AVEC DES CAMARADES
La troisième partie forme le second volume de l'original russe. Ne pouvant songer à traduire entièrement cette partie de l'ouvrage, nous en résumons ici, en quelques lignes, les points principaux.
Ivan Nikolaévitch vit un jour arriver à Ghélaï, au milieu d'une colonne ordinaire, deux hommes de sa classe sociale, « deux camarades », c'est-à-dire, évidemment, deux condamnés politiques comme lui. L'un, Valérien Bachourof, était un petit jeune homme, tout blond et tout léger, le vrai type de certains étudiants russes qui se font exiler pour cause « politique », et n'ont, en réalité, jamais pensé à rien de bien sérieux, sinon à caresser d'anodins rêves libéraux. L'autre, Dmitri Pétrovitch Steinhart, était un étudiant en médecine de quatrième année, d'origine juive : une nature ardente et concentrée, extrême dans ses résolutions, et très sympathique. On devine la joie des trois prisonniers à se trouver ensemble.
Toutefois, si, à partir de ce moment, l'intérêt du livre ne languit pas, il change de terrain. Nous avons moins directe-
ment affaire aux forçats et à leur psychologie : il s'agit plutôt des petites aventures de ces trois civilisés, de ces trois hommes noblement inspirés, au milieu d'une foule de coquins sympathiques ou antipathiques. L'intérêt est, dès lors, plutôt anecdotique que général. Les trois amis témoignent, çà et là, une naïveté un peu bien forte; ailleurs, ils se livrent à de purs enfantillages, quand, par exemple, ils font mine de se laisser mourir de faim, parce qu'on les a — à leur avis — mis injustement au cachot. Nous n'avons traduit, dans ce second volume, que les passages les plus saillants, et, autant que possible, les plus caractéristiques .
STEINHAHÏ ET BACHOUROF 33;
STEINHART ET BACHOUROF
. . . J'interrog^eai mes compagnons sur leurs ressources jjécuniaires. Steinhart et Bachourof comptaient recevoir de leurs parents chacun vingt roubles par mois (environ 60 francs).
— C'est parfait, m' écriai- je : je reçois à peu près la même somme ; mais, tandis que j'étais seul ici, cet argent ne me servait presque à rien, parce que cette somme minime ne me permettait pas d'aider toute la prison, et que, d'autre part, il m'eût été pénible d'être seul à en profiter. Maintenant, si vous y consentez, nous allons nous arranger de façon que toute la prison vive confortablement.
— Comment cela est-il possible avec un budget de soixante roubles ?
— Eh bien, jugez vous-mêmes, comptons. Il n'y à guère ici, d'ordinaire, que cent vingt homnjes, et nous n'atteignons que rarement le nombre de i5o au plus. Ce qui pèse surtout aux forçats, c'est la privation de tabac. Six cents grammes de tabac commun (makhorka) par semaine suffiront pour une salle, si on les ajoute à la quantité que les forçats peuvent se procurer eux-mêmes. Avec dix salles, il nous faudra acheter chaque mois vingtcinq kilos de makhorka. Or, elle coûte un rouble le kilo ; cela nous fait donc vingt-cinq roubles. C'est notre plus grosse dépense. Si, maintenant, nous ajoutons pour les jours maigres, seize kilos de viande dans le chaudron, nous aurons, évidemment, un rata de première qualité.
Le mouton coûte ici deux roubles les seize kilos. Par suite, pour améliorer la nourriture aux jours maigres (huit par mois), nous dépenserons seize roubles.
— Si peu que cela ?
— Il nous restera donc encore environ 20 roubles qui nous permettront de nous procurer du thé ordinaire, du sucre et du tabac, et de faire, de temps en temps, des largesses pour toute la prison, en ajoutant quelques kilos de viande au rata.
— Mais, permettez ! que dira Loutchézarof ?
— Rien du tout. Il a plui^ieurs fois déclaré publiquement que la loi permet d'améliorer la nourriture générale aux frais des particuliers. Seulement, les forçats ont leur idée sur ce point : ils ne se laissent pas tenter par les théories communistes, et il ne s'est pas encore trouvé parmi eux un seul bienfaiteur de toute la prison. Or il y en a quelques-uns qui sont riches.
— Alors, Ivan Nikolaévitch. nous vous choisissons pour notre staroste.
J'acceptai et allai parler immédiatement à l'économe, auquel je commandai du tabac, ainsi que de la viande pour le prochain jour maigre. Le gros économe éclata de rire en apprenant que nous voulions nourrir toute la prison à nos frais, mais il ne fit aucune objection ; il nous procura, dès le lendemain, 6 kilogrammes de makhorka.
— Le directeur a déclaré, nous dit-il en riant largement, que vous étiez les seuls dans la prison auxquels il puisse permettre d'organiser un maïdane.
— Gomment, un maïdane ? Est-ce que j'en veux faire commerce ?
— Hi, hi, hi ! je vais tout de même vous appeler maïdanetchik ! (teneur de maïdane).
