché le sang de

MKS NOUVEAUX ÉLÈVES. — LOUNKOF 279

se répandre. J'eus grand'peine à persuader aux interlocuteurs de quitter cette discussion qui ne m'intéressait pas et de revenir au récit.

Lounkof se gâtait de plus en plus. Son père se mit à l'instruire comme il avait fait pour le frère, et, un beau jour, Lounkof. qui avait à peine dix-sept ans, quitta la maison paternelle et tomba dans la bandé d'un certain Stépane Ivanovitch, un voleur célèbre de Varonèje, dont il était encore enthousiaste à cette heure. Stépane Ivanovitch s'occupait surtout (( d'alTaires spirituelles ». La première nuit où Lounkof fut initié à ces affaires, il fut témoin d'un assassinat : en forçant la serrure d'une église, un compagnon eut la main pincée dans la porte, et se mit à hurler : alors. Stépane Ivanovitch le calma d'un coup de barre sur la tête, et traîna le cadavre dans la rivière. Quelques jours après, la bande commit un pillage compliqué d'assassinat sur la personne de deux marchands qu'on rejoignit hors la ville. A cette occasion, Lounkof faisait le cocher, tandis que Stépane Ivanovitch et deux autres tiraient avec leurs revolvers : pour cette raison, Lounkof déclarait qu'il n'avait pas trempé dans ce crime.

— Voyons, Ivan Nikolaévitch, vous n'y pensez pas ! Quel crime avais-je commis là ? Je n'avais pas tiré, je n'avais pas étranglé les gens avec ma ceinture : je me contentais de conduire les chevaux. Je ne les ai pas dénoncés, ça c'est vrai : dans notre monde, ce n'est pas une faute, mais un mérite.

Lorsque Lounkof tenait pareil discours de sa petite voix flûtée, avec sérieux et même avec tristesse, on ne savait si c'était là naïveté, ou bien excès de corruption et d'hypocrisie.

Stépane Ivanovitch donna au jeune homme le passe-

28o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

port de l'une des victimes qui lui resta dans la suite : d'après lui, son vrai nom n'était pas Lounkof.

Il serait fatigant de raconter toutes les expéditions et tous les brigandages auxquels fut mêlé Lounkof durant ses cinq mois de liberté. Celait un monde spécial, ayant une idée spéciale de l'honnêteté et de la camaraderie. Dans un bourg, près de léletz, une femme indiqua à leur bande un riche moujik auquel elle en voulait : elle leur apprit qu'il avait caché dans l'un de ses magasins une petite malle avec de l'ai'gent. Ils y trouvèrent en eft'et trois mille roubles, qu'ils prirent, après quoi, ils firent, nu-pieds, qua:*ante cin([ kilomètres en une seule nuit.

Ils s'arrêtèrent près de la ville ; Lounkof et un camarade restèrent là pour se reposer, tandis que Stepane Ivanovitch allait en ville pour faire des achats. Au bout de quelque temps, il revint ivre avec quatre nouveaux compagnons, dont l'un était un « indicateur » bien connu. Tous les sept, ils se rendirent dans un lieu de débauche^ et là, en queh|ues jours, mangèrent 2000 roubles (6000 fr.). Puis ils songèi'ent à se défaire de l'espion. Ils voulaient d'abord lui faire son affaire, mais ilspréférèrentlui donner de l'argent et l'envoyer aux commissions. Il disparut. Alors, la patronne de la maison leur désigna une église où ils pouvaient faire un bon coup. Ils y entrèrent la nuit, mais se trompèrent dans leur calcul, car ils n'y trouvèrent que 40 roubles et dillérents objets valant une centaine de roubles. Le lendemain matin, la police apparut: on trouva chez un compagnon le couvercle du calice. On se mit à vérifier les passeports; ils étaient tous faux: dans celui de Lounkof, on découvrit la trace de quatre condamnations ou préventions dont lui-même ne savait rien. C'est grâce à ces fautes d' autrui que, d'après lui, il fut envové en

MES NOUVEAUX ÉLÈVES- — LOUNKOF 28l

posélénié, tandis que les autres en étaient quittes pour de la réclusion.

— Mais dis donc, mon petit pays, l'année d'avant, pourquoi donc étais-tu en prison ? demanda tout à coup Sokoltsef , qui depuis quelque temps avait l'air songeur.

— Gomment, avant ça ? s'écria Lounkof.

— Oui, dans le temps. Tu sais bien qu'à l'époque où tu parles je n'étais plus à Varoncje : j'étais retourné au bagne.

— Gomment ça? Eh bien, alors, c'est tout simple, tu ne m'as pas vu dans la prison de Varonèje, tu t'es trompé, je n'y avais pas été encore.

— Gomment pas été ! Voilà que tu nies, maintenant ! Ge n'est pas moi qui me suis trompé; c'est toi qui m'as reconnu le premier.

— Oh, oh, oli ! Il est pincé le chéri ! cria la chambrée ravie.

