‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 15 sur 27 · EVASIONS ET PREMIER SANG · texte numérisé non relu

EVASIONS ET PREMIER SANG

Au début du mois de mai, se répandit chez nous le bruit sensationnel de l'évasion d'un libéré conditionnel de la mine de Pakrof, qui sétait sauvé par les mines. Ce bruit produisit une vive émotion. On ne parlait que delà chance de Krasotkine. Beaucoup s'étonnaient que l'idée si simple de se sauver par la montagne ne fût pas venue plus tôt à l'esprit de quelqu'un. La plupart alïîrmaient qu'il y avait une sortie de l'autre côté de la montagne, et qu'un homme hardi, qui n'aurait pas peur de se perdre dans les innombrables galeries, pouvait se sauver par là. Le poète Vladimirof, après avoir écouté quelque temps ces réflexions, se leva tout à coup de sa planclie. et dit, de sa voix de basse profonde :

— Mais il y en a déjà qui se sont sauvés par là !

— Quand ça ? Qui ça ?

- — Enfin, il y en a î Seulement, ils n'ont pas voulu se sauver tout à fait parce qu ils avaient leur famille, mais ils ont trouvé l'issue. Ainsi, le Polonais Nias, avec le Petit Russien légoza l'ont trouvée une fois. Ils s'étaient enfoncés dans un corridor glacé et s'étaient perdus. Ils ont raconté après qu'ils avaient eu une peur affreuse. Ils étaient à demi-morts lorsqu'ils sont sortis par les échelles gelées. Ils étaient trempés et transis de froid. C'est tout à coup qu'ils sont arrivés à l'issue. Ils sont sortis pour regarder : la forêt tout autour ! et le cordon de Cosaques était resté loin, loin derrière eux. Ils auraient donc pu s'en aller s'ils avaient voulu. Seulement, ils n'ont pas voulu, parce qu'ils

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étaient mariés, et ils sont retournés vers les Cosaques. Ceux-ci, d'abord, n'ont pas voulu les laisser rentrer dans le cordon. Mais ensuite, lorsqu'on se fut expliqué, ils ont eu joliment peur !

— Est-ce que tu n'aurais pas rêvé ça, V Oreille d'ours, demanda ironiquement Sokoltsef ?

— Comment, rêvé ! demande à légoza et à Nias ?

— Comment leur demander, il y a beau jour qu'ils sont libérés ! Et à toi, qui est-ce qui te l'a dit, c'est eux ?

— Eh bien, et puis ? Si ça n'est pas eux. . . ça ne fait rien ; il y en a d'autres qui l'ont entendu dire. Ils pouvaient se sauver s'ils avaient voulu, seulement ils n'ont pas voulu parce que. . .

— Oui, oui, c'est ça : s'ils avaient voulu... Non, nous ferons mieux d'attendre pour savoir de quelle façon Krasotkine s'est sauvé, et alors nous te croirons. Non, mon petit ami, s'il y avait des issues dans Ja mine, l'administration le saurait mieux que toi, et les ferait garder au moment du travail. Je suppose, du moins.

Le scepticisme de Sokoltsef était partagé par Gontcharof, loukhorief et les autres forçats d'expérience.

Cette opinion se trouva justifiée au bout de quelque temps lorsqu'une nouvelle plus sérieuse nous apprit que Krasotkine ne s'était pas évadé du tout, mais avait seulement essayé de rester caché dans la mine, et, par sa bêtise, avait dû se rendre au bout de vingt jours. C'est Sokoltsef qui rapporta cette nouvelle de l'atelier ; voici les détails qu'il raconta :

— Il aurait pu se sauver, Krasotkine, si ça avait été un autre qui eût été à sa place. Je le connais, et ça m'aurait bien étonné qu'il fasse un coup comme ça. Et encore il ne l'a pas trouvé tout seul ; ce sont les camarades qui l'ont

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conseillé, presque forcé, par pitié : il était tout jeune, et il avait sur le dos quarante-cinq ans de travaux forcés. Voici de quoi on était convenu. Pendant le travail, on le cacha, dans la vieille exploitation, à un endroit parfait, connu seulement de deux ou trois hommes dans toute la prison. On lui avait apporté là d'avance des provisions de toute sorte, pour qu'il puisse rester trois ou quatre jours. On roula des pierres devant lui et on partit. Le travail fini, on se réunit : les petits Cosaques comptent les prisonniers, ils comptent une fois, deux fois : que le diable m'emporte ! il en manque un. Mais non ! Mais si ! On s'inquiète. Les Cosaques courent par toute la mine et ne trouvent rien. On décide de ne pas rompre le cordon, tout de même, et d'attendre : peut être bien qu'il se sera caché quelque part, et que. tôt ou tard, il sortira. Les sentinelles jurèrent leurs grands dieux que personne n'avait traversé la chaîne. Si les nauterelles s'étaient bien conduites, et, surtout, si Krasotkine s'était bien conduit, ça ne faisait rien qu'on ne supprime pas le cordon pendant deux ou trois jours : les camaros avaient bien compté làdessus: ces jours-là, il fallait tendre l'oreille et rester tranquille. La première nuit, tout un détachement de Cosaques partit dans la mine avec des lanternes, et chercha partout. Il ne trouvèrent encore rien. On attendit encore deux jours et on enleva les sentinelles : on déclara que l'une d'elles, probablement, l'avait laissé passer. A ce moment-là, il fallait que Krasotkine fiche le camp: on avait réussi à lui dire que les recherches s'étaient calmées et que le passage était libre. Il avait des habits civils, de l'argent, tout ce qu'il fallait. Mais lui, cet animal-là, voilà qu'il a peur. Sans qu'on sache pourquoi, il attend encore trois jours; naturellement, ses provisions

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s'épuisent: il fallait lui en amener chaque jour de la prison ; on arrive le matin au travail : on dit il doit être parti. Je t'en donne! Il est toujours là! Eh ! bien, voj^ons, qu'est-ce que tu fiches-là? Tu veux te faire pincer? — « Par Dieu, les vieux, je me sauve cette nuit. J'ai essayé la nuit passée, mais j'ai cru voir une sentinelle! » Oh! le corbeau poltron ! Et, encore tout jeune, il a su gagner quarante-cinq ans de bagne !

