AU FOND DU PUITS I
— S'il y tient, ça m'est égal ; qu'est-ce que ça nie fait ?
— Bon ! C'est bien ! Ivan Nicolaévitch, entrez en fonctions.
— Quelles fonctions ? demandai-je sévèrement, très mécontent de voir qu'on disposait de moi sans mon consentement.
— Vous porterez nos fleurets. Lorsque nous en aurons abîmé un, vous le porterez à la forge pour l'appointer. Ce sera tout votre travail. C'est bien plus difficile de faire des trous de mine et de rester dans une pareille cave I
— Et combien de fois devrai-je aller et revenir ?
— Ça dépend, cinq, six fois... et des fois, même, vous n'irez pas du tout, si les fleurets résistent.
Mais l'idée seule de grimper cinq ou six fois cette montagne m'effrayait indiciblement.
— Non, non ! pour rien au monde, criai-je : j'aime mieux creuser.
— Ivan Nicolaévitch ! dit Rakitine suppliant, je vous en prie, consentez.
— Qu'est-ce que ça vous fait ? Est-ce que ça diminuera votre travail ?
— Ça ne le diminuera pas : seulement ça me fait de la peine pour vous, voilà tout.
— Est-il collant, ce Grelot en bois, lui cria Sémionof : puisqu'on te dit que l'on ne veut pas, n'insiste plus. C'est son affaire.
Rakitine se tut et, en soupirant, prit sur son épaule un paquet de fleurets. Nous partîmes pour le puits après avoir décidé que l'on porterait les fleurets à tour de rôle. Derrière nous marchait le contremaître. Nous posâmes les instruments dans un seau et, saisissant nos
Leiïrns. — 4.
IIO DANS LE MOXUE DES RÉPROUVÉS
chandelles, nous descendîmes au fond du puits par les échelles.
— Qui est-ce qui a déjà fait ce travail? demanda Piotre Pétrovitch.
Tous se turent.
— Voyons, Rakitine, certainement tu as déjà fait ça. Où as-tu été avant ça ?
— A Zérentouï. Piotre Pétrovitch, seulement... je n'ai creusé que deux ou trois fois, et, en deux fois, je n'ai fait^ qu'un peu moins de dix centimètres. C'est parce que j'ai eu le bras cassé, étant petit, et, depuis ce temps-là, je n'ai plus la force.
— Cest bien, vieux, c'est bien ! il ne s'agit point de force ici : il faut de l'adresse. Et toi, Sémionof, tu as déjà fait cela ?
— Non ! répondit Sémionof, bien qu'en réalité j'eusse J entendu dire qu'il était le meilleur ouvrier de Pakrof.
— Je vois à tes yeux que tu mens. Toi, mon vieux, tu vas surveiller le puits et faire en sorte que tous me creusent des trous comme il faut. Autrement, ils creuseraient à droite et à gauche et ce serait du temps perdu. Aujour d'hui, pour le début, vous me ferez chacun vingt-cinq centimètres.
— Ma foi non ! tout ce que vous voudrez ! mais je ne serai pas chef de chantier ! répondit rudement Sémionof ; mettez-y celui qui a la langue longue ou celui qui sait faire le malin ; moi, je ne sais pas.
— Ah ! quel type tu es î il ne s'agit pas de faire le malin : je vois seulement que tu es un garçon plus sensé et plus sérieux que les autres, et je voulais... pense un peu, chaque matin, il faut que je grimpe ici, rien que pour vous donner la tâche. Naturellement, si je suis obligé