— Ah oui, c'est vrai, j'ai été arrêté un certain temps, environ un mois et demi, c'était pour des bêtises, fit Lounkof.

— Enfin, tout de même.

— G'était pour l'histoire de mon frère... c'était pour l'affaire de Karl Ivanovitch.

— Mais Karl Ivanovitch était mêlé à une histoire de poste, et ton frère a^ait tué un pope, je sais bien tout ça.

— Oui, c'est-à-dire... Seulement Karl Ivanovitch a été acquitté pour cette affaire là.

A la fin, grâce aux efforts combinés de Sokoltsef, de Tchirok, de Piétine et de moi, nous mîmes si bien L )unkof aupied du mur, qu'il nous raconta ce qui suit. Il était encore chez son père, lorsque fut commis un hardi attentat contre la poste, qui portait 45. ooo roubles : deux employés

des postes furent tués sur place, tandis que le cocher réussissait à se sauver avec la poste. Les soupçons tombèrent sur Karl Ivanovitch et sur le frère de Lounkof avec sa bande, qui tous avaient été arrêtés peu de temps après pour une autre affaire. Notre connaissance, le jeune Lounkof. resta en prison deux mois. Le cocher déclara qu'un petit garçon était là au moment de l'attaque et criait : (( Xe les attachez pas ; battez-les à mort ! » Le procureur soupçonnait que ce petit n'était autre que le jeune Lounkof. Mais, durant l'instruction, celui-ci garda bien l'attitude d'un innocent: en outre, le substitut du procureur fît, parait-il. une grosse faute, en désignant au cocher par leur nom de famille, ceux qui étaient soupçonnés de l'assassinat. Grâce, paraît-il, à cette circonstance, l'accusation tomba, et Talfaire fut classée. Toutefois Lounkof. en faisant ce récit, ne voulait pas avouer qu'il eût été vraiment le petit, bien que Tchirok lui criât :

— Mais oui. c'était lui î...

— Vous avez mal vécu, dis-je un jour à Lounkof.

— En quoi ai-je mal vécu, Ivan Nikolaévitch? Si j'allais atï'amé. déchiré, demander laumone sous les fenêtres, à la bonne heare, on pourrait dire que jai mal vécu ! Mais, en réalité, j'ai vécu assez bien, grâce à Dieu.

Je m'irritai de ce cynisme.

— Et vous parlez de Dieu, encore !

— Il me pardonnera, Ivan Nikolaévitch ; il est dit dans l'Écriture, — je viens seulement de le lire : — a Si Dieu le veut, pas un cheveu ne tombera de la tête de l'homme ». Ah ! ces paroles se sont bien gravées dans mon souvenir ! Eh bien, alors, quel crime y a-t-il à avoir tué ? Si j'ai tué. c'est que le Seigneur le voulait bien. Voyons, ne vous mettez pas en colère après moi ! Je vois que vous êtes en

MES NOUVEAUX ÉLÈVES. — LOUNKOF iîSS

colère !... Eh bien quoi ! moi je vous dis la vérité... 11 y en a d'autres qui font les hypocrites devant vous, et qui vous cachent ce qu'ils sont, et vous les aimez pourtant... Eh bien moi, je ne regi*ette qu'une chose, Ivan Nikolaévitch ; quand j'étais en Sibérie, avant le second assassinat, une femme me fît une proposition : « Kolia. enlèvemoi ! Prenons à mon mari 5oo roubles et partons ». Je l'aurais emmenée jusqu'à Perm, passée à n'importe qui, et je serais parti plus loin... Ça, je le regrette un peu.

— Qu'est-ce que vous feriez, Lounkof, si l'on vous libérait tout de suite? Vous retourneriez chez vous?

— Naturellement. J'ai une jolie place, là-bas. Je pourrais me représenter avec mon vrai nom.

— A votre père ?

— Non, dabord, j'irais m'inviter à léletz chez un particulier.

— Je devine la sorte d'invitation !

— Eh bien, que voulez- vous, Ivan Nikolaévitch ! J'aurais honte, tout de même, de rentrer chez mon père sans argent, les mains vides, a Où as-tu traîné tes guêtres pendant tant d'années? » me dirait-il. « Tu reviens mendiant ! et maintenant, il faut te nourrir » !

Le petit raisonneur ne faisait pas mystère de ses intentions, et c'est même avec un certain orgueil de sa franchise qu'il me dit carrément que, pour cent ou deux cents roubles, il n'hésiterait pas à tuer un homme.

— Mais, si Nikolaitch partait vagabonder avec toi, lui demanda un jour Tchirok: est-ce que tu lui ferais son affaire?

— Mais non, pourquoi donc? Si en liberté je m'adressais à Ivan Nikolaévitch pour avoir un peu d'argent, il ne me le refuserait pas.

— Mais s'il te le refusait?

— Naturellement, je ne jure de rien... Seulement, puisqu'il m'apprend à lire, pourquoi le tuer, alors?