Alors, un bruit se répand parmi les sauterelles. Tout d'abord, il n'y avait que quatre personnes sûres qui le savaient ; la plupart, comme l'administration, croyaient que Krasotkine était parti depuis bien longtemps. Alors, d'une manière ou d'une autre, soit qu'on ait remarqué qu'on lui portait à manger, soit autrement, toute la prison sut bientôt qu'il était dans la vieille exploitation. Les gardiens et les Cosaques l'apprennent aussi. Alors, on recommence à mettre un cordon, et on fouille sévèrement tout le monde pour qu'on ne lui porte pas de pain. Bien plus! Oh! les rusés coquins! Par tous les corridors, ils sèment de la cendre et ils tendent des fils. Ils se disent: s'il marche la nuit, s'il va s'abreuver au ruisseau, ou s'il veut se sauver, il laissera immanquablement des traces. Le jour et la nuit, on regardait partout dans la mine. Une fois, voilà-t il pas ce qu'ils ont imaginé! Ou n'a pas lait partir les forçats au travail, et, au lieu d'eux, on a envoyé les Cosaques avec des fleurets et des masscttes. Us se sont mis à taper partout dans les galeries de façon à faire croire qu'on y travaillait.

Seulement Krasotkine a deviné qu'il y avait quelque chose là-dessous et il n'est pas sorti. Mais le pauvre diable a eu joliment peur : à un moment, à ce qu'il a raconté depuis, deux Cosaques, en le cherchant, sont

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arrivés juste à l'endroit où il était caché par des pierres. Et ils se sont mis à les défaire. Et l'un dit à l'autre : « Nous allons lui faire son affaire tout de suite, si on le trouve là ». Il en a perdu la respiration : on allait le voir, se disait-il. . . Tout à coup, pour sa grande veine, il y en a d'autres qui crient de loin : « Le voilà, le voilà ici ! ». Les soldats ont couru de ce côté-là, et l'orage a passé. Mais tout de même, son affaire était mauvaise. On ne pouvait plus lui apporter le pain que par tout petits morceaux, et encore pas tous les jours'. Ce qu'il a maigri ! Et puis, c'est l'obscurité, et puis l'air vicié. . . Ses jambes se sont mises à enfler et il a attrapé le scorbut. . . Mais un autre veinard aurait trouvé tout de même moyen de se tirer de là. Il serait parti carrément : pendant la nuit il serait allé sur une sentinelle : il aurait guetté le moment où l'homme bâillerait ou se mettrait les doigts dans le nez, et il l'aurait escoflié, le maudit soldat. Mais Krasotkine n'a su que tournailler sans se décider à rien. Une fois, tout de même, il s'était décidé à partir, mais il est sorti si maladroitement qu'une sentinelle l'a vu et a tiré : les 1 Cosaques sont accourus, et il a eu bien de la peine à se f sauver. Après ce coup-là. il est devenu très timide, et a % cessé de sortir de son trou. Il était presque paralysé ! ^j « Pardi, je m'en vais mourir, » se disait-il. Un jour qu'il était étendu de cette façon-là, il entend tout à coup marcher quelqu'un qui passe entre les pierres. De petits cailloux se détachent. On vient jusqu'à lui, et il lui semble que l'obscurité s'éclaire. Un homme se dressait devant lui, ni grand ni petit, avec une barbe blanche. « Tu es ici? — demandet-il. — Oui, répond Krasotkine. — Tu as faim? — Et rudement ! — Tu as froid? — Je suis tout gelé ! — Eh bien, attends un petit peu, ça ira mieux. » Et à ces mots, l'homme

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disparaît sous terre, devient invisible. Et il lui a semblé tout de même cfue ça allait mieux : la faim a cessé et il lui a semblé sentir un courant d'air chaud. . .

Le lendemain (c'était le dix-neuvième jour !) Krasotkinc déclara directement aux camarades qu'il ne pouvait pas durer plus longtemps, et que, si on ne trouvait pas moyen de le sortir de là vivant, il sortirait lui-même au risque de se faire tuer. Que faire? On alla prévenir le gardienchef (un brave homme pour nous autres, à ce qu'on dit). Voilà, lui a-t-on dit : l'homme va être tué. les Cosaques ne lui pardonneront pas. s'il se montre seulement, tant ils sont en colère : ayez pitié de lui et prenez-le sous votre protection. Le matin, il est venu avec les prisonniers à la mine, il a habillé Krasotkine en vêtements civils et Ta emmené sans que les Cosaques le remarquent. Ceux qui connaissent Pakrof savent bien que la mine est à coté de la prison et que le cordon de garde s'étend au loin.

Quand on est arrivé aux portes, deux jeunes gardiens ont vu de quoi il retournait. Ils se sont précipités comme des fous, grinçant des dents, ne sachant que faire. — « Si vous le touchez seulement du bout du doigt, cria le gardien chef, vous en répondrez sévèrement.» Les Cosaques se jettent dans le corps de garde et tout le poste sort en armes. Ils auraient tué certainement Krasotkine si, pendant ce temps-là, le gardien de service n'avait réussi à ouvrir la porte et à la refermer. Les Cosaques se sont cassé le nez, et ont dû se contenter de menacer avec leurs fusils à travers la grille, et de jurer tant qu'ils pouvaient ; ce sont de si sales bêtes !

— Il faudrait les étrangler tous, firent les auditeurs prolondément émus par le récit de Sokoltsef.