STEINHART ET BACHOUROF 339
Je passai par toutes les salles et distribuai à chacun des starostes, pour les partager, six cents grammes de tabac. En recevant cela, les starostes n'exprimèrent ni grand étonnement ni curiosité spéciale. Revenu ensuite dans ma salle, je ne pus m'empêcher d'observer l'impression que produisait sur chacun de mes compagnons cet événement insolite. Le vieux Ghéméline, notre staroste, essuya soigneusement la table, et se mit à partager le tabac en seize petits tas, exactement comme il le faisait chaque jour pour la viande. Je me hâtai de lui dire à l'oreille de ne compter ni Steinhart ni moi. Il obéit sans mot dire : il enleva deux des petits tas et les répartit sur les autres. Puis, avec le même air soigneux et affairé, il mit dans du papier sa part (je savais pourtant bien qu'il ne fumait pas) et regagna sa place, en disant tout haut à la chambrée :
— Servez-vous, les enfants !
Mais, les « enfants » ne se pressaient pas, et aucun des hommes présents ne bougea plus que s'il n'avait rien entendu : chacun d'eux continua avec dignité ce qu'il aisait à ce moment-là. Seuls, ceux de la chambrée qui ne savaient rien et qui entrèrent dans la salle directement, en venant de la cour, demandèrent avec étonnement :
— Qu'est ce que c'est que ce tabac-là?
— Prenez chacun une part, répondit simplement Ghéméline, — et cela, à mon étonnement, suffit, car il y en eut très peu qui demandèrent ensuite :
— D'où vient-il donc? A qui est-il?
La plupart acceptèrent ce cadeau en silence, presque avec indifférence, comme s'ils y étaient depuis longtemps préparés, ou comme si c'était quelque chose qui leur était dû. D'ailleurs, quelques parts restèrent intactes jusqu'au
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soir, et je pensais que ceux auxquels elles revenaient ne les prendraient pas, par fierté ou par délicatesse vis-à-vis de leurs camarades plus pauvres; cependant, à la fin, tout le tabac disparut. Même ceux qui ne fumaient pas prirent leur part (i). La même chose se passa dans les autres salles. Il est possible, évidemment, que quelques-uns aient craint d'abord, en refusant, de blesser mes camarades et moi.
Au prochain jour maigre, lorsqu'au lieu dune bouillie nauséabonde, préparée avec une graisse illusoire, apparut sur la table un magnifique rata fait avec de la viande, j'observai avec une curiosité involontaire l'attitude de mes compagnons. Mais, là aussi, je ne remarquai longtemps qu'un froid silence et une parfaite indift'érence apparente. D'ailleurs, un grand nombre ne remarquaient même pas qu'au lieu de faire maigre, ils faisaient gras ce jour- là. Il est probable que, derrière notre dos, on parlait beaucoup dans la cuisine, mais, en tout cas. nous n'en savions rien. Ce n'est que beaucoup plus tard que se manifestèrent à haute voix les sentiments de reconnaissance, et encore fut-ce surtout de la part de vieillards honnêtes et bien intentionnés, tels que notre Ghéméline :
— Sans ces braves gens, on crèverait, dans cette prison! On resterait là sans tabac et sans viande... Que Dieu leur donne une bonne santé, à nos bienfaiteurs !
Et même, on exagérait la valeur de ces « bienfaits». On parlait des sommes étourdissantes que nous étions censés dépenser pour la prison. Toutefois, les Ii>ans et tous ceux qui se tenaient pour de vrais forçats profession-
(1) Plus tard, ces derniers finirent par abandonner leur tabac à ceux de leurs camarades qui l'utilisaient. N. d. l'A.
STEINHART ET BACHOUROF 34 1
nels, observaient une attitude fîère et indépendante, ne répondaient que par un air d'indillérence aux louanges que nous prodiguaient les vieillards, mais prenaient tout de même le tabac, et faisaient gras les jours maigres.
Evidemment, il aurait été curieux de savoir comment les prisonniers s'expliquaient le secours matériel que nous leur donnions, et quel motif ils attribuaient à notre conduite. Ce qui se passa dans la suite nous fit voir que beaucoup d'entre eux nous attribuaient des calculs égoïstes, et pensaient, en outre, que, de leur côté, ils nous rendaient service en acceptant nos cadeaux... Je fus, à ce sujet, très étonné par la question que me posa un forçat qui, d'ailleurs, n'était pas sot, à un moment où, pour quelque raison, plusieurs jours maigres s'étaient suivis sans que la nourriture nous fût améliorée :
— Eh bien, Ivan Nikolaévitch, est-ce que vous avez dépensé tous les billets ?
— Quels billets ? demandai-je surpris.*
— Mais ceux qui vous permettent de nous acheter de la viande et du tabac !
Le prisonnier fut un peu confus en voyant l'étônnement qui se peignit sur mon visage, et moi, de mon côté, je ne sus jamais ce qu'il avait voulu dire en parlant de billets.