Je me mis à rire avec tout le monde à ces paroles, mais au fond de l'àme, je fus effrayé, et ne sus que penser de cet étrange adolescent si définitivement corrompu et perdu. La seule chose qui m'attirât vers lui était le courage avec lequel, petit et faible comme il était, il déclarait la guerre aux hercules de la prison, en leur disant la vérité en plein visage. A l'en croire, avant la pi-ison, il idéalisait beaucoup les forçats.

— Je pensais que, pui-^qu'ils ont une seule religion, ils n'ont qu'une seule àme, et se soutiennent les uns les autres dans le malheur.

— De quelle religion voulez-vous parler?

— Je veux dire qu'ils sont tous des coquins, jugés pour des affaires analogues... Mais, en réalité, je me suis aperçu qu'ils sont tous de pauvres sires. Si, aujourd'hui, on leur donne du thé, on est le premier de leurs amis ; si demain on ne leur donne rien, ils disent pis que pendre de vous ! Voyez-vous, c'est la race la plus basse et la plus vénale ! Toutes leurs lois et leurs coutumes ne valent pas un liard. J'ai décidé, depuis, de ne pas les respecter, et de les contrecarrer en tout. Je n'ai aucune espèce de pitié pour eux : je ne suis aimable qu'avec ceux qui 1< sont pour moi. je n'ai pitié que de ceux qui ont pitié dè^ moi. Je n'ai pas peur, voyez-vous, que ma colère me pousse à ma perte en m'excitant contre les chefs, mais je crains seulement, un beau jour, d'éventrer un compagnon, ou de mourir par sa main. Je le sais bien, que tous ceî gueulards-là me détestent aussi : mais je n'ai pas pei d'eux. Ils peuvent bien me tuer, je ne tiens pas tant à lî

vie ! Et, peut-être bien même que je serais heureux si quelqu'un me tapait à mort. Ça m'est égal ! Je n'ai pas peur de mourir, quand je suis en colère. Mais, tout de même, je ne voudrais pas mériter la corde pour les gens d'ici !... Je n'aimerais pas encore quitter la lumière ! Si je n'avais pas peur de la corde, est-ce que je patienterais ? Il y a longtemps que j'aurais fait leur affaire à un ou à deux de ces gens-là.

— Alors, vous désirez beaucoup vivre, Lounkof ?

— Mais oui ! V )5^ons, est-ce qu'il y a longtemps que je vois le jour? Mais, tout de même, si je savais certainement que, dans une couple d'années, Dieu me condamnera à mourir, je ne patienterais pas. Je ne les ménagerais pas, ces deux années. Je ferais une petite affaire dont on parlerait, je parie, cinquante ou cent ans ! Je me ferais un nom retentissant !

— Qu'est-ce que vous feriez donc ?

— Ce n'est pas la peine d'en parler en l'air, Ivan Nikolaévitch. Mais je vous dirai une chose seulement : ce n'est pas dans l'autre moitié, là-bas, qu'aurait lieu mon affaire (Lounkof fît un signe de tête du côté du judas de la porte); mais dans cette moitié-ci, ici (il frappa du pouce sur la table, d'un air énigmatique). Parce que, l'autre moitié làbas, je ne les accuse pas tant. Et même, je n'ai, rien contre eux, tandis qu'ici... Ici, c'est là qu'ils sont le plus coupables !

Jamais Lounkaf ne voulut m'expliquer toutes les raisons de la haine qu'il nourrissait à l'égard de la masse des prisonniers ; je pus seulement, par quelques allusions, deviner que, parmi beaucoup d'autres injures qui lui étaient adi*e-»sées, il ne pouvait pardonner d'avoir été accusé injustement par un des forts en gueule delà prison,

d'un vice bas qui, aux yeux des forçats, laisse une honte ineffaçable sur tous ceux qui en sont convaincus. Pour son malheur, Lounkof, comme je l'ai déjà dit, avait un petit visage jeunet et féminin, et cette accusation paraissait vraisemblable aux sauterelles corrompues. Pour les victimes passives de ce vice infamant, le bagne ne sait ni pitié ni pardon, et, au contraire, à ceux qui profitent de la faiblesse des premiers (et il y a bien peu d'hommes au bagne qui n'en profitent pas), aux actifs, ils témoignent non seulement de l'indulgence, mais encore du respect. . .

— En prison, il me faut patienter. Ivan Nikolaévitch. disait Lounkof : je m'efforcerai de tout supporter ; mais, lorsque je serai libre, j'en expédierai deux ou trois sûrement, oui, deux ou trois, je vous en donne ma parole ! Et même je commencerai par en tirer une tasse de sang et par la boire, et puis je l'achèverai, la c . . !

