‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 25 sur 27 · POSTFACE · texte numérisé non relu

POSTFACE

J'ai cru jadis, avec tous les Français et, sans doute, avec beaucoup d'étrangers, que le bagne sibérien constituait le nec plus ultra de l'horreur et de la cruauté. Or, mes voyages en Sibérie, la lecture d'ouvrages spéciaux, et mes conversations avec nombre d'anciens forçats m'ont convaincu du contraire. Il va sans dire que je ne parle ici que du régime pénitentiaire de droit commun : je n'entends nullement faire allusion à ce fait — barbare à nos yeux, mais qui, en réalité, n'a rien à voir ici — que des hommes droits et bons sont, en Russie, condamnés au bagne poui* (( crime politique », c'est-à-dire pour des manifestations plus ou moins vives de libéralisme (i). La question politique mise à part, je n'hésite pas à dire que ni le bagne sibérien de Dostoievski ou de Melchine, ni même le bagne de l'île de Sakhaline, qui est seul maintenu par la nouvelle loi, ne reposent sur la cruauté comme moyen de répression : on n'y connaît pas d'autrf; torture que le fouet et les verges. '

(i) Il suffit de rappeler que l'auteur du livre que nous venons de traduire fut condamné à mort pour propagande révolutionnaire, tandis que Karpovitch, convaincu a d'avoir assassiné avec préméditation le Ministre de l'Instruction Publique », n'a été condamné qu'à vingt ans de travaux forcés.

Or. cette cruauté impassible et savante que notre hypocrisie fait semblant de chercher dans les brumes de l'Asie russe, c'est chez nous qu* elle est florissante, c'est dans notre loi qu'elle est inscrite, c'est par certains de nos compatriotes qu'elle est appliquée, dans nos bagnes de droit connnun et dans nos pénitenciers militaires.

Sur la Guyane, je nai pas de détails officiels: mais, sur la Nouvelle Calédonie. j'en ai trouvé de saisissants dans le rapport que l'éminent criminaliste russe M. D. Drill a transmis à son gouvernement (i). Le système de la répression calédonienne est afTreux : il est appuyé sur cette idée, malheureusement bien française, qu'un malfaiteur n'est plus mi homme, mais une bête fauve. Dès lors, tout ce qu'on a imaginé pour briser les prétendues résistances des condanuiés est combiné de façon à pousser à bout ces êtres que les jurys ont rayés de l'humanité. Chaînes, cachot, camp disciplinaire avec les horreurs de la salle disciplinaire dont le supplice raffiné amène parfois les détenus à se mutiler pour y échapper, tout est mis en œuvre pour tuer en eux ce qui subsistait encore de sentiments humains.

Ce qui ajoute encore à l'atrocité du système, c'est l'utilisation, pour la garde, de brutes canaques et d'un personnel de gardiens dont le procureur général lui-même, dans son rapport au gouverneur de l'île en 1896 (2), signalait la grossièreté et la brutalité féroce, qui sont, de son aveu même, de fréquentes causes de provocation.

(1) Reproduit dans son livre : Sylka vo Frantsii i Rossii. Sdini Pétersbourg, 1899.

(2) Cf. Drill, o. c, p. 3o et suiv

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