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AU FOND DU PUITS I

encore une heure ; par contre, on diminua de moitié le repos après le déjeuner. Pendant la première moitié d'octobre, nous eûmes un automne clair et ensoleillé ; il n'y avait pas de neige, mais, le matin, il gelait très fort. On ne commença à chauffer les poêles qu'au premier octobre, et encore, au début, assez maigrement : aussi les chambres étaient-elles humides et froides. On nous avait bien donné des matelas remplis de paille, mais, comme couvertures, nous n'avions que le mauvais manteau que nous mettions au moment du travail. Nous n'avions droit ni à des draps, ni à des couvertures : pour conserver l'uniformité de la caserne, il était défendu d'en avoir à notre compte. Cela allait encore tant que le manteau était neuf, mais, pendant les deux ans qu'il devait durer, il s'usait tellement, se déchirait si souvent aux pierres du puits et des galeries, qu'il avait positivement l'air d'une écumoire, et ne nous défendait que bien mal du froid nocturne ; aussi beaucoup de prisonniers mettaientils sur eux leur veste et même leur pantalon ; d'autres ne se déshabillaient même pas... D'ailleurs, en automne, au printemps, et parfois même dans les mauvais jours d'été, au moment où la prison n'était pas chauffée, on souffrait parfois horriblement du froid pendant la nuit, et on s'enrhumait à tout instant. L'hiver on était bien mieux.

Il n'y avait pas moins de quinze jours que j'allais à « l'orgue » du puits d'en haut, et l'eau ne diminuait toujours pas... A la fin, Piotre Pétrovitch comprit ce qui se passait et nous menaça de faire son rapport. Plusieurs fois, même, il eut la patience de rester plusieurs heures près de nous et de compter les seaux. Dans l'espace d'environ quatre heures de travail ininterrompu, nous tirâmes cinq cents seaux d'eau, et dans le puits, le

niveau de l'eau diminua considérablement. Rakitine, Sémionof et les autres, convaincus de tromperie évidente, furent très confus, et, à partir de ce jour, travaillèrent^ courageusement : ils avaient très peur du rapport. En outre, Piotre Pétrovitch dit que le patron étidt sur lel point de payer le travail supplémentaire : ce fut aussi^ une parole magique. En moins d'une semaine, dans notre puits, l'eau diminua de dix mètres. Au delà, il n'y avait plus que de la glace.

On résolut de descendre au fond pour examiner le] puits. Sémionof et Rakitine descendirent tout simplement! par la corde. Le premier, du moins, mit ses gants; maisj l'étourdi Rakitine oublia les siens. Sans attendre que son camarade fût arrivé au fond, il saisit le cable et, sifflant et chantant, se laissa glisser comme une flèche : il tomba sur le dos de Sémionof, que l'on entendit l'injurier. Au fond du puits, pour toute réponse, nous l'entendîmes chanter, danser et faire le paillasse. Les autres forçats, Piotre Pétrovitch et moi, nous passâmes pai* une porte qui était ménagée sur l'un des côtés du puits et, munis d'une lanterne, nous descendîmes une échelle dans le noir. La prudence n'était pas superflue, car il n'y avait pas longtemps que le puits était encore plein d'eau, et les échelons, couverts de glace et humides, glissaient sous les pieds. Cette partie du puits était séparée de l'autre par une épaisse cloison en planches qui protégeait l'échelle et le contremaître contre les coups de dynamite. Piotre Pétrovitch, qui me donnait ces explications, ajouta que cette protection n'était pas fameuse, car souvent les planches et l'échelle volaient au diable.

— Aussi, j'essaie toujours de sortir du puits lorsque j'allume les pétards.

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