A l'égard de certains forçats, Lounkof, loin de témoigner de la colère, semblait montrer au contraire une tendresse sentimentale. Un certain nombre de forçats qui. comme lui, restaient à l'écart de la vie générale de la prison, et en particulier un petit vieux malade qui était de son pays, étaient ses amis jurés. Longtemps cela me parut extrêmement étrange et incompréhensible : je ne pouvais m'expliquer comment, lui qui haïssait si fort les us et coutumes de la prison, se montrait si charitable et si dévoué pour tous ceux qui étaient au cachot. Personne ne montrait plus de hardiesse et de persévérance pour empêcher qu'il leur manquât quoi que ce fût, et personne ne mettait plus d'adresse à leur faire passer tout ce qu'il leur fallait, malgré la vigilance du plus rusé gardien, lachka Tarbagane y allait souvent au petit bonheur : pour Lounkof, il s'y prenait artiste ment. . . Mais bientôt je

remarquai qu'il était g-uidé ici, également, par sa haine et son mépris pour les idées et les décisions des prisonniers. 11 prenait soin de tous sans exception, pourvu qu'ils fussent au cachot, et sans distinguer ceux que la société aimait ou détestait. C'est ainsi qu'un jour, fut mis au cachot un libéré conditionnel qui passait pour un espion, et auquel on avait décidé de ne rien donner. Lounkof affecta de le soigner plus que n'importe qui.

— Si je fais cela, Ivan Nikolaévitch, m'expliqua-t-il, c'est parce que je ne veux pas savoir si c'est vrai ou non, ce que les sauterelles disent de lui. Pour moi. ils sont tous égaux. Ah, j'en ai vu dans les prisons, des innocents que l'on accusait. Dieu sait de quoi, et que l'on tuait même ! Ses chefs le punissent : pourquoi irais-je aussi, moi, un malheureux comme lui, lui faire de la peine ?

Avec toutes ses contradictions et ses pensées troubles, Lounkof avait pourtant dans le caractère quelque chose d'honnête, de personnel, que peut-être on avait peine à distinguer, sous la croûte d'ignorance, mais qui lui donnait un reflet sympathique, et faisait de lui une agréable exception au milieu des sauterelles réellement basses et corrompues sans retour.

La plupart des forçats haïssaient et maudissaient la prison de Chélaï : Lounkof était, au contraire, un des rares qui la louaient. Il aimait justement ce qui indignait les Sokoltsef elles Sémionof : ce fait que, chez nous, l'ordre était si sévère, que nous avions tous des droits égaux, et qu'il était impossible de rien voler à la masse, si bien qu'on était mieux nourri que dans les autres prisons. Il n'aimait pas non plus les cartes et leur préférait un livre...

Tel fut le second de mes élèves préférés. A-t-il profité de mes leçons ? Je ne saurais le dire . . .

Le roman de Nikifor. — Le départ pour Sakhaline

A l'approche du printemps, le bruit se répandit que \ l'on allait faire les envois de détenus à Sakhaline. Les uns j tremblèrent, les autres exultèrent à l'idée de quelque chose de nouveau. Dans ma chambrée, le choix tomba sur les Bourenkof, qui en furent atterrés. Ils télégra-i phièrent à leurs femmes pour leur demander de les suivre. Nikifor, surtout, était profondément ému.

Un jour, je lui dis : racontez-moi voir un peu, Nikifor, . comment vous vous êtes marié. Ce sont vos parents quii vous ont béni ? P

— Nous nous sommes sauvés, Nikolaïtch. . . Gela se passe souvent ainsi ... Tu te rappelles que tu nous as lu ' et raconté différents romans? Et alors, tu te disais qu'il n'y avait que dans votre vie à vous qu'on trouvait l'amour et que nous, les simples moujiks, nous vivions comme des bêtes. Eh bien non, chez nous, il se passe la même chosr que chez vous. Puisque tu le veux, je vais te le raconter.

— Nos deux familles, la mienne et celle de Nastia, ma femme, avaient entre elles l'inimitié la plus effrayante, commença-t-il. Nos pères et nos mères ne pouvaient se voir sans entrer en colère, et sans grincer des dents. Je ne peux pas te dire au juste pourquoi cela a commencé : j'étais encore tout petit dans ce temps-là. Seulement, nous autres, naturellement, nous imitions les grandes personnes. Pour Nastia, j'avoue que je l'ai tapée plus d'une fois. Quand je l'attrapais quelque part toute seule, je m'empressais de lui tirer les cheveux ou de la couvrir dr

sable. Mais elle ne pleurait jamais, sinon, des fois, par colère de n'avoir pas la force de se défendre. Oh. elle se battait aussi, elle mordait, la petite coquine... Seulement, pour finir, naturellement, elle écopait. Elle n'aimait pas non plus se plaindre : jamais elle ne disait à son père ou à sa mère que je l'avais battue ; dans ce cas, mes parents ne m'auraient plus laissé sortir, trouvant que c'était bien assez que les grandes personnes soient en guerre. Et ce qu'elle avait peur de moi, Nastia ! Quand elle me voyait de loin, elle se sauvait. Elle courait, courait, tombait, se relevait, et repartait de toutes ses forces. .. Moi, j'étais un petit barbare, demandez à Michel, il se le rappelle. Il m'a plus d'une fois tiré les oreilles.