On ne manqua pas non plus de dire son fait à Krasot-

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kine. C'était pour tous une complète désillusion. Bien que ridée d'une évasion par les galeries n'eût aucun sens dans la petite mine de Chélaï, où les travaux d'autrefois étaient fort loin de ceux d'à présent, l'âme des prisonniers n'en était pas moins excitée par cette histoire qui touchait en eux les cordes les plus sensibles. . . En outre, le printemps était dans tout son éclat ; au-delà de la haute muraille d'enceinte, verdissaient de jolies collines, et les arbres et les fleurs nous envoyaient leurs parfums. . . Tout faisait penser à la liberté, à la vie, au bonheur, et le cœur de chacun s'attristait douloureusement. . . Mais il n'était pas facile de se sauver de Chélaï qui étail très sévèrement gardé ; les plus téméraires préféraient trouver un autre moyen, et surtout tâcher de se faire envoyer ailleurs. Par contre, dès le début de l'été, il y eut des évasions en masse parmi les libérés qui n'étaient presque pas surveillés.

Les premiers qui disparurent furent le cuisinier et la cuisinière de Loutchézarof lui-même ; le capitaine lança contre eux une troupe composée de plusieurs gardiens et de Cosaques : mais ceux-ci revinrent les mains vides, après trois jours de vaines recherches. A peine l'émotion produite dans la prison par cette première évasion étaitelle calmée, que disparut un forçat, ancien favori de Loutchézarof, qui l'occupait aux écritures dans son bureau. Avec lui, partit en vagabondage la belle-sœur de Rakitine, une fillette de quatorze ans, qui avait suivi sa sœur au bagne. Cette fois-là, le brave capitaine partit lui-même en chasse, après avoir appris par quelques forçats la direction prise par les fuyards. On prétendait qu'en partant, il avait promis de ramener son secrétaire mort ou vif.

— Hein, tu vois ce serpent, disaient entre eux mes

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compagnons: dans d'autres mines, on ne s'occupe pas des libérés conditionnels qui se sauvent: l'administration n'en répond pas....

Toutefois, Loutchézarof s'était vanté trop tôt : il était forcé, avec les Cosaques, de passer par la route, tandis que les autres étaient cachés sous bois. Sans doute, la suite du voyage devait être pour les fuyards une autre question : à une quarantaine de kilomètres des collines de Chélaï, commençait la steppe toute nue, couverte de villages cosaques, et s' étendant presque jusqu'à Tchita, 11 était très difficile de traverser cette plaine, et, parmi les centaines de fuyards qui, chaque année, quittaient la région de notre bagne et des bagnes voisins, il y en avait bien peu qui réussissent à s'échapper. La plupart étaient repris. D'ailleurs, pour les évadés de Chélaï, c'était un bonheur que d'être ramenés ensuite dans une autre prison.

Six- Yeux revint de son infructueuse expédition furieux et sombre comme la nuit. Les sauterelles, aussi bien dans la prison que parmi les libérés, dansaient de joie. Les libérés se sauvèrent presque tous, sauf les gens mariés, ou ceux dont le terme était proche. On ajoutait que, jusqu'à ce moment. Loutchézarof avait reçu des papiers désagréables, dans lesquels on lui reprochait des dépenses superflues faites par lui dans son administration, et Ton ajoutait que les devis présentés pour l'exercice de l'année suivante n'étaient pas approuvés, bien qu'il en eût déjà payé de sa poche une grande partie. Je ne sais si c'était vrai ou faux, mais on essayait d'expliquer par là le changement qui s'était opéré en lui ce printemps. Malgré tous ces coups de tonnerre et ces éclairs, il s'était montré jusqu'ici comme un homme régulier, toujours

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aussi sévère avec les forçats, et prêt à rester sévèrement dans les limites de la légalité .

Même après l'attentat de Shah-Lamas, il ne s'était pas laissé aller à son irritation personnelle, et s'était contenté de distribuer du cachot, de fermer les salles à clef, de faire des menaces : et voici que maintenant, tout à coup, nous voyions se manifester en lui un caractère complètement nouveau, et bien russe, la faculté de faire du zèle. Dans les derniers temps, il se montrait rarement chez nous, mais il nous parvenait des détails sur ses exploits à l'égard des libérés conditionnels : avec ceux-là il était terrible. Ce furent d'abord les prisonniers qui creusaient un fossé à côté de la prison qui éprouvèrent l'effet de sa fureur: on leur donna des tâches incroyables, presque huit mètres cubes par jour et par homme, oubliant que des forçats ne sont pas des ouvriers ordinaires, lesquels sont mieux nourris, plus forts et mieux disposés au travail. Au bout de quelques jours de ce travail, les plus robustes furent éreintés. On dut retirer le petit Lounkof pieds nus du fond de glaise du fossé, dans lequel ses bottes étaient si bien enfoncées qu'on dut ensuite les retirer à la bêche. Ceux qui ne finissaient pas lem^ tâche voyaient le lendemain diminuer leur portion de viande et de pain, ce qui n'empêchait pas de les envoyer au travail.

C'est à cette occasion que se montra clairement le peu d'énergie de tels prisonniers forts en gueule, et qui n'étaient braves et hardis qu'en paroles. En fait, ils étaient plus calmes que l'eau, plus bas que l'herbe, et travaillaient comme des bœufs pour ne pas irriter le terrible Six- Yeux. Par contre, Lounkof, contre l'attente générale, montra qu'il n'était pas un lâche. Un jour qu'il était à bout de forces, il injuria le gardien qui vou-

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lait le forcer à continuer, et fut envoyé au cachot. Six- Yeux le condamna à un mois d'arrêts avec les fers aux pieds et aux mains, et le mit en jugement. Ce fut bientôt également le sort de mon ami le gros Nogaïtsef. Les cachots ne désemplissaient pas. On disait que Loutchézarof écumait aussi dans son intérieur, et se chargeait lui-même de corriger ses domestiques. Quelques gardiens furent mis à pied, d'autres censurés et punis. On attendait chaque jour un événement, quelque chose d'affreux. On se taisait comme devant l'orage : l'orage vint en effet.

