‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 16 sur 27 · L. — lu · texte numérisé non relu

L. — lu

Un jour, à l'appel du soir. Loutchézarof nous tint ce discours :

— Voilà ! Vous avez déjà entendu dire, probablement, que notre nouveau Gouverneur militaire doit venir ces jours-ci. Faites attention au coup de sifflet que donnera le gardien de service, observez l'ordre et la propreté. Et puis, n'ennuyez pas le Gouverneur par des demandes et des plaintes stupides. Je sais bien que vous aimez bavarder avec chaque nouvelle autorité : « Sans doute, vous ditesvous, on n'arrivera pas à acheter, mais, en attendant, on peut toujours marchander ! » Or. je vous punirai si vous tenez des propos stupides. Tous ceux qui voudront parler devront, aujourd'hui même, lorsque je passerai dans les salles, m'avertir de leur intention. Je déciderai si leu.rs plaintes sont sottes ou bien fondées. De plus, demain ou après-demain, un étranger va visiter notre prison : c'est un missionnaire qui voyage dans un but religieux . Conduisez-vous comme il faut aussi avec lui, et n'allez pas lui demander la moindre chose. Vous devez bien comprendre que c'est un civil qui n'a aucune espèce de puissance olïicielle. Ah, voici encore ce que je veux vous dire. Dans les salles, il y a une odeur infecte. Ce n'est pas étonnant : il n'y a qu'un instant, pendant la prière, il ma été impossible de rester derrière Nogaïtsef... Vous ne savez pas du tout vous tenir ; c'est une bêtise de prétendre que le ventre se gonfle à manger du pain et des choux, c'est une bêtise ! Je mange moi-même du pain noir et j'aime la soupe aux choux... On peut toujours se retenir, mais vous ne voulez pas. voilà tout !

Après nous avoir fait ce sermon, Loutchézarof fit le tour des salles. Presque partout, il y eut des gens qui lui décla-

rèrent qu'ils voulaient parler au Gouverneur. Chez nous, ce lurent d'abord Piétine et Sokoltset*.

— Qu'est-ce que vous voulez lui dire ? demanda Loutchézarof d'un air sombre.

— Demander notre transfert à Sakhaline, Monsieur le Directeur.

— Pourquoi ça ?

— Mais, Monsieur le Directeur, nous ne pouvons pas faire tout notre temps dans une prison aussi sévère. Nous en avons pour trente et quarante ans sur les épaules.

— Et, si vous allez à Sakhaline, vous pensez qu'on vous diminuera ? En voilà une sottise ! N'essayez pas de faire des demandes aussi bêtes que ça. Si le Gouverneur avait l'idée de vous satisfaire, vous seriez les premiers à vous repentir. Sakhaline est dix fois pire que la prison de Ghéiaï ; on n'y envoie, outre les natifs de la Transbaïkalie, que les criminels particulièrement dangereux : c'est une punition.

— Pourtant, Monsieur le Directeur, permettez-nous de faire notre demande.

— Ma foi, si vous voulez. Sachez seulement qu'elle ne sera pas satisfaite. Et toi, Lounkof, qu'est-ce que tu as à te remuer comme ça ?

— Moi, Monsieur le Directeur... Gomme j'ai été puni plus que je ne méritais (i)... Alors, permettez-moi de demander. . .

— De te plaindre ?

-* Hem. . . oui.

(1) Lounkof avait été mis un mois au cachot pour avoir injurié un gardien qui voulait le forcer à faire un travail au-dessus de ses forces. T.

— Je ne te le conseille pas. Tu admets que l'on t'a puni injustement, moi je suis d'un avis contraire.

Et en disant cela, Loutchézarof quitta notre salle [jour continuer sa tournée. Partout, on lui demanda la permission de solliciter des transferts, et il la refusa. Cependant, plusieurs se décidèrent fermement à parler au Gouverneur, quelle que pût être la colère de Six- Yeux.

Le lendemain soir, d'une façon très inattendue, arriva le missionnaire étranger, avec son interprète : Loutchézarof n étant pas là, ce fut le gardien-chef qui conduisit le visiteur. Celui-ci était un grand vieillard voûté, à la barbe grise : il était en redingote noire, et portait sous le bras une charge d'Evangiles. Il fît le tour des salles en nous faisant en allemand un sermon que son interprète traduisait mot par mot en russe.

— Ce livre est un grand livre, également nécessaire pour le paysan et pour l'empereur. L'enseignement qu'il renferme est vrai : non seulement il est vrai, mais il est hautement pratique, utile. Il suffit de croire sincèrement en Dieu et de le prier : il réalisera toutes nos prières et tous nos vœux...