Maintenant, évidemment, quand nous avons grandi, Nastia et moi, nous avons cessé de nous battre : on avait honte. Et Nastia cessa aussi de se sauver de moi. Seulement, quand elle me croisait, ses yeux ne clignaient pas. elle ne me regardait pas. On aurait dit que nous ne nous connaissions point : elle passait à côté de moi comme une reine. Aux garçons de son âge, mes compagnons, elle faisait mille plaisanteries et mille amitiés, mais on aurait dit que je n'existais pas pour elle. De temps à autre, je lui disais quelque chose, quelque petite coquinerie... Rien ! Seulement, elle me brûlait des yeux, tant elle me regardait haineusement. Moi, alors, j'ai pris de l'ambition, je suis devenu méchant. Une fois, au printemps (j'avais déjà seize ans), j'étais à cheval, et Nastia. avec sa mère, allant dîner chez des amis, me croisèrent. C'était un jour de fête : elles étaient dans tous leur^ atours... Dans la rue, il y avait une boue ! Dieu me pardonne, de quoi se noyer ! Alors, la colère me prend. Je donne un bon coup à mon cheval en passant à côté d'elles,

îiyo DANS LE MONDE DES RÉPROUVES

et je les éclabousse des pieds à la tète. Tout autour de nous, les gamins se mettent à rire. La mère de Nastia crie : a Arrêtez-le, arrêtez-le, le brigand ! ») — Ah bien oui ! 11 y a longtemps que ma trace était refroidie !

Après cela, on fut longtemps sans se rencontrer. J'avais comme un peu honte : si je l'apercevais quelque part, j'allais d'un autre côté. Et si nous étions forcés de nous rencontrer, par exemple à la danse, j'essayais de ne pas la regarder, et d'être aimable avec les autres filles. Seulement, c'est à ce moment-là qu'elle me tomba sur le cœur... C'était une brave fille, on ne peut pas le nier. Tenez. Michel le sait. Et même, c'est ridicule à dire : des fois, je dormais, et je la voyais en songe, je la prenais dans mes bras, je lui donnais des noms caressants. C'est vrai, je te jure ! Le matin, je me levais, colère, ne voulant voir personne. Enfin, ça s'est passé pour moi exactement comme dans ces romans que tu nous a lus, Nikolaévitch... Alors, c'était l'amour, quoi ! Voilà que je commençais à sécher positivement, en pensant à Nastia. Je me disais: évidemment il faudra se soumettre à elle, lui demander pardon : peut-être bien qu'elle consentira à se marier avec moi. Et puis, de nouveau, le doute me reprenait : je me disais qu'elle était rudement en colère après moi, et quelle ne pourrait pas oublier comment je l'avais traitée quand elle était petite, et ridiculisée devant tout le monde en l'éclaboussant. Elle a bonne mémoire : ce nest pas pour rien qu'elle avait tant d'orgueil, que, jamais, étant toute petite, elle ne portait plainte contre moi, et que même, elle pleurait rarement.

Un jour, je revenais de la chasse: c'était au printemps, j'étais allé aux canards. Je marchais sur la berge en regardant derrière les buissons; qu'est-ce que je vois?

Nastia battait du linge sur le radeau ! J'avoue que mon cœur battit... Je frisai ma moustache (ma moustache commençait seulement à se montrer), je redressai mon fusil sur l'épaule, et je m'approchai d'elle.

— Bonjour, dis-je, Nastasia!...

C'était la première fois de ma vie que je lui parlais comme ça. Elle eut si peur (elle n'avait pas remarqué ma venue), qu'elle laissa tomber son battoir...

— Oï, dit-elle, comme tu m'as fait peur, Nikifor! — et elle se mordit les lèvres d'avoir, malgré elle, prononcé mon nom. Elle se tut et recommença à battre son linge. Je m'approchai d'elle.

— Voyons, lui dis-je, tu m'en veux beaucoup, Nastia? Elle ne répondit pas. Moi, je repris :

— Dieu le sait, j'ai regret devant toi, j'ai regret de tout... (tandis que je parlais, c'était comme si on me serrait la gorge). Pardonne-moi, ma petite Nastia?

Elle ne me regardait pas et continuait à battre son linge.

— Pourquoi, dit-elle, pourquoi est-ce que je t'en voudrais? Nous avons chacun notre route, nous n'avons rien à partager.

— Vraiment, rien du tout? tu viens de dire que tu ne m'en voulais pas, et tu ne me regardes même pas en face.

Elle me regarda et se mit à rire, mais à rire tant et si bien, que j'aurais juré que le soleil se levait dans mon âme, tant il y faisait clair !

— 11 n'y a pas de dessin d'écrit sur toi, dit-elle ; à quoi bon te regarder?