Un Jour, en revenant de la mine, j'appris une nouvelle qui me coupa bras et jambes : le cocher de Loutchézarof, Salmanof, venait d'être passé par les verges, et ses cris déchirants avaient été entendus de la cour de la prison, et même de l'infirmerie. Salmanof était un Kirghize que je connaissais bien, qui vivait depuis quelques mois à Chélaï, un ours gauche, d'une taille énorme, avec un visage affreux, rongé de petite vérole, et une voix qui ressemblait à un rugissement de fauve : par contre, il était extrêmement bon et honnête. Les prisonniers eux mêmes, qui n'aiment pas les Kirghizes, furent très étonnés en apprenant que cet homme était accusé d'avoir volé deux colliers de cheval. Dans la suite, on apprit que le voleuiétait un autre forçat qui venait de finir son temps et qui n'attendait plus que d'être envoyé en poséiénlé. La moindre enquête un peu calme eût révélé ce fait le jour même ; mais Loutchézarof se laissa entraîner au premier éclat de sa colère folle. Il ordonna de fouetter Salmanof immédiatement, sous les fenêtres de son bureau. Les bourreaux cosaques frappèrent avec une fureur impitoyable. Au bout de trente coups, Loutchézarof sortit sur

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le perron et demanda au cocher ce qu'il avait fait des col ^ liers. Le malheureux Kirghize se jeta à ses pieds, mais ne ^t put donner aucune réponse, car il ne savait rien lui-même. Alors, le capitaine rentra, en ordonnant de continuer la punition. Après trente nouveaux coups, la même scène se reproduisit et ce fut comme cela quatre fois de suite. Salmanof me dit lui-même dans la suite qu'il avait reçu i34 coups de verges : or, d'après les instructions, la direction du bagne n'a pas le droit de condamner à plus de loo coups sans en référer à ses supérieurs. Salmanof, tout en sang, fut ensuite conduit au cachot, mis en jugement, et, au bout d'un mois, replacé dans la salle commune.

Par bonheur, son innocence se découvrit bientôt d'elle-même, et on le remit de nouveau en liberté conditionnelle. Le bon et craintif sauvage n'osa pas se plaindre de l'exécution arbitraire, et l'affaire fut oubliée. Pour Salmanof, comme pour toutes les autres sauterelles, il n'entrait en ligne de compte que la douleur physique qui accompagne cette barbare exécution : le mal passé, on n'y pensait plus. Pour moi, je ne sentais pas la même chose. Il me semblait que la meilleure partie de mon moi était déviée et abaissée, que cette fois-là c'était moi aussi que Ton avait couvert de honte, à moi aussi que l'on avait fait une cruelle injustice. Dans toute la conduite précédente de Loutchézarof, dans tout son système de direction, je trouvais nombre de questions mal posées, je constatais qu'il comprenait la loi d'une façon trop formaliste, etc ; mais, maintenant, je voyais dans tout' son éclat son véritable fond, un reste d'idées laissées par le droit de servage, de ces idées qui ne disparaîtront pas de sitôt de notre Russie, malgré un

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vernis européen, malgré l'invention de systèmes et de régimes nouveaux.

Longtemps après cette histoire, je ne pus voir la figure grassouillette de Loutchézarof sans trembler involontairement. Mais hélas, l'homme est un être qui s'habitue à tout. . . Bientôt, s'endormit en moi aussi ce noble sentiment d'indignation à cause d'autres impressions pénibles, et je me trouvai capable de supporter des choses encore plus irritantes et révoltantes.

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Le comique confine souvent au tragique : quelques jours après la scène avec Salmanof, il se répandit un bruit d'après lequel Rakitine, étant ivre, aurait mordu sa femme au point de la laisser à moitié morte : sans une voisine, qui avait couru immédiatement au gardien- chef, la femme y serait restée. Le soir, après l'appel, la serrure de notre salle grinça, la porte s'ouvrit, et, sur le seuil, parut Rakitine avec ses effets.

— Tous nos saints, les vieux ! nous dit Rakitine, d'un air détaché.

Les sauterelles éclatèrent d'un rire joyeux.

— Pincé, hein, mon petit! Un peu vite ! Allons vieux, raconte l'affaire !

Rakitine raconta une histoire si embrouillée que je ne pu? rien comprendre. Il mêlait ensemble la vente secrète d'eau-de-vie, dont, disait- il, Six- Yeux le soupçonnait, et la fuite de sa belle-sœur avec le secrétaire, et la liaison

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de Marfa, sa femme, avec le même secrétaire, et le diable sait quoi encore.

— Est-ce bien vrai, que vous avez mordu votre femme, Rakitine?

— Je l'ai pincée un petit peu. Ivan >»ikolaévitch : pour être vrai, ça c'est vrai. Et puis aussi, comment s'en empêcher? Ah les coquines, ce qu'elles m'ont tourné la tête ! Il y a longtemps qu'elles se préparaient à me faire refourrer en prison !

— Qui ça, elles?

— Mais elles, Marfa ma femme, et Domna sa sœur, celle qui s'est sauvée avec le secrétaire. Ah, si vous saviez tout ce qu'elles ont fait, comme elles ont excité mon petit cœur ! . . . Elles m'ont positivement agité le sang à le faire bouillir dans mes veines !

— Qu'est-ce qu'elles ont donc fait ?

— Ah ! j'aurais beau parler toute la nuit que je n'arriverais pas jusqu'au bout ! Domna a treize ans : elle n'a ni père, ni mère : je l'ai abritée, vêtue, abreuvée, nourrie. Et quelle reconnaissance en attendre, Ivan Nikolaévitch ? J'ai tout simplement réchauffé un serpent dans mon sein. Non, vous ne pouvez pas croire tout ce qu'il y a de ruse et d'hypocrisie dans son méchant petit corps. Lorsque j'étais encore en prison, je demande une fois à Marfa ce que fait Domna. « Domna s'occupe, dit-elle, surtout de lecture : elle est tout le temps sur l'Evangile ». Et, en effet, elle sait lire, notre Domna. Allons, je me dis, ça, c'est bien. Eh bien, quand je suis sorti, qu'est-ce que je vois ? C'est vrai, Domna s'occupait de lecture. Je lui demande : « Qu'est-ce que tu lis là, ma petite Domna? » — « Des choses saintes, frère », répond-elle. J'aurais pu tout de suite vérifier, en regardant un peu le livre, parce que vous

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m'avez un peu appris à m'en tirer, Ivan Nikolaévitch. Mais je n'y suis pas arrivé. Vous savez, quand on est libéré, ça tourne un peu la tête, on n'est plus pour la science.

