L EMPOISONNEMENT
. . . Les émotions des j ours passés étaient à peine oubliées qu'un soir, après l'appel, il se passa dans la prison un événement considérable qui, de nouveau, nous bouleversa. Un bruit violent se fit entendre tout à coup dans une des salles ; on frappait à la porte, et les prisonniers criaient devant le vasistas. Tout le monde, chez nous, sauta sur pieds.
l'empoisonnement 359
— Où est-ce ? Il s'est passé quelque chose !... Sonnez, les enfants, il est probable que leur sonnette est arrachée!
— xA^ppelez plus haut le gardien ! Que le diable l'emporte! où s est-il fourré ?
— Oh ! pardi, il est allé boire dehors... Mais, dans quelle salle est-ce donc ?
A la fin, le gardien de service se précipita dans le corridor... Des clefs grincèrent... on ouvrit une des salles, et, devant nous, les gardiens traînèrent le long du corridor, avec Faide des forçats, trois hommes qui paraissaient morts. Au vasistas de notre salle, nous étions tous rassemblés, nous efforçant de voir ce qui se passait dehors.
— Qu'est-ce que c'est?
— Des morts.
— De quelle salle ?
— C'est de la sixième : je viens de voir Bouikof. C'était la salle de Valérien. Steinhart et moi étions
extrêmement inquiets... Dix minutes se passèrent, on ouvrit notre porte, et un gardien appela Steinhart à l'infirmerie. On se précipita vers le gardien pour l'interroger.
— Il y a Strelbitski, Karpouchka et Kitaïef qui sont très malades, tellement malades que je crois bien qu'ils sont mourants !
— Bah ! ils ont trop mangé de rata, sans doute, les maudits ! firent mes compagnons, rassurés du coup : et, aussi, ils s'en fourrent chaque fois, comme s'il y avait deux ans qu'ils n'aient rien pris dans la bouche !
Cependant, rafl'aire était beaucoup plus sérieuse ; Steinhart resta toute la nuit à lïnfirmerie. Le lendemain, aussitôt après l'appel, le bruit se répandit que Karpouchka,
36o DANS LE MOxXDE DES RÉPROUVES
Kitaïef et Strelbitski étaient empoisonnés, et que le poison avait été mis dans le thé.
— Allons donc ! par qui? comment? pourquoi ?
— Est-ce qu'ils vivent encore ?
— Oui, Mitri Pétrovitch est parti.
— En voilà des bêtises ! où donc prendrait-on du poison, ici ? dit avec mépris loukhorief.
— C'est une vraie histoire de Rocambole, dit avec sympathie Tropine, en esquissant un sourire.
Les autres hommes de la chambrée avaient Tair égaré, ne savaient que penser et que dire. Je courus à Bachourol pour avoir des détails, et voici ce qu'il me raconta :
— Hier soir, j'étais, juste avant l'appel, allé à la cuisine pour mettre de l'eau sur mon thé. Le cuisinier Asiadinof, ces derniers temps, me faisait tout spécialement la cour. « Est-ce que vous ne voulez pas, me dit-il, une cuillerée ou deux de lait ? il m'en reste encore des portions de l'infirmerie ». Et, presque de force, il me passa un pot où se trouvaient quelques cuillerées de lait. J'avoue que je n'osai pas refuser, de peur de le blesser, après toutes ces histoires... Tout à coup, Karpouchka se précipite sur moi en disant : « Monsieur, ces deux cuillerées-là ne vous serviront à rien, mais moi, je crève de soif ». Je lui donnai le lait en riant, par bonheur pour moi, par malheur pour lui. Après l'appel. Karpouchka tire de dessous son manteau, sa théière de métal, et dit triomphalement : « Qui est-ce qui veut saluer Karpouchka, qui est-ce qui veut boire aujourd'hui du thé au lait»? Strelbitski et Kitaïef lui répondent : « Tiens, sans salut, en bon camarade, verse-nous-en un peu ». Ils boivent. Au bout d'une demi-heure, les voilà saisis tous les trois. Karpouchka, sans doute, avait bu plus que les autres.