LA FIX DE CHÈLAÏ
qu'avait fait Doubassof : il avait retiré sa chemise et son caleçon, les avait tachés de suie, et s'était és^alement tant soit peu noirci le visage ; en outre, il avait déchiré le col de sa chemise, et c'est dans cet état misérable qu'il apparut aux yeux des visiteurs. Saluant très bas, et faisant semblant d'avoir peine à se tenir debout, tant il était épuisé^ il dit, d'une voix sourde qui fit frissonner le gouverneur :
— Excellence! On m'a torturé !... Sauvez moi, soyez un père î
— Qu'est-ce qu'il y a, mon ami? Qu'as-tu? Tu es malade ? Pourquoi t*a-t-on mis ici ? demanda le gouverneur ému.
Doubassof, de la même voix lente, et avec le même essoufflement maladif, déclara que. depuis un mois et dçmi. il n'avait, pour ainsi dire, pas quitté le cachot, où il se trouvait au pain et à l'eau, avec du linge sale, privé de voir sa femme, et. tout cela, parce que, en sa qualité de cordonnier, il se servait de formes.
— 11 ment, Excellence ! s'écria le capitaine en s'avançant : pour le linge et la nourriture, il ment !
— On vous interrogera plus tard, lui dit le gouverneur avec un regard caressant et une douceur mortelle. .. Après quoi, il demanda à Doubassof des détails précis sur ce qui s'était passé. Après une courte explication, il le fit mettre en liberté.
Gela suflit pour que toute la prison, mise au l'ait en moins de dix minutes, prit aussitôt courage, pour se plaindre de mille façons au gouverneur, lorsqu'il fît la visite des salles. Celui-ci ne prit naturellement pas en considération toutes les plaintes qu'on lui présentait, mais, on remarqua que, au lieu d'accepter le déjeuner que lui offrait Loutchézarof, il préféra se rendre chez le capitaine
des Cosaques. Là, fut joué le second acte de la tragédie : des plaintes furent portées contre Six- Yeux par le capitaine cosaque lui-même, par les paysans de Chélai. et par quelques gardiens... Le même jour, on fît assez clairement comprendre à Six- Yeux qu'il ferait peut-être bien de demander un congé...
Evidemment, il était facile de comprendre ce qui se passait dans Pâme du capitaine. Au premier abord, ce fut une surprise profonde, puis, un vif chagrin de l'injure qui lui était faite. Comment, lui qui était, non seulement le fonctionnaire le plus honnête de tout le bagne, mais, peut-être aussi, de toute l'administration transbaïkalienne, lui qui se dévouait avec tant de fanatisme à ridée du devoir et de la légalité, lui qui. durant quatre ans, s'était efforcé, avec le même zèle et le même dévoue ment, de créer une prison modèle, et avait réussi à faire quelque chose dans ce sens, — voilà que maintenant, on l'écrasait, on l'injuriait, on l'abaissait, on lui crachait au visage publiquement, et devant ses inférieurs eux-mêmes ! Etre aussi honteusement sacrifié aux forces basses et ténébreuses de l'intrigue et du formalisme administratif ! Voyons, après cela, était-ce bien la peine de servir?
A partir de ce jour-là, Loutchézarof ne s'occupa plus de rien... Personne ne le craignait plus, ses domestiques eux-mêmes lui désobéissaient... La prison, de jour en jour se dissolvait. Les gardiens laissaient jouer aux cartes. L'économe au museau rouge fit à la cuisine une révolution en déclarant que l'on permettait, désormais, des suppléments personnels de nourriture, et que l'on pouvait lui acheter du tabac, du thé et du sucre en telle quantité que l'on voudrait. Triomphant et rayonnant, il ouvrit sur l'heure une boutique de vente dans la cuisine.