‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 22 sur 27 · LA FIN DE CHÉLAÏ · texte numérisé non relu

LA FIN DE CHÉLAÏ

Le Pata commun devint bientôt une eau de vaisselle qu'il était impossible de toucher ; les malades, littéralement, crevaient de faim, ne recevant ni pain ni lait. Aussi la joie des sauterelles se calma-t-elle bientôt ; beaucoup comprirent qu'ils avaient changé un cheval borgne pour lun aveugle, et commencèrent à exprimer tout haut leurs Iregrets du vieux régime et du prochain départ de Six- Yeux. Quelques-uns déclarèrent qu'ils le suivraient dans

me autre prison. . .

lin soir, au moment de l'appel, on vit, d'une façon

rès inattendue, apparaître le brave capitaine. Tout se it. Six- Yeux s'avança, la tête baissée, triste et pensif. Il

ermit, comme toujours d'ailleurs, de se recouvrir immé-

iatement. Mais, après la prière, il leva tout à coup la t^te, promena sur les rangs son regard majestueux d'autrefois, et commença :

— Voilà, mes amis! vous savez, je m'en vais...

Sa voix, qui tremblait un peu d'abord, se raffermit très vite.

— Beaucoup d'entre vous sont ici avec moi depuis quatre ans: nous avons commencé ensemble, et, avec quelques-uns, nous finissons ensemble. Ces années ont été dures. Peut-être,, pensez-vous, mes amis, qu'elles n'ont été difliciles que pour vous, que vous avez patienté et souffert, tandis que moi... je ne m'occupais qu'à me demander qui j'allais mettre au cachot? Ceux d'entre vous qui pfensent ainsi se trompent beaucoup. Chacun de nous fait ce que lui fait faire le genre de vie qu'il a choisi: Ee sort \^us â faits prisonniei^, il m'a fait directeur de prison... Hem, hem... Dites-moî, sur votre conscience, ai-je été un ennemi pour la prison, lui ai je voulu du mal ? J'ai toujours agi d'après la loi, et, naturellement, d'après

ma conscience. Je ne me suis Jamais écarté de la loi^ cai^ mon principe est qu'il faut servir honnêtement, ou pas du tout. Eh bien, qu'est-ce que j'ai reçu pour mon service? Est-ce que je m'en vais chargé de richesses volées à vos dépens ? Félicité par mes chefs ? Récompensé par de r avancement et par une décoration ? Ou bien, peut-être, emportant votre affection ? Non, je sais que vous ne m'aimez pas... Vous l'avez montré... Mais je sais aussi — oui, ça je le sais ! — que quand je serai parti, vous m»* regretterez plus d'une fois... En tout cas, si je suis coupable envers vous, si quelqu'un d'entre vous a quelque chose à me reprocher, eh bien, tout simplement, qu'il me pa:*donne !

La voix du capitaine trembla de nouveau, et il it rapidement demi-tour vers les portes. Les prisonniers, surpris, observaient un profond silence... Tout à coup, on entendit dans les rangs une voix vieillote qui disait :

— Petit père ! petit père !

Loutchézarof se retourna très vite, et un petit vieux, auquel, jusqu'ici, nul n avait fait attention, sortit des rangs et se jeta à ses pieds.

— Petit père, tout le monde ne s'est pas plaint !... Nous te regrettons... Ça sera pire, maintenant, bien pire. . Oii a grogné, c'est vrai, on a grogné, mais c'était par bêtise ! Voyons, qui est-ce qui peut permettre, au bagne, de vivre comme en liberté? Faut bien de la sévérité. Eh bien, tiens, petit père, réponds-moi : on dit que tu es transféré à Algatchinsk. Eh bien, emmène-moi avec toi.

Et le vieux tout en larmes, saisit les pans du manteau de Loutchézarof et les baisa.

— Et moi aussi, Monsieur le directeur !

— Et moi ! Et moi ! entendit-on de toutes parts.

LA FIN DE CHÉLAÏ 3'j5

Loutchézarof était confondu : il n'attendait rien de pareil. C'était une véritable ovation impromptue, qui. semblait-il, venait d'un sentiment sincère éprouvé par des ccieurs russes très simples...

Des larmes brillèrent dans ses yeux ; Témotion lui coupa la voix pendant quelques moments.

— Gomment, et toi, Lounkof, et toi, Nogaïtsef. Et même toi, Sokoltsef ?

— Oui, nous aussi ! Nous ne voulons pas vous abandonner. Monsieur le directeur, crièrent des voix de plus en plus nombreuses.

— Pourquoi, mes amis, pourquoi ? murmurait le capitaine ému. Par malheur, à mon grand regret, je ne pourrai probablement pas vous satisfaire. Il est probable que je m'en vais pour tout de bon... Après tout, je réfléchirai encore, et je vous donnerai réponse... Et, la tête haute, il sortit rapidement de la prison.

Alors, de nouveau les voix s'élevèrent. On entendit des plaisanteries à l'adresse de ceux qui venaient de parler.

— On ne vous a pas assez battus, hein? vous en voulez encore ?

— Imbéciles, lécheurs !

Sokoltsef passa devant moi, disant à un camarade, avec son habituel sourire velouté : a Mon vieux, tu ne comprends pas la politique : Voyons ! j'en ai soupe de cette prison-là! Et je n'y vois rien de bon, même si les habitudes y changent ! Pour le capitaine, qu'il crève tout de suite, ça m'est égal !

Le lendemain, arriva à Chélaï une colonne de quarante hommes. C'était juste la veille du jour où je devais partir

en libération conditionnelle. Le directeur m'avait annoncé que, comme on n avait pas jugé à propos de me faire subir cette peine modifiée auprès de la prison où je venais de passer quatre ans, on me transférait dans un autre centre pénitentiaire. L'escorte de la colonne devait justement m'emmenei' en s'en retournant. La nouvelle colonne avait été reçue presque sans être fouillée : dès le soir, commença dans la prison un jeu de cartes effréné. Le lendemain, les salles étaient méconnaissables ; tout était sale, on chantait tout haut, on jurait ; çà et là, on voyait des hommes ivres.

— La voilà finie, la prison u modèle » de Chélaï, me dit avec un sourire Steinhart. en s'approchant de moi. N'est-ce pas curieux que sa fin coïncide juste avec votre départ? Mais, vous n'avez pas même l'air très content de votre liberté ?

En eflet, je n'avais pas beaucoup de joie dans l'àme. Gomme le prisonnier du conte, qui s'était habitué à ses chaînes, je me disais avec tristesse que j'allais quitter pour toujours cette prison où j'avais tant souffert. 11 me semblait que, dans ces murailles, j'ensevelissais ma jeunesse avec ses rêveries solitaires et fières, et il me semblait que la joie de la liberté était venue trop tard, alors que mon âme sentait déjà la lassitude et avait subi plus d'une fêlure... En outre, ma joie était empoisonnée par l'idée que je laissais dans la prison un ami comme Steinhart, puisque Bachourof sen allait aussi, ayant été, par suite du manifeste (i), envoyé en posélénié...

(I) Un manifeste de grâce diminuant les peines d'après une certaine échelle établie. T.

Page 1