Après avoir accordé aux nouveaux venus trois jours de repos, Loutchézarof les envoya avec moi à la mine : ils s'en tirèrent gaiement, et ne parurent pas en souffrir autant que j'avais fait au début. Cependant, peu de temps après, Steinhart trouva une occupation plus importante que celle de la mine, une occupation qui le fit monter
très haut dans l'esprit non seulement des forçats, mais aussi de la direction. Un soir, très tard, la serrure de notre salle grinça, la porte s'ouvrit, au grand effroi de joueurs de cartes qui étaient assis dans un coin, et deux gardiens vinrent prier mon camarade de se rendre auprès de la femme de l'économe qui venait de tomber malade.
— Le directeur lui-même vous prie de venir jeter un coup d'œil, dirent-ils avec émotion.
Steinhart s'habilla volontiers et sortit. 11 revint au bout de deux ou trois heures, après avoir, non seulement examiné la malade, mais encore préparé, avec l'aide de l'officier de santé, tous les médicaments nécessaires. Ce premier cas soigné par Steinliart lui porta bonheur : la malade se sentit mieux dès le lendemain, et la gloire du grand médecin retentit loin à la ronde. Après les gardiens, leurs femmes et leurs enfants, ce fut bientôt tout le « beau monde » de Ghélaï qui s'adressa à lui : les officiers cosaques avec leur famille, Monakhof, les greffiers du bureau de la prison, et, en fin de compte Loutchézarof lui-même. Il avait beaucoup de sympathie pour le jeune médecin : il lui permit d'entrer à toute heure du jour et de la nuit à la pharmacie, en présence des gardiens, et de sortir même de la prison sans escorte, quand il était appelé par un malade. Souvent, on venait chercher Steinhart à la mine, et, parfois même, on ne l'y envoyait pas de toute une semaine. Toute la population de la prison tomba également sur lui. L'ivrogne d'officier de santé fut mis absolument de côté, si bien qu'il n'eut bientôt plus que pour la forme à exempter les prisonniers du travail, ou à les répartir sur les lits de l'infirmerie. C'était en réalité Steinhart qui organisait tout. Avec le temps, Zemlianski (l'officier de santé) s'offensa de cette situation, et
LA CONFUONTATION 343
devint notre ennemi acharné. Mais, en attendant, je me réjouis de tout cœur de l'occasion qu'avait mon camarade de pratiquer. Je le voyais bon et joyeux, absorbé complètement par ses nouvelles occupations, et n'ayant pas le temps de broyer du noir, ni de souffrir de ses chagrins privés. Nous n'avions guère pour causer que les soirs, lorsque tout était endormi, et que, étendus sur nos planches, nous nous penchions l'un vers l'autre, pour ne pas gêner par notre conversation mes élèves qui étudiaient, ou les autres compagnons qui dormaient... Nous en profitions, alors ! . . .
Dans les derniers temps, la population de Chélaï avait sensiblement diminué ; on envoyait fréquemment à Sakhaline, les plus solides d'entre les détenus et, depuis longtemps, on ne nous adressait plus personne de Russie. Par suite, nous vîmes peu à peu les places dites domestiques, comme celles de starosies de chambrée, videurs de baquets, infirmiers, etc., que Loutchézarof s'obstinait à considérer comme faciles à remplir, envahies par des vieillards faibles, et par des malades, syphilitiques ou phtisiques. Seul, le géant loukhorief avait su conserver sa place de star os te général, qui lui permettait de rester couché toute la journée, ou de flâner, inoccupé, dans la prison. Six-Yeux était, évidemment, très bien disposé pour lui. loukhorief continuait à être dans la prison une sorte de petit roi et son autorité augmentait de jour en jour. C'était une nature despotique. Seulement pour
la forme, il passait parfois dans les salles, et demandait : (( Dites, les enfants, voulez-vous ceci et cela? » Mais le ton seul dont il faisait sa question indiquait toujours la réponse qu'il jugeait nécessaire, et cette réponse ne manquait pas. Çà et là, on disait, derrière son dos, qu'il faisait le malin, et qu'on n'aurait pas de peine à trouver un autre staroste. mais on parlait ainsi sans conviction, car tous comprenaient bien que personne dans la prison n'était en mesure de lutter avec lui. ni pour l'intelligence, ni pour la force, ni même pour la prestance. Il lui suffisait de paraiti^e dans la foule avec sa carrure puissante, pour écraser tout le monde. On croyait aussi qu'il avait sur l'économe, qu'il traitait plus que familièrement, une action considérable ; mais, évidemment, ce dernier en profitait: de mois en mois, le rata devenait plus clair et plus mauvais, de mois en mois, la \'iande diminuait; pour une raison ou pour l'autre, il se passait parfois des semaines, où Ton ne nous donnait pas de graisse pour accommoder la bouillie de sarrasin. Tout le monde voyait cela, mais la personnalité de loukhorief était telle qu'on n'osait pas protester. Cependant, ce loukhorief, qui était naturellement musculeux et sec, commençait à devenir rutilant de plantureuse santé : il ne prenait plus le thé sans lait, ne fumait que du tabac de bonne qualité, mangeait beaucoup de viande, et, même, se grisait de temps à autre, grâce à de l'alcool que lui passait l'oflicier de santé Zemlianski, son grand ami. Un jour, il se vanta, après une perquisition, que si l'on avait bien cherché dans son manteau, on y aurait trouvé 25 roubles. Or* d'où venait cet argent ? où prenait-il ce lait, cette viande? Les autres s'efforçaient de ne pas songer à ces questions
délicates, et continuaient à se nourrir en silence de lavure de vaisselle.