Eli bien, quand elle s'est sauvée avec ce maudit secrétaire, que les coquins éventrent, alors, j'ai jeté un coup d'œil sur ses livres. Qu'est-ce que vous pensez, Ivan Nikolaévitch ? Ces livres-là, ça ne parlait rien que d'amour, et encore d'amour, tout ça décrit; ce n'est pas du tout bon à lire pour des filles. Le secrétaire lui apportait toutes sortes de romans qu il empruntait aux gardiens ou bien à Monakhof. Et moi. qu'est-ce qu'elle m'avait dit ! Des choses saintes. l'Evangile et la Bible ! Hein, tout de même, ce que c'est que notre ignorance ! Sûrement je m'en vais apprendre maintenant chez vous, Ivan Nikolaévitch, je veux absolument m'enfoncer dans la science !

— Et pourquoi s'est-elle sauvée, Donnia ?

— Je ne lui en veux pas tant à elle, parce qu'une fille, ça n'a qu'un esprit faible ; mais lui, cette semence de coquin, ce serpent ! Car il est mon pays, et nous étions amis intimes, jusqu'au dernier moment nous étions des inséparables. Vous me croirez si vous voulez (ici Rakitine baissa la voix) : eh bien, c'est moi, moi légor Alexéévitch, et personne autre, qui ai préparé son évasion ! C'est moi qui lui ai fait sécher du pain pour la route, et qui lui ai fourni les autres provisions. Mais lui, ce qu'il m'a fait en dessous ! Emmener une petite fille vagabonder !

Tous éclatèrent de rire.

— Pourquoi donc la regrettes- tu ? demanda Tchirok : ou bien, est-ce que tu aurais eu des vues sur elle? Voyons, est-ce que c'est ta parente ? Elle est partie, eh bien, que le

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diable l'emporte, c'est une bouche de moins à nourrir. Surtout si c'étaK une hypocrite de ce genre-là.

— Tu es un drôle de type, toi, Kouzma, vraiment ; et qu'est-ce que tu aurais chanté, si elle t'avait emporté tes belles bottes et ta pelisse de martre, et en plus 20 roubles d'argent ? Eh bien moi, ça me fait de la peine ! C'est cet argent-là qui est mon parent.

— Allons, ne mens pas. Où est-ce que tu laurais pris? C'était Marfa qui vendait de leau-de-vie, et pas toi.

— Ça mon vieux, c'est la même chose. Dans l'Écriture il est dit : « L'homme et la femme c'est un même Satan ». Comment ne pas souhaiter de lui arracher la tète à cette petite...

— Mais, tout de même, je ne comprends pas, Rakitine, pourquoi vous avez mordu Marfa.

— Parce que, voyez-vous, elle savait certainement, la coquine, l'intention de sa sœur : ce n'était pas possible autrement. Moi, je suis au service de l'État : du matin au soir, je reste au travail; mais, elle, elle reste dedans toute la journée.

— Qu'est-ce que vous dites, Rakitine ? Est-il possible que Marfa se soit volé à elle-même des affaires et de l'argent? Pouvait-elle consentir à voir sa sœur, une petite fille encore, se sauver avec un forçat vagabond qui peut l'insulter, la tuer et la voler? On dit que votre femme est intelligente.

— Ah, Ivan Nikolaévitch ! vous ne comprenez rien à notre affaire, vous ne savez rien ! C'est connu, que vous êtes toujours prêt à défendre cette race de couleuvres.

— Allons, tu es un lapin, légorka, tu as rudement mordu Mikolaïtch ! Pour une fois que tu t'y es mis, tu as

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dit une bonne vérité! 11 faut les étrangler, les infâmes, les étrangler toutes sans choisir !

— Certainement oui, continua Rakitine en tapant du poing sur la table ! Il était très heureux de voir les compagnons qui, l'instant d'avant, se moquaient de lui, passer maintenant de son côté.

— Et, dans le temps aussi, Ivan Nikolaévitch, j'ai remarqué sur son compte de petites choses telles qu'il aurait bien fallu lui tordre le cou. J'ai toujours pardonné. Est-ce que je ne voyais pas, par exemple, qu'elle filait l'amour avec le même secrétaire ? Il n'y en avait que pour lui, chez nous ; Dormidont Ivanytch, à pied, à cheval, toujours lui, il fallait toujours donner quelque chose à Dormidont Ivanytch, toujours l'inviter. Moi, son vrai mari, elle ne me saignait pas comme ça. Eh bien, voyons, est-ce que moi, légor Rakitine, je dois baisser la tête devant Dormidont? Non, voyez-vous, la traînée, elle ne veut pas vivre selon la loi ! Le fruit défendu, c'est ce qui plaît le mieux.

— Mais, est ce que vous ne venez pas de dire, Rakitine, que vous avez vous-même préparé l'évasion du secrétaire, que vous étiez des amis inséparables jusqu'au dernier moment? Si vous aviez remarqué des choses comme ça entre lui et votre femme...

— Mais voyons , permettez que je vous demande, qu'est-ce que vous pensez de légor Rakitine ? Est-ce que c'est un imbécile fieffé? Non, Ivan Nikolaévitch, dans cette caboche-là, il y a aussi quelque chose. Il y a bien du temps que vous me connaissez, vous ne vous en êtes pas encore aperçu. Vous croyez que je ne sais pas feindre ? Et, un peu, que je m'y entends ! Ah, si je voulais, je mettrais le diable dedans ! Voyons, est-ce qu'il me fallait lui

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dire tout de suite que je voyais toutes ces histoires ? Je devais être bien heureux qu'il parte, ce troubleur de famille, ce tortureur de ma vie !

