‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 20 sur 27 · LA FIN DE CHÉLAÏ · texte numérisé non relu

LA FIN DE CHÉLAÏ

L'arrivée du gouverneur (i) provoqua bien des événements inattendus : le capitaine Loutchézarof lui-même fut une de ses victimes. Lui qui. pendant tant d'années, avait usé de son autorité, et s'était vanté de son pouvoir, se trouva, en moins d'une heure, jeté à bas de son piédestal. Tout cela se passa d'une façon très inattendue.

(i) Depuis plusieurs mois, Loutchézarof était en difficulté avec l'administration centrale. Nous donnons ici la scène qui le perdit ; la visite du içouverneur qui était déjà venu deux ans auparavant.

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En construisant la prison « modèle » de Chélaï, l'autorité supérieure n'avait pas eu d'idées ni de plans bien nets. D'abord, personne ne voyait bien le but de cet établissement parfaitement inutile, et, surtout, spécialement cher, où tous les membres de l'administration recevaient des suppléments de traitement. Il n'était pas jusqu'aux limites des pouvoirs du directeur qui ne fussent, elles aussi, assez mal déterminées : d'un côté, le capitaine était, semblait-il, exactement un directeur comme un autre ; mais, d'autre part, ses rapports avec le directeur des bagnes n'avaient pas tout à fait le caractère des rapports d'un subordonné à un supérieur, et entre les deux hommes s'était établie une véritable lutte. Loutchézarof, par exemple, était allé jusqu'à vouloir envoyer ses rapports au gouverneur, directement, sans intermédiaire. Le manque de précision qui régnait dans toute cette organisation, avait permis au capitaine d'agir ainsi tout d'abord sans être inquiété. Mais, il avait fini par être à couteaux tirés avec le directeur des bagnes. Aussi bien, Loutchézarof n'avait-il su inspirer à personne ni affection ni même la moindre sympathie. Son inimitié avec l'administration militaire représentée par le capitaine des Cosaques, était arrivée à son comble. Presque tous les gardiens le haïssaient aussi parce qu'il les traitait comme des enfants ou des domestiques, et ils excitaient sous main les prisonniers à porter plainte, en leur indiquant les points faibles de l'ordre intérieur. On sentait qu'il y avait quelque chose dans l'air.

Cependant, personnellement, je ne croyais pas que les prisonniers se plaindraient sérieusement ; en réalité, de quoi se seraient-ils plaints ? De la sévérité du régime, de la défense qui leur était faite de prendre des suppléments

lie nourriture personnelle ? Mais, tout cela était parfaitement régulier et approuvé par les instructions supérieures : Loutchézarof méritait plutôt des louanges pour son zèle...

Le seul homme dont j'attendisse une plainte était un certain Doubassof. Il était marié et n'était plus jeune, il était cordonnier de son état ; il paraissait calme et mesuré. Il manifesta d'abord sa joie d'être tombé à Chélaï parce qu'on n'y était pas tyrannisé par les Ivans. Les prisonniers se dirent, à part eux, qu'il allait faire un beau mouchard : mais, il n'y arriva pas, tout au contraire. Un jour, un gardien trouva sur sa planche des formes de cordonnier, et, de question en question, finit par apprendre qu'elle^ avaient été introduites en fraude. On les lui enleva. Le surlendemain, il les vola dans le corps de garde, où elles avaient été déposées, hors des portes. On les retrouva, et on le mit au cachot. Quand il sortit, il s'en procura d'autres. On le remit au cachot : relâché de nouveau, il eut des formes le lendemain. Il s'entêtait, malgré les menaces et malgré le cachot, à se procurer ces instruments, qu'il prétendait nécessaires à son métier, et qu'on s'obstinait à lui refuser dans l'intérieur de la prison, soutenant qu'il n'en avait besoin que dans l'atelier. Il y avait ainsi cinq ou six semaines qu'il luttait d'entêtement avec les gardiens et Loutchézarof, lorsque le gouverneur fut annoncé. Doubassof venait justement de sortir du cachot : il se hâta de s'y faire remettre sous un prétexte quelconque.

Le gouverneur, en arrivant, était, très évidemment, prévenu contre Loutchézarof. Il le reçut très froidement lorsque celui-ci vint à sa rencontre. Puis, ayant appris qu'il y avait des hommes au secret, il manifesta le désir de les voir avant de visiter les salles. Lorsqu'on lui ouvrit la porte du cachot, il vit un touchant spectacle. Voici ce

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