‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 19 sur 27 · L EMPOISONNEMENT · texte numérisé non relu

L EMPOISONNEMENT

car il est tombé comme un mort, et ses yeux se sont retournés. Kitaïef gémissait en se tenant le ventre. C'était effrayant à voir, cet homme en pleine santé qui criait comme une femme: « Oh, les vieux, c'est ma mort qui est venue ! Oh, les barbares, ce qu'ils m'ont donné! » Strelbitski avait encore sa connaissance, mais n'avait pas perdu courage. Il parlait seulement de casser la tête à Asiadinof le cuisinier et a loukhorief, quand il serait remis.

— loukhorief? pourquoi loukhorief?

— Mais, comment donc, rinfâme gredin, comment ça ne serait-il pas lui, s'écria toute la chambrée, qui entendait ma conversation avec Bachourof: c'est lui, la canaille, qui a introduit du poison chez nous ! Ça ne fait qu'une bande : loukhorief, Zemlianski et Asiadinof !

— Ah, quand je les défendais, je ne pensais qu'à soutenir la vérité, qu'à défendre ma propre injure, dit Bouikof en se levant de sa planche, pâle comme un mort,

— Mais, tout de même, les enfants, il faut voir ça de près, dit un autre forçat, qui était des amis de loukhorief.

Tout le monde était d'accord là-dessus. Bientôt, j'appris de Steinhart ce qui s'était passé la nuit. Lorsqu'il était arrivé à l'infirmerie, il s'était trouvé en présence d'une maladie caractérisée : vomissements, frissons, dilatation des prunelles, brûlure à la gorge, soif ardente. Evidemment, sans les conversations des jours derniers avec des prisonniers qui lui parlaient de poison, il aurait d'abord tâtonné. Mais, maintenant, un soupçon terrible lui était venu à l'esprit. Il envoya immédiatement éveiller Loutchézarof. Celui-ci arriva aussitôt, très ému.

- Qu'est-ce qu'il y a ? Est-ce que vraiment le choléra est chez nous ? Mais nous n'en avons pas encore vu par ici.

'Mj2 dans le monde des réprouvés

— Ce n est pas le choléra, luais ça ne vaut guère mieux, c'est un empoisonnement.

Le capitaine faillit avoir une attaque.

— C'est impossible!... Dans ma prison? Vous vous trompez.

— Voyez vous-même ! — et Steinhart lui montra un livre de médecine où étaient exactement décrits les symptômes d'empoisonnement par l'atropine.

— Mais, où l'ont-ils pris, les canailles, ce poison?

— Vous y songerez plus tard. Mais maintenant, si vous voulez sauver les malades, il faut prendre sous votre responsabilité le remède héroïque que je vais employer; c'est aussi un poison, c'est de la morphine.

— Alors, ils sont très bas ?

— Steinhart le conduisit dans la chambre où étaient les malades. Karpouchka commençait à râler, Strelbitski avait peine à remuer la tête, et Kitaief disait d'un ton plaintif:

— Petit père directeur, sauve-nous, sois notre père !

— Faites ce que vous voudrez, mais sauvez-les. fit brusquement Loutchézarof très ému.

Steinhart se mit au travail : Zemlianski était justement en congé pour trois jours. Le capitaine, complètement démonté, disait de temps en temps au médecin :

— Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez? Qui soupçonnez-vous?

Steinhart se contentait de hausser les épaules : — C'est mon affaire de constater le fait et de soigner les malades. Pour tout le reste, vous êtes le maître. Je me permets cependant de vous donner un conseil; c'est de recueillir les matières vomies et de les garder dans un vase cacheté.

— C'est tout à fait juste! Évidemment ! Birkine I .. .

l'empoisonnement 363

Et, savez-vous quoi: je vais envoyer chercher tout de suite la théière dont ils se sont sei'vis; peut-être y est-il encore resté quelque chose...

Mais cette pensée était venue trop tard au brave capitaine : la théière se trouva lavée et essuyée très soigneusement.