— Tiens, attrape ! tantôt ami inséparable, tantôt tortureur de ma vie. . . On ne vous comprend pas, Rakitine. Mais, pourquoi donc avez-vous mordu votre femme au lieu de la taper autrement ?

— Ça a plus de goût, Ivan Nikolaévitch.

— Gomment cela, plus de goût ? .

— C'est comme ça. On enfonce les dents dans de la chair vive, c'est à en mourir ! Oh, c'est de premier choix ! Regardez un peu mes dents, comme elles sont égales: on dirait celles d'un jeune écureuil, toutes petites, pointues...

Au milieu d'une tempête de rires, Rakitine ouvrit très sérieusement la bouche, et me montra deux rangées de dents d'une blancheur éblouissante, et réellement petites et pointues.

— Si on ne me l'avait pas retirée des mains, j'aurais bu son sang, la coquine, je lui aurais montré à tromper son mari et à piller son bien I

— Qu'est-ce que vous pensez faire, maintenant, Rakitine ?

— Maintenant ? ma pauvre tête est perdue ! Six- Yeux va me faire pourrir en prison. Il ne me reste plus quune chose à faire : lui sortir les tripes à la première visite qu'elle me fera.

— Allons, vous dites des bêtises. Voyons, est-ce qu'il ne vaut pas mieux demander pardon à Six- Yeux et à votre femme, pour être remis en liberté! Vous étiez probablement saoul, quand vous avez accompli votre exploit ?

— Un tout petit peu dans un œil, mais l'autre n'avait

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rien du tout î... Mais enfin, est-ce qu'il faudrait me soumettre à une femme ? Vous n'y pensez pas ! légor Rakitine redemander la libération conditionnelle ! Pour rien au monde ! J'aimerais mieux qu'on m'écorche vif ! Vous avez pu remarquer vous-même, Ivan Nikolaévitch, que je ne suis ni un phraseur ni un hâbleur, mais un forçat dans le vrai sens du mot. Eh Ijien, vous verrez : le petit légor se redressera comme un tronc d'arbre devant Six-Yeux; il ne dira pas un traître mot d'excuse. Cette tête-là, je la pencherai sur ma poitrine agitée : que Monsieur le directeur fasse tomber sur moi sa disgrâce, il en a le pouvoir !

Et, à ces mots, prononcés avec une franchise comique qui rappelait le chevalier à la triste figure, tous recommencèrent à rire.

— Ah, sacré Grelot de bois ! firent les prisonniers. Le Grelot de bois m'empêcha de dormir jusque vers

minuit, tantôt se laissant aller à cette disposition belliqueuse, promettant de tuer sa femme et de rester ferme comme un tronc d'arbre sous les coups des ennemis qui l'entouraient, tantôt prenant un ton pleurard, qui nous attristait tous.

Le lendemain, à l'appel du soir. Six- Yeux se présenta lui-même à la prison. Le silence méchant qu il gardait pendant la cérémonie inquiétait tout le monde, mais tout se passa bien. Tandis qu'il parcourait les salles, personne ne lui fit la moindre supplique. Seul Rakitine, à mon grand étonnement, lorsque Loutchézarof se préparait à sortir majestueusement, s'avança de quelques pas, et dit d'une voix douce et triste :

— Monsieur le directeur !

3l8 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

— Restez en place ! Qu'on ne sorte pas du rang, crièrent les gardiens.

— Quest-ce qu'il te faut ? demanda Loutchézarof d'un ton doux et indifférent.

— Monsieur le directeur, soyez clcirent ! Comme je suis père de famille. . . et qu en outre je sui^ d'une santé très délicate. . .

— Qu'est-ce qu'il te faut ? lit le directeur en élevant la voix.

— On m'a remis en prison.

— Je le sais bien, c'est ça que tu voulais me dire ?

— Par le Dieu vrai, je n ai rien fait, Monsieur le directeur. . . je jure que je ne sais pas pourquoi.

— Mais moi je le sais : c'est pour avoir maltraité ta femme. Je ne peux pas permettre une pareille bestialité de la part des prisonniers qui me sont confiés.

— Affaire de famille. Monsieur le directeur ! Vous savez vous-même qu'il faut bien parfois que le mari corrige sa femme ou son enfant. Surtout quand ils sont gâtés...

— Vlors. il ne faut pas corriger comme tu l'as fait. J'ai vu moi-même sur tout son corps les traces noires de tes coups de dents. Tu me la payeras, mon vieux, cette correction !

— Faites-moi grà^e. Monsieur le directeur !

Mais, le foudrovant du reofard. le directeur se hâta de s'éloigner. La porte se referma bruyamment sur lui et sa suite. Rakitine était là, honteux et découragé. Les prisonniers se mirent à le taquiner.

— Hein, dis donc, hier, tu jurais à Ivan Nikolaévitch que tu te ferais écorcher vif, plutôt que de demander pardon à Six-Yeux. Si on te mettait quelques jolies ventouses, hein, Grelot de bois.

LE GRELOT DE BOIS M'ÉGAYE UN PEU 3l9

— Ah. mes cliers vieux ! répondit le Grelot, qu'on ne prenait jamais sans vert : qu est-ce que je suis, devant Six-Yeaxl un ver de terre, pour tout dire. Est-ce que c'est nous, nDus qui sommes tués, qui devons faire les malins et dresser la tête ? Et puis, je suis marié. Ma l'emme. sans doute, que le diable l'emporte ! Ce n'est pas pour elle que je pleurerais, mais j'ai mon petit garçon ; quand je pense à lui, qui est tout seul là-bas, le chéri, vous me croirez si vous voulez, Ivan Nikolaévitch, eh bien, mes dents grincent d'elles mêmes ! Ma parole! Et puis, il est si gentil ! 11 est couché avec sa mère: eh bien, pour rien au monde il ne s'endormiiait sans attendre son papa. J'ai, sur la poitrine, un petit grain de beauté poilu: eh bien, il a tout le temps les mains après, il tiraille, il tiraille, et il s'endort.

