‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 6 sur 27 · AU FOND DU PUITS IO · texte numérisé non relu

AU FOND DU PUITS IO

— Mauvais métier que le vôtre ! Vous êtes bien payé ?

— C'est un métier de forçat ! Je touche 20 roubles (60 francs) par mois ; ce que je déteste le plus, ce sont ces puits où il faut descendre par les échelles. Dans les galeries, on est bien mieux : ou se cache à une vingtaine de mètres et l'on est tranquille.

L'échelle, au bout de vingt échelons, s'arrêtait, et nous nous trouvâmes sur un palier en bois. Il y avait encore quatre autres échelles semblables. La cinquième se trouvait encore sous la glace. L'intérieur du puits était humide, froid, sombre, mais sentait moins mauvais que je n'avais cru : l'eau pourrie avait été vidée, et la glace, que commençaient à casser Sémionof et Rakitine, était blanche et pure comme du sucre. Je regardai en haut et je frissonnai en pensant que, chaque jour, il me faudrait passer cinq ou six heures dans cette tombe.

— Quand a-ton commencé ce puits ? demandai-je au contremaître.

— Il y a trente ans. En trois ans, on a fait alors dixhuit mètres.

— Et ces échelles sont si vieilles que cela ?

— Oh non ! elles sont de l'an dernier et d'il y a deux ans : ce sont des libérés des bagnes voisins qui ont préparé la mine pour la réouverture. L'eau qui était là est de l'automne dernier.

Nous nous mîmes à casser la glace. Il fallut plus d'une semaine pour briser et pour sortir toute cette glace. Par endroits, elle contenait des poches pleines d'eau qui enfermaient des restes pourris de lièvres, de rats et de chiens des prairies : la puanteur était alors insoutenable. A la fin, nous atteignîmes le fond du puits...

Un beau matin, Piotre Pétrovitch nous déclara qu'il

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fallait commencer à creuser des trous. C'était à la fini d'octobre, la neige était épaisse et l'hiver était commencé : nous avions des froids de -25» C. Le vieux gardien sortit^ d'une caisse une centaine de barres de fer de tailles différentes, variant de o,i6 à 0,70 centimètres, et ordonna aux] forçats d'en choisir trente pour chaque puits. Je demandai] ce que c'était. C'étaient les fleurets. J'en soulevai un et jej vis que son extrémité était tranchante et arrondie sui les bords. Pour chaque puits, on nous donna également! six massettes et trois baguettes de fer, longues et minces,, terminées par une petite cuiller. On me dit que c'étaient] des curettes, mais j'ignorais cequeTon allait nettoyer avec] elles. Enfin, le vieux nous donna à chacun une petite] chandelle. Ce fut même l'objet d'une dispute, parce quel mes compagnons lui reprochaient d'être trop avar( d'éclairage...

Une conversation s'ensuivit, au cours de laquelle lei vieux nous raconta ses souvenirs du temps du terrible] Razguildièef (i).

— Mais voilà assez de bavardages, dit Piotre Pétrovitcl qui avait écouté : allons travailler.

Alors Rakitine s'approcha de lui et, avec un sourire doux et des yeux caressants, lui demanda :

— Et qui est-ce que vous allez nommer porteur dej fleurets ?

— Ça, c'est votre affaire, nommez-le vous-même. Vous pouvez faire ça à tour de rôle pour vous reposer.

— Voyez-vous, Piotre Pétrovitch, c'est lui que vouî devriez nommer, continua Rakitine en me désignant : — ^1 il n'est pas habitué au travail, c'est un savant, tandis que nous . . .

(i) Cf. note p. 51. T.

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