Loutchézarof témoigna aux malades, dès qu'ils commencèrent à aller un peu mieux, beaucoup de sympathie; s'asseyant sur leur lit, il disait :

— Trouvez-moi à tout prix ces canailles d'empoisonneurs. Je les pendrai au premier tremble... Mais, surtout, retapez- vous, faites-y bien attention, mes amis ! Les malades étaient émus et attendris par ces façons caressantes du terrible directeur, et n'avaient plus que des paroles de vengeance contre loukhorief, qu'ils soupçonnaient de les avoir empoisonnés. Dès le matin, en effet, toute la prison parlait du poison, et, derrière loukhorief, tout le monde le désignait : on se disait ouvertement que lui et Asiadinof avaient voulu empoisonner Bachourof, Steinhart et moi, et que le hasard les avait fait frapper précisément trois de leurs amis. Les gardiens eux-mêmes désignaient loukhorief; mais Six- Yeux, pour qui « la justice était ce qu'il y avait de plus sacré au monde » ne se décida, tout d'abord, qu'à arrêter Asiadinof, qui avait donné à Bachourof le lait empoisonné. Le Tatare cuisinier fut immédiatement mis au cachot noir, privé de nourriture chaude, et ferré aux poignets. Tous les soirs, au moment de l'appel, le directeur allait le voir pour l'amener à avouer et à dénoncer ses complices. Mais Asiadinof s'obstinait à nier:

Wi DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

— Je suis innocent, Monsieur le directeur! je ne sais rien, je n'ai rien vu.

Chaque lois qu'après Tappel, Six- Yeux parcourait les salles, il jetait sur loukhorief un regard inquisiteur et pénétrant : mais le forçat, les mains dans le rang, restait comme toujours impénétrable et sans remuer un seul muscle. Pourtant, malgré ce masque glacial, on pouvait, avec une attention soutenue, s'apercevoir que, de temps en temps, il était inquiet et ému. Un matin, le bruit se répandit qu'Asiadinof avait fait des aveux... Le soir du même jour, juste avant Fappel, se répandit le" bruit sensationnel que l'on avait surpris loukhorief en flagrant délit.

— Qui est-ce qui l'a pris ? Qu'est-ce qu'il faisait?

— C'est Ogourtsof... loukhorief était monté sur l'appui de la fenêtre du cachot, et s'était mis à supplier Asiadinof de nier comme auparavant, en lui promettant de lui donner 20 roubles.

En sortant dans la cour, j'aperçus en effet près des portes Ogourtsof, très ému. qui causait avec les gardiens, et les priait de dire au directeur qu'il avait une communication pressante à lui faire. En m'apercevant. il cria joyeusement :

— Je l'ai pris, Ivan Nikolaévitch, je l'ai pris, tout de même, le chien ! Je vous avais bien dit que je ne m'appellerais pas Ogourtsof si, tôt ou tard, je ne me vengeais. J'y suis arrivé. Je les guettais nuit et jour, les canailles !

Le visage pâle, gras, et d'ordinaire apathique d'Ogourtsof était allumé par la joie : ses grands yeux noirs brillaient de la joie de sa vengeance, et ses poings se serraient... Et, involontairement, je pensais : y a-t-il bien longtemps que c'était encore un adolescent naif et simple '

l'empoisonnement %5

que tous traitaient de bêta? Voilà ce que la vie a fait de lui, cette vie anormale, cette vie maudite de la prison!

Je n'avais pas encore eu le temps de répondre à Ogourtsof, quand on sonna pour l'appel ; les forçats commencèrent à se ranger au milieu de la cour. Six- Yeux. cette fois-là, ne se fit pas longtemps attendre, et apparut sous la porte cochère.

Avant tout, il fît venir Ogourtsof au corps de gai'de et causa longtemps avec lui. Après quoi, l'appel commença avec les formalités ordinaires. On attendait quelques paroles ou quelque annonce, mais le capitaine ne dit rien que ceci : u Reconduisez les prisonniers dans leurs salles » ! On se dispersa étonnés, moitié mécontents, moitié inquiets. Dans les salles, on se plaça de nouveau sur deux rangs, mais sans échanger, comme à l'ordinaire, des plaisanteries ni des injures. Malgré moi, je louchai un peu du côté de loukhorief. Assis au bord de sa planche, il y tambourinait nerveusement du bout des doigts ; son visage paraissait plus sombre que d'ordinaire, et comme affaissé. Nul de ses camarades ne le regardait, et il ne causait à personne. Le silence était si pénible que ce fut vraiment une joie lorsqu'on entendit le commandement de Fixe! et que Loutchézarof entra à pas très rapides. Il ne regarda personne en face, accomplit la cérémonie ordinaire, arpenta la salle, jeta un coup d'œil derrière la cloison, y flaira un peu l'air (c'est là qu'était placé le baquet, et le capitaine en surveillait beaucoup les émanations), et en ressortit à pas lents... Ce ne fut qu'en s'approchant de la porte qu'il se retourna tout à coup, et dit, d'une voix sifflante, et d'un ton de commandement :

— loukhorief, je t'arrête et je te défère au tribunal !