A partir de ce soir-là, Hakiline devint triste. Il perdit l'appétit et le sommeil, et ne parla bientôt plus que de la punition quil allait recevoir. Plusieurs lefl'rayaient à dessein, en lui parlant d'augmentation de son terme, de verges, etc. Bientôt, je remarquai que Rakitine faisait passer par Sokoltsef et par d'autres prisonniers qui travaillaient derrière le mur, tout près des libérés, des commissions secrètes à sa femme. Un dimanche, puis deux se passèrent, et Marfa, remise de ses coups, vint voir son mari. Rakitine se rasséréna. Le soir même, il chantait des dithyrambes en l'honneur de sa femme, affirmait, avec sa franchise ordinaire, qu'elle était amoureuse comme une chatte de sa jeunesse et de son honnête beauté, qu'elle était fidèle et brave femme, qu'elle n'avait que deux vices : la vieillesse et la bêtise ; après quoi, il déversait toute son indignation sur sa belle-sœur et sur le secrétaire. De son côté, Marfa qui, évidemment, n'avait

pas alors pour la première fois senti les dents de son cher mari, et qui trouvait ce genre de correction aussi naturel qu'un autre, se mit à demander elle-même sa libération. Ce drame de famille se termina d'une façon inattendue par une sortie comique du capitaine lui-même. Un soir d'appel, comme Rakitine insistait de nouveau pour être gracié, il lui dit tout à coup :

— C'est dommage, Rakitine, que tu naies pas tué ta femme à force de la mordre, c'est bien dommage ! Je me suis aperçu que c'était une vilaine femme : elle vend de l'eau-de-vie. Tu savais ça ?

Rakitine fut tellement abasourdi par ces paroles du directeur menaçant, qu'il ne trouva rien à répondre.

— Bon, répondit lui-même Loutchézarof : je m'en vais te relâcher, à condition que tu me donnes ta parole de faire cesser immédiatement ce commerce.

Le Grelot, ravi, promit tout ce qu'on voulut, affirmant que, non seulement, il ne vendrait pas, mais, même, ne boirait pas une goutte de la maudite liqueur.

— Fais-y bien attention ! fit Six-Yeux en le menaçant du doigt : prends tout de suite tes afl'aires, et lîle. Rakitine sortit comme une bombe, oubliant même de nous dire adieu.

...A cette époque, le capitaine faisait une guerre acharnée aux femmes-forçats qui se trouvaient en liberté conditionnelle. Il n'y avait pas, à Chélaï, de prison pour les femmes, mais, pour exécuter certains travaux exclusivement féminins, le bagne contenait toujours un

certain nombre de femmes-forçats, souvent des condamnées à perpétuité ; et ces femmes, faute de prison, vivaient en liberté. J'ai déjà raconté que la femme-forçat de droit commun est, en même temps, presque toujours une prostituée. L'agoflomération d'une grande quantité d'hommes, prisonniers et Cosaques, et l'absence presque complète d'élément féminin, faisait que, à Ghélaï, parmi les libérés, les cinq ou six femmes-forçats étaient littéralement des femmes communes. La débauche était effrayante. L'effronterie de quelques-unes de ces mégères, qui étaient presque toujours ivres, et ne craignaient aucune punition, ressemblait à une sorte de crétinisme. Il n'y avait que deux moyens de faire disparaître les manifestations extérieures de cette abominable débauche : ou bien augmenter le nombre des femmes, ou bien renvoyer hors de chez nous celles qui s'y trouvaient. Loutchézarof voulait en trouver un troisième : il avait foi dans la puissance de la répression. Pendant cet été fatal, il défendait avec une ardeur spéciale la moralité des forçats, et, chaque jour, c'était par troupes qu'il envoyait au cachot de la prison les » libérés et les femmes elles-mêmes. Dans ce dernier cas, malgré les cris et les menaces des gardiens, on voyait, du matin au soir, les sauterelles errer et fureter sous les fenêtres des belles qui étaient au secret ; on liait des conversations agréables, on échangeait des compliments qui n'étaient pas toujours choisis ; on faisait passer au cachot de la viande, du thé, du sucre et du tabac. Mais un amour purement platonique ne pouvait satisfaire les Lovelaces de la prison, les « amateurs » comme on les appelle en argot de forçat, et, bientôt, on mit en œuvre toute la ruse, toute l'adresse et la hardiesse dont

on était capable; en effet, si l'on était pris en flagrant délit, la peine que l'on devait attendre était terrible. |

Parmi ces femmes, il y en avait une qui, jusqu'ici, • était moins éhontée et débauchée que les autres, et qui, justement, servait de cible à la colère de Loutchézarof. Celui-ci se demandait avec étonnement, pourquoi Hélène, qui était douce et tranquille autrefois, était devenue tout à coup d'une effronterie sans bornes, bien qu'il la mît tous les jours au cachot. Il ne lui venait pas à la tète ceci, que, tandis qu'autour de lui régnait la terreur causée aux prisonniers par toutes ses sévérités, sa prison, sa prison modèle, était devenue un antre de débauche, ni, surtout, • que c'était précisément son système qui la favorisait. ' Qu'est ce qu'aurait pu éprouver le brave capitaine, s'il avait su que ces « artistes », qu'il détestait tant, postaient quelqu'un dans la cour pour faire le guet, escaladaient la palissade de la courette du cachot, pénétraient dans le corridor du secret, et allaient voir Hélène Zonof à travers la muraille de sa cellule, dont les planches se disjoignaient artistement? (i) Il serait devenu fou, ou bien aurait eu une attaque...