Un dimanche que je me promenais avec Steinliart et Bachourof dans le corridor, loukhorief parut sur le seuil de la salle qu'il occupait et où vivait aussi notre jeune ami, et cria :
— Bachourof, le déjeuner est servi: viens, mon ami!
— Quel déjeuner? demandâmes-nous avec étonnement à notre compagnon dont nous savions les rapports d'intimité avec loukhorief.
Bachourof se troubla.
— Oui, vous savez, là-bas... loukhorief m'invite souvent... Il est assez difficile de refuseï'...
— Qu'est-ce qu'il vous offre?
— Mais, différentes choses : des ponmies de terre, parfois de la viande...
— Voyons, est-ce que vous ne savez pas où il prend tout cela? Il vole à la communauté, et si nous prenons part à ses petits festins, de quels yeux nous regarderont les prisonniers ? On pardonnei'a à loukhorief, mais pas à nous.
— Oh, mais presque tous y prennent part... presque toute notre chambrée mange des pommes de terre.
— Voilà justement: « presque toute »... il y a sans doute quelque pauvre diable de Karpouchka qui ne reçoit rien du tout. Si votre chambrée se procure de quoi déjeuner, c'est précisément parce que, i)ar hasard, elle est surtout composée de vieux Jçans; pendant ce temps-là, les autres n'ont rien du tout.
— Oh, vous êtes rigoriste pour de bien petites choses, Ivan Nikolaévitch ! Pour une malheureuse pomme de
terre OU pour un oignon... Je ne prends que ça d'ordinaire... Je les fâcherais en refusant.
Steinhart se mit nettement de mon côté et, ce jour-là, Bachourof, confus, refusa le déjeuner. Mais, au bout de quelques semaines, je pus me convaincre que, soit par manque de caractère, soit par une délicatesse exagérée, il avait repris sa part aux festins de loukhorief. Je ne jugeai pas possible de recommencer une discussion à ce sujet, connaissant l'extraordinaire amour- propre de Bachourof, et je préférai m'en désintéresser, me disant qu'après tout il était majeur, et que chacun de nous ne répondait que de lui-même... Mais, ni plus ni moins qu'au début, je ne trouvais pas du tout de mon goût cette amitié avec loukhorief, qui croissait, semblait-il, de jour et jour et d'heure en heui^e, et cette familiarité ou, tout au moins, cet inutile rapprochement que Bachourof avait aussi avec les autres prisonniers. Ceux-ci se permettaient de lui frapper sur l'épaule, de l'appeler seulement par son prénom, Valérien, de faire sur son compte des plaisanteries assez grossières. Moi-même, je ne m'étais jamais tenu à l'écart des prisonniers : au contraire, beaucoup d'entre eux m'appelaient même un « joueur de cornemuse »... Mais en jouant de la sorte (avec Tchirok, Nogaïtsef, l'Elan et autres), je m'efforçais de ne jamais me départir d'une certaine retenue et de ne pas oublier le sentiment de ma dignité personnelle. Steinhart était, sur ce point, encore plus prudent que moi. Mais, maintenant que notre imprudent camarade observait la politique opposée, nous devînmes tous deux instinctivement plus réservés encore avec les forçats : ceux-ci le remarquèrent et, de temps en temps, nous les entendîmes dire en notre présence, moitié sérieusement, moitié en manière de
plaisanterie, que Valérien Bachourof n'était pas poseur, que c'était un brave homme, tandis que nous, nous étions tiers et dédaignions les ignorants.
Toutefois, comme Steinhart l'avait prédit, Bachourof ne sut pas observer longtemps la même attitude à l'égard de ses amis les forçats. Il eut, entre autres, avec un de ses élèves préférés, Bouikof, une dispute qui fit beaucoup de bruit : il envoya un jour promener Bouikof qui l'impatientait, et celui ci Faccabla de grossières injures, auxquelles Valérien ne put répondre, ni par des coups de poing, ni par d'autres injures. Ce Bouikof était, d'ailleurs^ une physionomie remarquable en son genre. Il était l'ami intime de loukhorief, et devait cela, non pas à ses qualités desprit, mais presque exclusivement à son physique. C'était un garçon assez sot, mais il avait presque la tête de plus que loukhorief et ÏElan, et il était, avec cela, mince et sec comme une allumette ; un visage d'une pâleur mortelle au milieu d'une énorme tête carrée, de petits yeux marrons profondément enfoncés, une petite barbe jaune à peine visible^ de longues mains osseuses dont la forme était phénoménale, tel était cet énorme squelette vivant, qui avait, pour l'achever, une voix grossière et désagréable ainsi qu'un rire saccadé... Bouikof avait été envoyé au bagne pour avoir violé une femme ; il trouvait sa condamnation d'une cruauté révoltante, et parfaitement injuste.