A peine le missionnaire eut-il prononcé ces paroles, que nous entendîmes retentir le commandement assourdissant de « Fîîxe ! » et que, dans notre salle, entra en coup de vent Loutchézarof, rouge et essoufflé, entouré de ses gardiens. L'étranger, confus, s'arrêta.

— Le Directeur de la prison de Chélaï. capitaine hors cadre Loutchézarof, fît Six- Yeux en se présentant.

Le vieillard se nomma, s'inclina, tendit la main, et sortit aussitôt de sa poche le papier qui témoignait du but de son voyage et contenait la permission de visiter les bagnes. Avec une naïveté qui n'allait pas sans humour.

les forçats racontaient, dans la suite, que Six-Yeux, à peine arrivé, avait aussitôt demandé à l'étranger son passeport !

— Eh bien, dit Loutcliézarof, après quelques secondes d'un silence embarrassant, qui se prolongeait, après qu'il eut rendu les papiers : vous leur avez déjà parlé ?

Le vieillard apprenant par son interprète le sens de cette question, fit signe de la tête, et se mit à distribuer ses Evangiles, en demandant à chaque prisonnier s'il savait lire ou non. Tous, naturellement, déclarèrent qu'ils savaient lire, même lorsqu'ils ne connaissaient qu'à peine leur alphabet. Ensuite, les visiteurs passèrent dans les autres salles, où les précédait chaque fois le commandement de « Fixe ! » Probablement l'étranger n'eut guère de plaisir à dire son sermon dans de*telles conditions. 11 se hâta de s'éloigner, et les forçats commencèrent leurs réflexions sur lui. Je n'entendis pas un seul mot qui concernât son discours ou le but de sa visite. On parlait de son extérieur, de ses vêtements.

— Hein, dis donc, si on rencontrait sur la route un gars comme ça, disait de son air de bravache Androucha Povar ; bien sûr, rien qu'à lui dire un mot, il donnerait tout ce qu'il a sur lui, sa montre, sa redingote et son argent.

— Ah, il doit avoir quelques sous, tout de même, confirmaient les autres.

— Ça lui aurait coûté bien cher de nous donner dix ou vingt roubles ? Tenez, les enfants, faites un bon dîner à ma santé. Il est avare, ça se voit.

11 était triste d'entendre de telles paroles et de penser que c'était pour un tel résultat qu'avait parcouru des milliers de kilomètres ce vieillard, qui, peut-être, croyait

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sincèrement à la sainteté et à l'utilité de sa mission, et '^ qui, peut-être, aimait de tout cœur ces hommes qu'il rêvait d'éclairer... Mais, d'autre part, qui fallait-il accuser ?

Les Evangiles qu'il avait distribués aux prisonniers servirent, pour la plupart, à des usages autres que ceux auxquels ils étaient destinés...

Enfin, arriva le jour où l'on attendait le Gouverneur. Dès le matin, les gardiens, qui s'étaient mis en grande tenue et en gants blancs, couraient avec une émotion extraordinaire par toute la prison, en donnant des ordres aux forçats. D'abord, ils ordonnèrent de laver de nouveau et de colorer à l'ocre les planchers qu'on avait déjà lavés la veille. Mais lorsqu'ils furent lavés, on eut une nouvelle émotion : auraient-ils le temps de sécher ? On ouvrit toutes grandes les fenêtres et les portes. Tout de même, ils étaient inquiets, et allaient regarder à chaque minute si ça séchait bien. Il faisait une journée grise, avec grand vent. On déjeuna, on prit du repos : toujours pas de Gouverneur. Tout le monde était fatigué de cette tension d'esprit inaccoutumée. Enfin, lorsque les ouvriers mineurs 1 revinrent, un exprès accourut de la station, au grand j galop, en disant : (( Il arrive, il arrive )). '':

De nouveau, une émotion ! Mais il se passa encore une heure et demie avant l'arrivée du Gouverneur. Alors ; on nous ordonna de nous réunir dans les salles, de mettre J nos paletots, et de nous aligner. En effet, près de la porte, "J retentit un coup de sifflet assourdissant. On s'aligna ; seuls, les plus hardis étaient restés dans le corridor pour regarder dans la cour où devaient arriver les autorités. C'étaient Lounkof et Piétine qui représentaient notre chambrée. L'un après l'autre, arrivaient les « télé-

LES FEMMES-FORÇATS. — QUELQUES VISITEURS 33l

grammes » : aux premières nouvelles, le Gouverneur était de haute taille, avec une barbe rouge et un air furieux ; ensuite, on nous dit qu'il était petit, gros et tout noir. Tout à coup, tous les donneurs de nouvelles qui étaient restés dans le corridor, se précipitèrent en criant : « Les voilà, les voilà ! »

On s'aligna, on toussa, on se redressa tant qu'on put.