Je m'enhardis, je m'approchai encore un peu, et je dis:

2^Ù DAiXS LE MONDE DES REPROUVES

— Eh bien, voici, Nastia, je ne peux pas vivre sans toi : veux-tu de moi?

Elle rit encore plus fort.

— En voilà une invention ! Il m'a battue toute petite, il m'a tracassée ; il n'y a pas longtemps encore, il m'a couverte de honte devant tout le monde, et, maintenant, il veut m'épouser ! Alors quoi, tu t'es donc mis à maimer beaucoup ?

Elle se mit les poings sur les hanches en me regardant : ses yeux brûlaient, mais elle riait toujours. Là je ne vis plus rien, je la pris par la main, et je voulus lembrasser... mais elle me repoussa, furieuse, devenue toute sombre.

— Qu'est-ce que c'est que ça, dit-elle, qu'est-ce que tu as mis sur mon compte, dans ta mauvaise tête? Tu me prends donc pour une perdue ? Eh bien , sache-le . Mikichka : tu ne me verras pas plus que tu ne verras jamais tes oreilles ! Tu ne m'auras jamais : pour rien au monde, tu ne me tromperas !

— Et tu n'as pas peur que je te tue ? Tiens, je vgiis te tuer tout de suite, et moi après.

Et je retire mon fusil de l'épaule.

— Tire, fait-elle, je n'ai pas peur va ! Tiens, tire tout de suite !

Elle croisa les bras sur sa poitrine et attendit. Alors, je me mis à pleurer, et ne pouvant plus supporter ça, je me sauvai à la maison. ^ '^

Peu de temps après, je partis pour les mines dor. Tout l'été, je travaillai si bien, que je ne sais pas comment je ne me suis pas brisé. Avec mes camarades, nous avons eu de la chance : nous avons lavé beaucoup d'or. En peutêtre un mois et demi, j'ai eu environ mille roubles pour ma part, et je me suis mis à faire la noce. Je buvais sans

LE KOMAN DE NIKIFOR. — LE DÉPART POUR SAKttALINE 293

m'arrêter, je faisais du tapage, je faisais la fête, je jetais l'argent par les fenêtres, comme si c'étaient des copeaux. Je faisais étendre de l'étoile chère sur la route qui conduisait du magasin au cabaret : je ne voulais pas marcher dans la boue ! Des bruits parvinrent jusque chez nous : (( Mikichka, disait-on^ est tout à fait perdu )).

Et moi, je faisais exprès de dire à tous les camarades qui retournaient à la maison : « Dites un bonjour de ma part à tous les parents et à toutes les connaissances, demandez pardon pour moi aux amis et aux camarades, si je leui" ai jamais fait quelque mal. On ne me reverra plus jamais. Je ne suis plus habitant de ce monde. Je veux seulement linii' de manger mon argent. )>

— Et ça c'est vrai, mes vieux, j'avais de mauvaises pensées dans la tête. Un matin, je me réveille au milieu de la route, sale, déchiré, ensanglanté... Dans ma poche, plus rien; pas même mon porte-monnaie. J'étais nupieds ; et la tête me faisait mal. Alors je me dis, voilà le moment : je m'en vais me mettre une pierre au cou et en finir une bonne fois... J'étais assis au milieu de la route et je réfléchissais : il était de très bonne heure. Il n'y avait personne dans la rue. Le soleil commençait à se lever derrière les collines. Et c'était si plein de joie, cette clarté dans le monde ! . . . Et alors, je me suis remis à penser à Nastia. Il me semblait que je l'entendais encore me dire : « Gomme tu m'as fait peur, Nikifor ! » Et je croyais la voir me regarder en riant... Et je me dis : allons ! avant de mourir, je veux aller la revoir un tout petit peu, lui dire adieu. Tel que j'étais, je me levai et, en un jour, je fis a pied une soixantaine de kilomètres. J'arrive au bourg : c'était déjà le soir, et tous étaient couchés. J'entre tout droit dans leur jardin, et je me coule vers la fenêtre de la

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chambre de Nastia. Je regarde : sa fenêtre était ouverte, et elle était assise auprès, en camisole. J'étais fait, le diable sait comment, tout plein de poussière, sale, les pieds en sang ! Et ainsi je parais devant elle!... Elle fait un Ah ! et veut se sauver de moi ; mais je l'attrape par la main et je lui dis :

— Ne crie pas, ma chérie ! naie pas peur ! Je suis seulement venu pour te dire adieu. Tu ne peux pas me voir, moi, malheureux ; mais moi, je sèche en pensant à toi, et je ne peux plus vivre sans toi... Je suis seulement revenu pour te regarder une dernière fois... Maintenant, une bonne pierre au cou, — et, dans l'eau !... Adieu !...

Et je veux partir. Mais je sens qu'elle ne me lâche pas. Et elle me dit tout bas :

— Non, reste ! je veux te dire la vraie vérité. Moi aussi, je suis perdue si je te perds... Je pensais que tu n'étais plus, et ça, à cause de moi, à cause de mon indifférence, et je voulais aussi en finir avec la vie !