— Ah, la loi ! disait-il de sa voix de basse rude et furieuse : en voilà une loi ! envoyer un homme au bagne pour une espèce de vieille qui se traînait là.
— Mais, vous l'avez deshonorée ! Vous ne le niez pas, Bouikof?
— Ah oui, parlez de déshonneur ! Ah, s'il s'agissait
d'une jeune fille ou d'une femme mariée, alors ce serait / autre chose. Mais ça, une vieille veuve, et une tête comme une sorcière !
— Mais c'était tout de même une femme.
— Ah oui, Mikolaitch, on sait bien que vous défendez toujours cette caste maudite ! Écoutez un peu comment ça s'est passé. Je travaillais à un placer, et cette vieille-là demeurait dans les mêmes parages. Un jour, avec quelques copains, on la rencontre dans la forêt... C'était jour de fête, et on avait tous bu un bon coup. Voyons, est-ce que si on n'avait pas été un peu saouls, on aurait jamais imaginé pareille bêtise ? Est-ce que nous n'avions pas d'argent, ou bien est-ce qu'il n'y avait pas assez de filles qui ne demandaient pas mieux ? Mais elle, la sorcière, elle a fait la maligne... une autre, encore, se serait crue honorée, de s'amuser avec des jeunes gens... mais elle, voilà qu'elle se détourne. Alors... alors, il a fallu y aller de force.
— Mais comment vous a-t-elle dénoncés ensuite ?
— On a trouvé des témoins ; il y en avait deux parmi nous qui n'étaient pas saouls : ils nous avaient même détournés de faire ça; eh bien, après cela, cette traînéelà a porté plainte en les prenant comme témoins, et ils n'ont pas nié, si bien qu'on m'a donné, du coup, huit ans de bagne. Eh bien, c'est-il une loi, ça? C'est pas une loi, non, c'est un vrai brigandage. . .
. . . Bientôt, ce fut avec loukhorief lui-même, que Bachourof eut une histoire, si bien qu'un beau jour, quatre ou cinq des Joans refusèrent de prendre part au rata qui était fait à nos frais. La lutte prit alors entre eux et nous un caractère aigu et fort désagréable.
Le boulanger Ogourtsof, un garçon encore tout jeune
et extrêmement drôle, qui jusque-là avait toujours été très bien avee moi, se détournait maintenant quand j'allais à la cuisine, et faisait semblant de ne pas me remarquer. Mais, un soir que, immédiatement avant l'appel, je versais de l'eau dans ma théière, il s'approcha de moi sans être remarqué, et me mit un billet dans la main. Rentré dans ma salle, je lus ce qui suit, écrit avec une orthographe fantaisiste : « Ivan Mikaélitch, notre troupe disent que vous avez aussi votre troupe, que vous en êtes le chef, que vous gênez la prison et la dirigez contre les Ivans . Mais moi. Dieu sait que je vous aime, mais j'ai peur. Pour un rien, on me taperait dessus. loukhorief dit que vous m'avez acheté avec du tabac, votre fidèle Richard; Ogourtsof ».
Il me faut raconter ici l'histoire de ce, fidèle Richard. Ogourtsof était arrivé en même temps que moi à Ghélaï : c'était encore presque un adolescent ; il était imberbe, avec des joues fraîches et rondes, et une stature athlétique : surtout, son âme était si naïve et si peu corrompue, que cela faisait vraiment de la peine de le voir dans son paletot gris marqué sur le dos des deux signes noirs du forçat. Les forçats avaient raison de dire qu'il était mou comme r herbe : il était vraiment une herbe sans fleurs et sans parfum, une planche vierge sur laquelle la vie pouvait écrire ce qu'elle voulait. Il avait presque deux mètres de haut, une grosse figure ronde, un poing énorme, et, cependant, ce garçon de dix-huit ans était doux et inoffensif comme un pigeon, et ne savait, quand on l'injuriait, que répondre par des ricanements; on avait vraiment peine à croire que ce jeune hercule inintelligent eût été envoyé au bagne pour meurtre. D'ailleurs, il avait commis ce crime sans le vouloir le moins du monde,
35o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS
presque par hasard. Un jour, des camarades l'avaient appelé au cabaret, et, comme il refusait d'y boire de l'eau-de-vie, un sergent-major qui était ivre, proposa à l'honnête compagnie de lui verser de force dans la bouche un verre d'alcool. En se défendant contre cette spirituelle plaisanterie, Ogourtsof avait voulu, comme il le disait, « frotter un peu la binette » du soldat ivre : mais il lui avait si maladroitement heurté le poing contre la tempe, que le malheureux avait eu le crâne fendu, et était mort sur le champ.