•36<i DANS LE MONDE DES RÉPROUVES

Gardiens, conduisez-le hors des portes dans le cachot des soldats !

loukhorief ne répondit pas un mot, comme s'il attendait cet ordre depuis longtemps : il se retourna en silence vers les planches, y prit sa toque, et, à pas égaux et courageux, se dirigea vers la porte. Mais, arrivé sur le seuil, il se retourna tout à coup, et dit d'une voix légèrement tremblante :

— Adieu, frères, ne m'en veuillez pas... Seulement, c'est à tort qu'on m'accuse dans celte affaire.

La porte se referma, la clef grinça dans la serrure, et alors, dans la chambrée, tous s'animèrent:

— On l'a enlevé, enfin, cette canaille, déclara VÉlan.

— Il y en a d'autres qu'on ferait bien d'enlever aussi ! Il en reste encore assez, dit Lounkof en jetant surTropine un regard mauvais.

— Oh, il est habitué à faire le héros, loukhorief, dit Karasief, pour ajouter sa goutte de poison : quand on est venu ici, on ne savait que penser : ce n'était pas un prisonnier ordinaire, il avait quelque chose du secrétaire et du sénateur ! Eh bien, on s'est promené avec son sénateur, comme une poule avec son œuf, et nous y voilà, maintenant. Vous pouvez remercier Dieu de ce qu'il ne vous a pas tous expédiés...

Et, de l'un à l'autre, les forçats se mirent à se rejeter la responsabilité de leurs sympathies pour l'ancien staroste. Bientôt il n'eut plus un seul défenseur apparent parmi les sauterelles.

Toutefois, cette disposition de la foule ne dura pas quinze jours ; il se fit alors une réaction en faveur de loukhorief. On se mit à faire courir le bruit que, ferré aux pieds et aux mains, et jeté à même le sol du cachot

l'empoisonnement 36^

des soldats, il était traité d'une façon cruelle et inhumaine, et torturé par la faim et la soif. Le videur de baquets qui, une fois par jour, entrait chez lui sous sévère escorte, l'avait vu épuisé de scorbut et de fièvre.

— Frère, dis dans la prison que je ne sortirai pas dici vivant ; on m'y fera pourrir ! avait réussi à lui glisser loukhorief.

Et le cœur pitoyable des forçats fut touché ! .. lisse souvinrent qu'en partant, loukhorief avait dit : (( C'est en vain qu'on m'accuse ». On se dit qu'il n'y avait pas de preuves, après tout, qu'Asiadinof était peut-être le seul coupable, et qu'Ogourtsof l'avait peut-être dénoncé par vengeance. Nous remarquâmes aussi que l'un des empoisonnés, Strelbitski, après avoir, les premiers jours, appelé Steinhart son sauveur, s'était remis à se promener avec toute la bande de l'ancien starosfe. Nous comprîmes bientôt la raison de ce changement. Tropine avait réussi à faire croire que le poison avait été mis dans la théière par Bachourof lui-même, et que c'était Steinhart, naturellement, qui l'avait pris à la pharmacie. 11 n'avait fait cela que pour perdre loukhorief et pour jouer le rôle de sauveur des malades... 11 était impossible de réfuter cette triste invention, puisqu'on n'en parlait pas ouvertement: quand il nous rencontrait, Tropine montrait dans un sourire ses dents aiguës, et nous regardait bien en face avec ses yeux effrontés, clairs comme de l'eau...

Deux mois passèient. L'affaire de l'empoisonnemenl traînait en longueur. On vit venir le juge d'instruction : il interrogea séparénumt Asiadinof, loukhorief, Ogourtsof. fit venir encore quelques détenus, et parmi eux, Bachourof, mais n'arriva à aucune conclusion fernu^ 11

n "y avait pas de preuves suffisantes pour dresser une accusation formelle. On racontait que Loutchézarof luimême, en causant avec le juge, riait des bruits d'empoisonnement qui couraient dans la prison, et les traitait d'invention enfantine : où donc, disait-il, dans une prison aussi sévèrement tenue, se serait-on procuré du poison? . . .Personne de nous, évidemment, ne pouvait confier au juge tout ce qu'il savait : Steinhart, Michka Birkine, bien d'autres encore, et moi, aurions pu lui en dire long ; ^ faute de pareils renseignements, il traita la chose fort légèrement. Quant à l'expertise médicale opérée sur les matières vomies, nous n'en sûmes jamais le résultat... Pour moi, ce que je sais, c'est que les détenus avaient entre les mains deux flacons d'atropine. L"un fut, dit-on, sorti de la prison, et disparut ; quant à l'autre, on le cacha longtemps en se le passant de mains en mains. On en vint à le jouer aux cartes. Ce n'est qu'un an plus tard, et bien après ma sortie, que Steinhart réussit à l'acheter et à le détruire.

Page 1