‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 23 sur 27 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Les années ont passé : tout sur terre voit sa fin : mon temps de bagne a fini lui aussi. Beaucoup, beaucoup d'impressions commencent à s'effacer déjà de mon souvenir, et, lorsque çà et là, se dresse dans mon âme telle ou telle vision, tel ou tel fait, il arrive que je me demande si cela a bien été réel, ou bien, si c'est seulement le souvenir d'un rêve. D'ailleurs, ces souvenirs que j'ai écrits, poujla moitié, lorsque j'étais encore au bagne, me garderont toujours l'essentiel de ce quej'ai éprouvé. Lorsque j'y jette les yeux, je vois de nouveau sortir du passé obscur le plus petit détail de tout ce que j'ai ressenti. Et ils m'apparaissent de nouveau si proches, tous ces hommes affamés, sauvages, ignorants, cruels, tous ces malheureux, ces malheureux sans fin, oui, avant tout et par-dessus tout, ces malheureux ! Mon cœui*, de nouveau, souffre à ces moments-là, et je voudrais me retrouver au milieu d'eux, de nouveau partager leur sort amer, essayant de retrouver une étincelle lumineuse au fond des ténèbres de leur âme... Oui, je me sens parfois honteux de me voir maintenant au nombre des « triomphants », au nombre des « bavards désœuvrés » !...

Les nouvelles que j*ai reçues de ceux de mes compagnons qui sont restés au bagne sont rares et peu détaillées. Tchirok a terminé son temps, et a été envoyé enposélénié à Tchita, où il s'est engagé comme porteur d'eau. Bachourof m'a écrit l'avoir rencontré. Tchirok portait d'élégantes

hottes cirées, avec de larges revers, et une chemise rouge ; il lut transporté de joie en rencontrant sa vieille connaissance, et tout son visage s'illumina du sourire large qui s'y étalait. Il posa sur moi des questions sans fin: il voulut savoir où j'étais, si j'étais marié, si je retour" nerais bientôt en Russie. Bachourof lui apprit, entre autres choses, que j'imprimerais bientôt toutes les impressions que nous avions vécues en commun à Ghélaï. Tchirok fut aussi très satisfait de cette nouvelle.

h' Elan, qui s'était échappé de Ghélaï deux jours avant mon départ, et avait été repris presque aussitôt, n'avait reçu, au grand étonnement de tous, aucune punition : il devait cela, évidemment, à la chute du capitaine et à l'écroulement de son régime modèle.

Mais ce sont là à peu près les seules nouvelles agréables qu'on mait rapportées. Le pauvre poète du bagne, V Oreille d'ours, avait été, paraît-il, désigné pour être envoyé à Sakhaline ; mais il n'avait pas été plus troublé par cette nouvelle qu'il ne l'eût été par l'ordre de vider le baquet ou d'arracher des pommes de terre dans le jardin. Comme toujours, il était silencieux et renfermé ; comme toujours, il marchait la tête baissée et branlante. La santé du pauvre diable était fortement atteinte : il souffrait de la poitrine, dinsomnie, d'une toux sèche et saccadée qui empêchait ses voisins de dormir...

Les jours du gros Nogaitsef étaient comptés également, il était hydropique. Ses jambes étaient devenues grosses comme des poutres, et il îie sortait plus dé l'infirmerie. La carrière sombre et troublée die Sokôltséf s était également terminée d^iine façon inattendue II n'était pas arrivé jusqu'au « moment» qu'il guettait : il ne s'était pas arraché des griffes du bagne, mais était mort subitement, de la

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