— Ah bah ! Alors tu me suivras ?

— Tout de suite, si tu veux, jusqu'au bout du monde ! Vois-tu, Mikichka, je ne pense qu'à toi tout seul depuis le temps où j'étais petite fille, et où tu me tapais, où tu me disais des injures î

Alors, tout de suite, nous avons décidé de partir ensemble, parce que nos parents n'auraient pas donné leur consentement. Qui fut dit fut fait : tenez, Michel s'en souvient bien. Et puis ensuite, lorsque l'affaire fut arrangée, les vieux à leur tour se sont adoucis. A partir de ce moment-là, la haine d'autrefois s'oublia, et on se remit ensemble à cause de nous deux. Ah, c'en était un temps heureux, Nikolaïtch ! Tiens, tu sais, si je désirais tant apprendre à écrire, c'était pour t'écrire ma vie !

Nikifor, en faisant ce récit, était fortement ému ; il marchait à grands ])as dans la salle, les mains derrière le dos, et des flammes dans ses yeux bleus. Un noble enthousiasme semblait éclairer tout son visage ombragé par de longues moustaches blondes, et redresser son grand corps osseux.

— Voyez- vous, comme il s'est pris à une femme ! remarqua ironiquement Tchirok, qui avait écouté avec attention le récit de Bourenkof : — et encore, il voudrait récrire !... Qu'est-ce qu'il y a écrire là ? Tu as été une bête, rien de plus : tu voulais te noyer pour une fille ! tu ne savais pas encore ce qu'elles valent, les coquines !

Sokoltsef, le Chat de fer et d'autres reprirent les paroles de Tchirok, et se mirent à les commenter, pour détruire peu à peu l'illusion du simple et touchant roman que venait de raconter Nikifor. Mais il semblait que ce dernier n'attachât aucune attention aux remarques cyniques et aux plaisanteries de ses camarades : dans une profonde incertitude, il continuait à marcher par la salle. Et moi, je pensais avec une involontaire tristesse au malheureux sort de cet homme qui était naturellement si droit et si sympathique.

— Vous voyez bien, Nikifor, lui dis-je, en manière de consolation : c'est péché de votre part que d'avoir de mauvaises idées sur votre femme ; voyons est-ce que vous pouvez douter qu'une pareille femme puisse jamais vous trahir ?

— On le sait bien que Nikichka n'a pas besoin de dire ça de sa femme, confirma Michel : Nastia est une femme tout à fait à part. Mais ma femme à moi, c'est une vraie couleuvre. Elle va refuser de me suivre, je le sais bien. Et j'ai été bien bête de jeter de l'argent à un télégramme.

Ail. ce qu'elle va être contente de voir qu'on va m'en- 5 voyer à Sakhaline î Au moins, va-t-elle se dire, il n'en ? reviendra pas de là-bas î . . Mais aussi, je ne veux pas me : faire beaucoup de bile pour elle. -^

— Mais, Michel, vous n'avez pas pris votre femme de I la même façon que Xikifor la sienne ?

Michel se mit à rire doucement. Xikifor répondit pour lui:

— C'est sa mère qui l'a marié de force. Il vivait avant ça avec une autre. Toutes les filles étaient folles de lui, parce que c'était un rude gars et qu'il vivait comme il faut.

— Pourquoi donc pense-t-il que sa femme ne voudra pas le suivre? Elle ne Ta pas épousé de force ?

— Puisqu'elle n'a pas voulu venir plus tôt, répondit Michel lui-même, elle ira encore bien moins maintenant. Sakhaline. c'est une terre inconnue ! « On sait bien que là-bas vivent des gens à tête de chien, vont lui dire différentes vieilles: à quoi bon suivre un barbare ? Là-bas. le soleil du bon Dieu n'éclaire pas : pendant vingt-quatre heures il y fait nuit î » Vous dites qu'on ne l'a pas forcée à m'épouser! Ah, cest qu'aussi, alors, j'avais de l'argent, je n'avais pas les mains liées, et le sang jouait sur mon visage. Mais maintenant, je ressemble un peu à un vieillard, tandis qu'elle, qui est libre, et qui se nourrit pour rien à mes frais, elle a probablement encore un peu envie de danser.

— Michel dit la vérité, fit Nikifor: les femmes, c'est un drôle de peuple : pour elles, loin des yeux-, loin du cœur. Et puis, naturellement, ce sont ces maudites vieilles qui vont les déconseiller. Ah. tu ne connais pas encore nos vieilles femmes, va Xikolaïtch. De vraies sorcières: , il ne leur manque que la queue. C'est justement pour ça

que j'ai peur pour ma Nastia; elle voudra emmener la femme de Michel: mais si celle-là n'a pas songé de venir, elle déconseillera certainement la mienne pour n'avoir pas toute seule la honte devant le monde...