Ogourtsof s'était lié avec moi dès les premiers jours de notre arrivée, et, bien qu'il ne fût pas dans ma salle, il s'était mis à apprendre à lire de-ci de-là. bien que ce travail lui coûtât beaucoup de peine. Il causait volontiers avec moi des choses « savantes », et me demandait, par exemple, pourquoi l'homme n'a que deux jambes, tandis qu'il est pourtant plus intelligent que l'oiseau. Quelque sérieux que fût le sujet de la conversation, il se fermait, de temps en temps, la bouche avec une main, se tenait le ventre de l'autre main, s'asseyait, et se mettait à pousser des éclats de rire aigus : c'était l'expression ordinaire de son étonnement... Gomme Lounkof, Ogourtsof estimait très peu les forçats, au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, s'indignait de leurs mœurs et coutumes, et se tenait à part de la vie générale.
Un jour, il fallut un nouveau boulanger. Loutchézarof examina le rang des prisonniers, fut frappé par la vue d'Ogourtsof et le désigna pour ce poste. Ogourtsof, en fut extrêmement chagriné. Son énorme stature lui faisait une nécessité de l'air et du travail sérieux : or, l'atmosphère étouffante de la cuisine ne faisait qu'affaiblir les muscles, qu'engraisser les gens et les rendre paresseux.
LA CONFRONTATION 35l
Il voulut se plaindre de maux de tête dont il commençait à soutTrir, mais, à toutes ses prières d'être envoyé à la mine, le capitaine répondait :
— C'est des bêtises, mon ami, des bêtises ! tu t'habitueras. Il faut justement que le boulanger soit solide. Et justement, ce n'est pas pour rien que tu t'appelles Ogourtsof (littéralement : des concombres). Tu es frais et sain comme un jeune ogourets {concombre). Il faut justement que le boulanger soit comme ça.
Ogourtsof s'habitua en effet à la cuisine. Il devint très paresseux et très gras ; bientôt, son teint frais fît place à une pâleur anémique. Il ne demandait déjà plus à être envoyé à la mine, et était satisfait de sa situation. Mais, comme la cuisine était le centre de tous les coups que montaient les forçats, il se mit bientôt à la hauteur des vieux Içans. Je le vis sous mes yeux se gâter de jour en jour. Lorsque, en ma qualité d'ancien maître, j'essayais de lui faire des remontrances, il se contentait de se prendre le ventre et de rire de son rire profond comme la basse d'un diacre. Seulement après chacune des conversations de ce genre, il me donnait une liste exacte de tous les coups que ses camarades avaient montés dans la cuisine. Au temps où je parle, je n'avais plus pour lui qu'un reste vague d'affection, bien qu'il continuât à signer ses billets dénonciateurs : (( \o\ve fidèle Richard ». L'atmosphère morale de la cuisine, de ce club de la prison où loukhorief régnait sans partage, était vraiment lourde. Mais loukhorief régnait également sur l'infirmerie, grâce à son intimité avec l'oflicier de santé Zemlianski. Celui-ci, toujours ivre, avec ses yeux faux toujours injectés de sang, et son visage noir comme celui d'un bohémien, n'avait qu'à paraître à l'infirmerie pour
que le staroste général y courût aussitôt. L'alcool de la pharmacie suflisait à peine pour Zemlianski tout seul, mais, pour de l'argent, il apportait de l'eau-de-vie du dehors sous une étiquette de remède, et je vis souvent loukhorief et O^ véritablement gais. L'agent de loukhorief au lazaret était l'infirmier Michka Birkine. surnommé le Compteur d'étoiles, un garçon vif, agile, extrêmement superficiel, loustic et gommeux, un ancien soldat. Il tournait aussi autour de moi, et, dix fois par jour, entrait dans ma salle pour me poser quelque question savante.
— Dites-moi, Ivan Nikolaévitch, est-ce que les étoiles finissent quelque pai^t dans le ciel? — ou bien ceci: Est-ce qu'il est possible de creuser la terre de part en part?
Il s'intéressait particulièrement aux questions de ce genre, et c'est pourquoi on l'avait surnommé le Compteur d étoiles. Mais, pendant qu'il posait une de ces questions je voj^ais bien que son esprit était ailleurs : en effet, il me disait tout à coup :
— Savez-vous ce qu'a dit aujourd'hui Zemlianski? — <( Eh bien, Michka, s'il vient des malades, aujourd'hui, fiche-les à la porte. Je n'ai pas de médicaments, et je craindrais de les exempter du travail. »
Et Michka, à peine sa communication faite, filait comme une flèche. Il était toujours pressé, toujours occupé de quelque chose, et son visage frais, aux moustaches retroussées, avait toujours l'air d'être inquiété et ému par quelque chose. Précisément à cause de cette perpétuelle agitation, Birkine était aussi surnommé la Poste aux chiens. Bien qu'il fût souvent injurié, et parfois même battu solidement par loukhorief, il était son très humble serviteur. . .