— A vos rangs ! Fixe ! commanda un gardien, et, dans notre salle, pénétrèrent : le Gouverneur, son officier d'ordonnance, le Directeur des prisons, Loutchézarof, Vispravriik (officier de police), le procureur, et un grand nombre d'autres personnages de tout rang. Le Gouverneur était de taille moyenne, d'un certain âge, et avait une barbe grisonnante. Il passa devant nos rangs, en regardant chaque forçat bien dans les yeux, puis, se retournant, il demanda si personne n'avait à faire de demande ou de réclamation. Loutchézarof lui montra Piétine et Sokoltsef .

— Qu'est-ce qu'il te faut? demanda le Gouverneur en s' approchant du premier.

— Excellence, faites-moi une grande grâce.

— Laquelle?

— Transférez-moi à Sakhaline !

— Et pourquoi faire ?

Piétine se tut.

— Il en a pour longtemps, pour très longtemps, Excellence, dit Loutchézarof en intervenant : or, il espère, d'après des récits de forçat, que, là-bas, il sera aussitôt libéré.

— Tu te trompes beaucoup, mon ami, dit le Gouverneur : la loi est partout la même. En outre, je ne connais pas les coutumes d'ici. Ai-je le droit de faire cela?deman-

da-t-il au Directeur des prisons qui lui expliqua Tordre admis.

— Tu vois, mon cher, dit le Gouverneur à Piétine, ce serait même difficile à accorder.

— Excellence ! dit tout à coup Nogaïtsef, qui n'avait pas demandé à parler et dont la voix produisit sur Loutchozarof une impression de profond étonnement. — Excellence, transférez-moi aussi à Sakhaline. Soyez assez bon pour cela ! Veuillez me faire ce plaisir.

— Te faire un plaisir? Voyez-vous, il ne demande que ça ! dit le Gouverneur en se tournant vers sa suite avec un sourire : voyons, pourquoi veux-tu aller à Sakhaline ?

— Eh bien, comme ça, Excellence. Voyez-vous, là-bas, il y a de leau tout autour, et il n'y a plus moyen d'en sortir... eh bien, alors, je cesserai de vagabonder par le monde. ^

— De vag-abonder ? Mais, on peut perdre cette habitude-là en restant ici.

Sokoltsef parla encore, sans plus de succès, après quoi, le Gouverneur demanda s'il n'y avait plus de plaignant.

— Excellence ! cria la voix enfantine et grêle de Lounkof.

— Qu'est-ce qu'il y a?

— On nous épuise ici, avec des travaux trop pénibles, et on nous punit injustement.

— Voyons, qu'est-ce qu'il y a, explique-toi.

— Nous creusions un fossé... on nous donnait des tâches trop lourdes... comme je n'en venais pas à bout, on m'a privé de ma remise de peine et donné cent coups de verges...

— Est-ce vrai? demanda le Gouverneur au Directeur

des prisons, tout en plaçant pendant ce temps la main sur l'épaule de Lounkof. Il sembla qu'un sentiment de douce compassion pour ce gentil petit prisonnier, un enfant presque encore, se montrât dans les yeux du vieux général.

— Excellence, il ment ! interrompit Loutchézarof : Monsieur le Directeur des prisons sait parfaitement qu'il n'a pas été puni pour mauvais travail, mais pour injures à un gardien... Le Directeur confirma ces paroles.

Le Gouverneur retira sa main de l'épaule de Lounkof et lui dit :

— Pourquoi mens-tu comme ça, mon enfant ? Cela n'est pas bien.

Lounkof, furieux, se tut. Le Gouverneur, évidemment mécontent, partit pour une autre chambre...

...Les conversations et les discussions qui suivirent le départ du personnage furent tellement animées, que c'est tout juste si l'on n'en vint pas aux coups. On fut interrompus par la nouvelle que Lounkof et Nogaïtsef étaient envoyés au cachot.

— Comment, pourquoi, pour qui?

— C'est pour Six- Yeux, à cause de plaintes mensongères et non permises.

Tous étaient muets de surprise . . .

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