C'est seulement le cinquième jour que l'on reçut la réponse de leurs femmes. Michel, qui était indisposé, était resté à la prison, et, lorsque, avec Nikifor, nous revînmes de la mine, nous le trouvâmes entrain de déchiffrer pour la dixième fois le télégramme qu'il avait reçu.

Avec un éclat de rire amer, il me tendit le papier et j'y lus mot pour mot ceci : (( Chers, ne vous irritez pas, rejoindre pénible à cause des enfants. »

Mon cœur se serra, et, au premier moment, je ne trouvai pas un mot de consolation. Nikifor se découragea immédiatement et s'abandonna au désespoir. Le lendemain, le chagrin fit place chez lui à un accès de gaîté folle et de crânerie à la forçat. Il frisait ses longues moustaches, marchait droit ; et, de temps en temps, on l'entendait dire : a Nous autres, les Sakhaliniens )). . . Il s'efforçait de ne pas parler de sa femme, mais sur les femmes en général, il n'avait que des mots de mépris. Toutefois, je savais jDarfaitement que cette disposition d'esprit était toute passagère, et, lorsque je la crus calmée, je lui dis, la veille du départ, que le télégramme ne prouvait rien au sujet de la trahison de sa femme, que sa position comme mère de famille était en réalité extrêmement difficile : il fallait un véritable héroïsme, une sorte de désespoir même pour se décider, à la réception d'un télégramme qui semblait tomber du ciel, à partir pour Sakhaline, à prendre les petits enfants et à se lancer avec eux sur une route inconnue. Je démontrai à Nikifor que la lettre détaillée que j'avais

écrite pour lui, et que sa femme devait bientôt recevoir, lui permettrait de mieux juger les choses, et de réfléchir au voyage ; je l'assurai qu'à Oust Kara, il recevrait sûre- % ment une réponse plus favorable.

Mes paroles furent en efiet un véritable baume pour le cœur de Nikifor qui reprit sa gaîté. Michel, évidemment, était beaucoup plus sceptique, mais il ne disait rien. L'un et l'autre me donnèrent leur parole d'honneur ! qu'ils n'essayeraient pas de s'évader, au moins pendant i la première année, et qu'ils attendraient le moment où leurs affaires de famille seraient éclaircies.

Le léger Nikifor, adouci par le malheur qui s'était également abattu sur lui et sur son cousin, semblait avoir oublié l'inimitié qu'il nourrissait auparavant à son égard. Il n'avait à la bouche que le nom de Michel; chacune de ses paroles et chacun de ses regards lui témoignaient une tendresse fraternelle; évidemment, il ne songeait pas un instant que l'on pût douter qu'ils feraient la route comme des frères. C'est dans cette intention qu'il prépara toute sorte de sacs, de besaces', et se donna beaucoup de mouvement, comme s'il avait à s'occuper du soin de toute une famille. Mais, évidemment, ce n'était pas là l'avis de Michel, qui répondait par un silence obstiné aux expansions sentimentales de Nikifor. Lorsque j'eus fait cette remarque, je pris Michel à part et lui demandai pourquoi il en voulait à son cousin.

— Je ne lui en veux pas, Ivan Nikolaïtch, répondit-il, mais j'ai pris une résolution ferme : je ne serai pas le compagnon de Nikichka.

— Comment cela? pourquoi?

— Voici: je connais parfaitement nos deux caractères. Son amitié durera deux jours, pas plus. 11 recommencera

comme avant à faire la connaissance de différentes gouapes, et à jouer aux cartes; nous recommencerons à avoir des mots, à nous en vouloir; or, je déteste cela mortellement. Il vaut donc mieux, dès le commencement, éviter de nous tromper l'un l'autre, et aller chacun de notre côté.

Je le suppliai longtemps d'oublier le passé et de faire encore un essai, le dernier, avec Nikifor: évidemment, pour me faire plaisir, à moi envers qui il se croyait une dette ineff*açable, il consentit à essayer une fois encore. Nikifor ne sut jamais rien de notre conversation.

A la fin, le 26 mars, par un jour de clair soleil, les Sakhaliniens partirent : toute la prison les accompagna jusqu'au portail, en leur souhaitant mille bonnes choses. J'échangeai de tout cœur un baiser avec les Bourenkof.

Par malheur, je ne sais rien de ce qui leur est arrivé. Ma mère, à qui Michel avait promis d'écrire pour qu'elle m'avertît, n'a jamais reçu de lui la moindre lettre. Les prisonniers expliquaient cela en disant qu'il s'était probablement évadé en route. Quelques-uns affirmaient l'avoir entendu dire ; on racontait même des détails : dans la colonne de Sakhaline, aurait été faite une tentative d'évasion en masse, et Nikifor aurait été tué avec un grand nombre d'autres ; quant à Michel, il aurait réussi à se sauver. Est-ce la vérité, est-ce un mensonge ? Comment le savoir et le vérifier? J'ai si bien l'habitude d'être sceptique à l'égard des récits des prisonniers, que je préfère mettre ici des points . . .

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