Vers cette époque, arrivèrent 44 nouveaux prisonniers. Plusieurs d'entre eux avaient le typhus, et Steinhart découvrit, un beau matin, que leur linge souillé était conservé tel quel dans le grenier de l'infirmerie ; il déclara à Zemlianski qu'il fallait absolument l'en retirer, sous peine de répandre la contagion sur toute la prison. Une scène très vive s'ensuivit entre eux, Zemlianski étant depuis longtemps jaloux de l'importance qu'avait prise à Chélaï celui qui n'était, en somme, qu'un forçat. Ignorant ce qui s'était passé, j'arrivais justement à l'infirmerie pour me faire dispenser du travail. Zemlianski me refusa, déclarant qu'il n'y avait pas de place. Comme j'insistais, il me déclara qu'il y avait bien de la place, mais qu'il ne pourrait, sans risquer d'être rappelé à l'ordre, me donner une portion de lait, parce que tout son compte était dépensé! « D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis pris entre deux feux : Steinhart exige que j'enlève le linge du grenier, et le directeur lui-même m'ordonne de l'y laisser. » Je m'inclinai en silence et allai prévenir Loutchézarof. Celui-ci, furieux d'apprendre ce qui se passait, ordonna aussitôt une enquête ; en effet, au bout d'une heure, loukhorief, quelques autres et moi fûmes interrogés : on nous demanda s'il était vrai, à notre connaissance, que Zemlianski introduisit de leau-de-vie dans la prison. Tout le monde déclara être enchanté de l'officier de santé, et l'enquête tomba dans leau, ma plainte étant la seule qui restât.
Cependant, toute la prison était en grand émoi, loukhorief, à la cuisine, tonnait contre moi. affirmant que c'était moi qui étais allé déclarer au directeur que l'on introduisait de l'eau-de-vie dans la prison. Je manquai de réflexion à ce moment, et me laissai entraîner par
mon énervement. Au lieu, ce qui eût été le plus simple, l'aller à la cuisine m'adresser directement à loukhorief [ui y pérorait, je passai dans toutes les salles et invitai tous les anciens à se réunir pour une affaire importante. 11 se réunit en tout une vins^taine d'hommes, et, parmi eux, bien peu qui me fussent directement favorables. Je leur expliquai que loukliorief mavait tout haut traité de mouchard, et je leur demandai comment, moi qu'ils connaissaient depuis plusieurs années, j'avais pu leur donner des raisons de m" appeler ainsi. Je n'avais pas terminé encore que Chmatof, qui était étendu sur sa planche, s'écria :
— Ils s'imaginent qu'ils nous ont achetés avec leur tabac et leur viande, et que nous noserons plus ouvrir la bouche !
Quelques autres reprirent sur le même ton : mais loukhorief les fit taire» et commença :
— Maintenant, les vieux, je vais parler. — Il était pittoresque à cette minute, redressé de toute son énorme taille: son visage, très brun, avait pâli d'émotion, et paraissait effrayant et imposant : ses mauvais yeux gi'is brûlaient de haine... Sa main de fer était étendue... Malgré moi, jadmirais mon adversaire. — Ivan Xikolaévitch se plaint que je l'aie traité de mouchard. Je ne le nie pas. Mais est-ce que je n'en avais pas le droit ? Ivan Nikolaévitch court au directeur pour se plaindre de l'officier de santé. Or, nous autres, nous n'aimons pas recourir aux rapports.
— C'est faux, ce n'est que quand il s'agit des nôtres l'interrompis-je indigné. Zeralianski n'est pas un prisonnier, c'est aussi un chef.
— Permettez. Ivan Xikolaévitch, fit poliment lou-
khorief, c'est moi qui parle maintenant... Pour nous aitres, Zemlianski n'est pas un chef, mais, comme qui dirait quelqu'un des nôtres. Nous ne savons pas ce que vous en pensez, mais nous, nous sommes très contents de lui. Nous ne lui demandons pas les mêmes choses que vous, voilà tou'. Vous ne connaissez pas nos habitudes de forçats. Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Je suis très heureux d'apprendre que vous n'avez pas raconté à Six- Yeiix que je me grisais, mais je ne me reconnais pas, toutefois, coupable de diffamation, car les apparences étaient rudement contre vous Toutefois, je vais raconter autre chose, et nous allons voir ce qu'en penseront les enfants. Ce même Ivan Nikolaévitch. qui est si indigné que je l'aie traité de mouchard, a, lui-même, fait courir le bruit que loukhorief, lorsqu'il est chez le directeur, lui raconte différentes choses sur les prisonniers.
— J'ai fait courir ce bruit, moi ! Vous êtes fou, loukhorief!
— Calmez-vous. Vous avez dit à Ogourtsof que j'avais demandé au directeur de le retirer de la cuisine, parce qu'il est paresseux et qu'il m'est opposé !