Durant son séjour au cachot, cette sylphide du bagne était parvenue à gagner plusieurs dizaines de roubles qu'elle emporta quand elle fut libérée! La hardiesse des « amateurs » atteignit même de telles limites, que l'on fit des passages secrets d'un cachot à l'autre, si

(1) Sauf le mur d'enceinte qui était en pierre, toutes les constructions de Chélaï étaient en bois, et faites, on peut le dire, un pou vite, en dépit de l'argent qu'elles avaient coûté Un jourqu'au cours d'une visite, un jxrsonna^e considérable mit le pied sur un plancher cjui rcnniait, il dit en secouant la télé: « Pourtant, clia(iue 1 lanclie d'ici nous est bien revenue à une centaine de roubles » 1 N. de l'A.

bien qu'Hélène trouvait du travail jour et nuit, et que, être mis au cachot, non seulement n'effrayait pas, mais tentait beaucoup ces messieurs. Lorsque, dans la suite, les gardiens découvrirent ces passages secrets, ils furent saisis d'horreur, et, n'osant pas en parier à Six-Yeux, ils les firent, de leur propre autorité, boucher par les forçats eux-mêmes la première fois qu'il y eut des travaux de réparations. Je n'appris moi-même que bien plus tard les expéditions romanesques de mes compagnons, et, longtemps, je me demandai ce que signifiaient tous ces chuchotements, ces courses secrètes, ces plaisanteries énigmatiques sur Tchirok. etc. Loutchézarof, naturellement, soupçonnait encore moins que moi la vérité, et, persuadé que sa sévérité avait de bons effets, continuait sa triste campagne contre les femmes.

Un beau jour, le bruit se répandit dans la prison que Six-Yeux avait traduit en jugement la femme Zonof el le libéré Kalinkine, pour leur conduite inconvenante en présence des petits enfants d'un des gardiens. L'un des enfants avait trois ans, l'autre cinq. Il n'y avait pas d'autres témoins, et il faut croire que les petits dénonciateurs avaient reçu une jolie éducation, s'ils étaient capables de comprendre ces choses-là!... On reçut de la direction générale la décision suivante : Kalinkine serait remis en prison jusqu'à l'expiration de sa peine, et la femme Zonot serait punie de cent coups de verges. Longtemps, Loutchézarof ne publia pas cette décision, et, ayant remis Kalinkine en prison, ne prit aucune mesure au sujet de la coupable qui était toujours au cachot. Cependant, elle avait fini sa peine : l'escorte qui devait l'emmener en posélénié était déjà là, et je nourrissais le secret espoir

de voir la punition cruelle oubliée. Mais je me trompais... De grand malin on retira la Zonof du cachot, et. un peu au-delà des portes de la prison, on la fouetta cruellement. * Les bourreaux étaient des forçats tatares qui en voulaient, disait-on, à leur victime : le gardien-chef qui présidait à l'exécution les invitait à frapper plus fort, et lançait des plaisanteries que je ne saurais reproduire.

Je savais bien que cette femme était au degré le plus bas de l'immoralité, et que, d'ordinaire peut-être, elle n'avait pas plus de pudeur que le dernier des forçats : cependant, je ne pouvais me défaire de cette idée qu elle était une femme, c'est-à dire un cti-e qui réunit en lui tout ce qu'il y a de chevaleresque, de beau, d'élevé et de noble dans l'humanité ; on voulait punir une débauchée, et l'on insultait un des êtres sacrés les plus chers qui font que riiomnie est un homme et non pas une béte.

Et qui est-ce qui pourrait affirmer qu'à la minute ' terrible de l'exécution, ne s'est pas fait jour dans cette àme tombée ce sentiment que, jusqu'ici, avaient étoulfé » l'ignorance et la débauche : le sentiment de la femme couverte d'infamie ?... C'est l'idée qui me vint lorsque, aussitôt après l'exécution, j'appris que les camarades d'Hélène, femmes-forçats comme elle, et tombées aussi bas qu'elle, l'avaient entourée, et, longtemps, avaient pleuré en silence (i).

Dis-donc, tu sais ce qu'on dit ? 11 parait que le noujouverneur fait pourra porter plainte !

veau Gouverneur fait le tour des bagnes ! Au moins, on

(Il Au printemps de 1893, une décision du Conseil d'Étala détinilivement supprimé en Russie les châtiments corporels pour les .^ femmes. N. de l'A. ♦!

— Pour l'entendre dire, je l'ai entendu dire ; seulement c'est peut-être un boumo (i) de prisonnier.

— Naturellement, s'il vient, il faudra porter plainte.

— Pour se plaindre, ce n'est pas la peine, il faut seulement demander un transfert. Qu'on nous envoie, si on veut, au bout du monde, pourvu que nous filions d'ici !

Ce bruit n'était pas inventé. Bientôt commencèrent dans la prison de nombreux préparatifs pour la réception du grand personnage. Le brave capitaine lui-même, qui se vantait de ce que la prison qui lui était confiée, était toujours prête à recevoir une visite « fût-ce même celle de l'Empereur », montrait des signes d'inquiétude et d'émotion... A vrai dire, il ne s'abaissait pas au point de se mêler lui-même de tous les détails et de pénétrer dans tous les petits secrets de la vie intérieure de la prison, mais, évidemment, il avait donné aux gardiens de sévères instructions. Pendant tout le jour, du matin au soir, ceux-ci furetaient dans tous les coins, remarquant la moindre trace de poussière, et gourmandant les forçats, aussitôt qu'ils trouvaient quelque chose en désordre ou en mauvais état. Autrefois, on ne lavait les planchers que deux fois par semaine ; maintenant, on les grattait et on les lavait tous les deux jours, et, quand c'était fini, on les colorait avec de l'ocre, ce qui leur donnait à la vérité uni^ jolie apparence ; seulement, lorsque l'ocre était sèche, elle se transformait en une fine poussière, qui nous faisait tousser ou éternuer quand on balayait : or, les starostes de nos salles balayaient presque toutes les demi-heures.

(1) Dans le jargon des forçats, il v a beaucoup de mots qui viennent très certainement du français. Ainsi, boumo (cancan, bruit inventé, trait d'esprit) est évidemment une corruption de bon mot, Motia (part, partie) est évidemment moitié, etc.

N. d. lA.

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