Pour une minute, je me sentis écrasé. Je me rappelai vaguement quelque chose de ce genre. Il y avait environ six mois, Loulchézarof m'avait dit. au cours d'une conversation :
— A la prison, il ne reste plus maintenant que deux vrais géants: loukhorief et Ogourtsof. Je devrais bien les envoyer à la mine, mais ils me sont nécessaires à la place qu ils occupent. Mais, à propos, qu'est-ce que vous pensez d'eux?
— Mais, dis-je, il me semble que ce sont de braves garçons.
— Pour loukhorief, je vous avoue que j'en suis positivement toqué : c'est un si rude gaillard ! Et il est intelligent, cet animal-là ! Seulement, il se plaint toujours d'Ogourtsof, disant qu'il est paresseux et qu'il fait des histoires dans la cuisine.
J'avoue que ces paroles me frappèrent alors désagréablement : je n'avais pas encore pensé que loukhorief eût recours au mouchardage, même contre ses adversaires. Justement, ce jour-là, Ogourtsof se plaignit à moi de lattitude de Six- Yeux qui lui cherchait noise à tout propos. Il avait l'air tellement ennuyé que, pris de pitié, je lui dis :
— Je pourrais vous nommer Ihomme qui vous porte tort ; mais j'ai peur que vous ne bavardiez...
Il me jura ses grands dieux qu'il ne dirait rien. A peine lui eus-je dit la chose, que je m'en repentis, mais il était trop tard. J'insistai pour recommander au brave garçon la plus sévère discrétion, et j'oubliai tout...
— Ogourtsof, Ogourtsof. qu'on l'amène ici pour le confronter ! s'écrièrent les amis de loukhorief ; et l'on courut le chercher.
Pendant ce temps, je dressais mon plan. Sans doute, je pouvais raconter à l'assemblée ce que j'avais, en effet, dit autrefois à Ogourtsof. Mais, quelle preuve pouvais-je avancer? loukhorief m'aurait dit: vous voyez bien que vous causez de nous avec le directeur, et que vous êtes un mouchard! Et, qu'aurait dit Loutchézarof lui-même, s'il avait jamais appris que j'avais trahi une de ses confidences? Il fallait donc me taire et attendre.
Ogourtsof ne se pressait pas. Il entra dans la salle d'un pas lourd, avec son air flegmatique, très gras dans son tablier de cuisine, et avec les manches retroussées.
LA CONFRONTATIOaN 35^
Je le regardai dans les yeux, et je me hâtai de lui demander :
— Ogourtsof, vous ai-je jamais dit que loukhoriel' se plaignait de vous au directeur ?
Il se passa une minute qui me parut un siècle.
— Mais, pourquoi m 'auriez- vous dit ça ? Je le savais parfaitement! dit Ogourtsof lentement, de sa voix de l)asse, «n enveloppant son ennemi d'un regard de haine.
Je respirai î Ainsi, Ogourtsof ne m'avait pas' trahi !
— Qu'est-ce que tu savais, g... de loup? fit loukhorief, en se précipitant, les poings serrés.
— G... de chien toi-même î répondit le jeune hercule, CM s'approchant à son tour de la figure de son adversaire : est-ce que tu ne sais pas que j'ai aussi des poings solides? Faut-il que je t'étripe?
— Voyons, est-ce que tu n'as pas dit ça à Michka Birkine? dit loukhorief en baissant la voix, et en passant sur un terrain plus commode.
— Je n'ai rien dit du tout.
— Michka. eh, la Poste aux chiens \ hurla loukliorief en regardant autour de lui.
— Présent! cria l'agile Michka, qui, justement, allait disparaître sur le seuil.
— Qu'est-ce que t'a dit Ogourtsof?
— 11 m'a dit que tu voulais demander un autre boulanger au directeur.
— Ce n'est pas ça, canaille, qu'on te demande ! ça, je le lui ai dit en face, à Ogourtsof. Mais, qu'est-ce que Nikolaitch lui a dit ?
— Tu comptais peut-être bien les étoiles au plafond, quand je t'ai parlé de ça ! dit Ogourtsof, en faisant un pas
vers Michka : à moins que tu ne pr€''fères que je te compte un peu les côtes ?
Le malheureux Compteur d'étoiles était pris entre deux feux. Pour moi, il était évident qu'Ogourtsof avait réellement bavardé, et qu'il était prêt, pour se disculper devant moi, à faire marcher ses poina^s.
— N'oyons, t'a-t-il nommé Nikolaïtch, oui ou non? cria loukhorief furieux.
— Hé' loukhorief! il y a bien lonartemps de ça!... J'ai oublié tout ça ! fit le poltron Michka, rougi^e comme une écrevisse. '
La main de fer de loukhorief le saisit au collet, le secoua une ou deux fois en l'air, et le lança par la porte. Les assistants éclatèrent de rire, et loukliorief se répandit en jurons. Alors, s' approchant rapidement de moi, il me tendit la main en disant :
— Dans ce cas-là, faisons la paix, Nikolaïtch. J'ai cru cet animal de Poste aux chiens, qui ne songe qu'à exciter les braves gens. Maintenant, je vous crois tout à fait, et ^e vous demande pardon de vous avoir diffamé !