‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 8 sur 27 · AU FOND DU PUITS III · texte numérisé non relu

AU FOND DU PUITS III

de venir, je contrôlerai plus sévèrement le nombre de centimètres que vous aurez laits la veille. 11 vaudra mieux pour vous et pour moi que je ne vienne pas. De plus, j'insisterai auprès de Monakhof pour qu'il vous paye des suppléments.

— Ah ! ce serait gentil, Piotre Pétrovitch, dit Rakitine, si vous faisiez cela. Autrement, vous le savez, une cuiller à vide vous déchire la bouche. Je vous jure, par ma beauté honnête, que si vous faites ça, je vous creuse quarante-cinq centimètres aujourd'hui ! Ah ! je lui en veux à cette pierre-là ! Où voulez-vous que je me mette, Piotre Pétrovitch ?

— Eh bien, ma foi, installe-toi dans ce coin-là, dit Piotre Pétrovitch, en frappant avec un petit marteau sur le granit. Je crois qu'ici ce n'est pas trop dur. Tu tireras un peu vers la gauche, tu vois, pour faire sauter ce morceau. Quant à toi, Sémionof, tu prendras à droite, un peu plus bas. Ce ne sera pas très commode, mais ça sautera fameusement.

Piotre Pétrovitch indiqua la place de trois autres et me dit:

— Vous porterez les fleurets, vous. — Pour la première fois, depuis qu'il me connaissait, il me disait cous. Évidemment, la propagande de Rakitine au sujet de ma science faisait son effet. Je répondis que je ne pouvais pas, souffrant d'étouffements.

— Alors, eh bien, tenez, creusez ici : ça sera commode et un peu plus tendre. — Et il s'éloigna.

— Alors, bien entendu, dit-il, depuis l'échelle : à six, vous me ferez un mètre cinquante. Il y en aura un qui comptera pour les fleurets.

Pour commencer, les prisonniers fumèrent une pipe.

— Ah ! dit tristement Rakitine, il m'en a fichu, de la roche : elle a durci, ma parole !

— Espèce de poule mouillée ! Il n'y a qu'un instant, tu te vantais sur ta beauté honnête de faire quarantecinq centimètres en un rien de temps.

— Eh bien, quoi, Pétia? faut-il pas pencher la tête? Ah ! advienne que pourra ! Allons-y !

On prit des massettes et des fleurets. Je m'approchai de Sémionof pom^ regarder comment il s'y prenait. Il saisit le plus court fleuret.

— On appelle ça le premier fleuret, m'expliqua-t-il. Avec un long fleuret, on ne peut pas commencer, parce qu'on ne peut pas bien le tenir et qu'il ballotte. Surtout les fleurets moyens et longs ont des ailerons plus étroits et par conséquent pointus : ils font un trou étroit, et les fleurets plus larges n'y peuvent pas pénétrer. Le plus important, c'est de bien suivre le tranchant du fleuret : on commence par les fleurets les plus courts et les plus larges, on continue par les moyens, quand on a déjà creusé une douzaine de centimètres ; puis, à la fin, on prend les longs.

A ces mots. Sémionof frappa avec la massette la tête du fleuret, une, deux, trois fois. La main gauche, qui tenait l'instrument, s'eff'orçait, pendant ce temps, de le tourner à droite ou à gauche. Au bout de deux minutes, je vis, à l'endroit où il travaillait, se former une petite ouverture triangulaire.

— Alors, c'est en train I criai-je avec une joie naïve. Sémionof regarda le tranchant de son fleuret et jeta

l'outil avec colère au milieu du puits.

— En voilà, de la cochonnerie ! dit-il ; le voilà déjà épointé ! — Ce disant, il en prit un autre. Je soulevai, par

AU FOND DU PUITS tiji

curiosité, le fleuret qu'il venait de jeter, et vis que la pointe en était complètement aplatie.

— Mais, vous aussi, Ivan Nicolaévitch, il faut vous mettre en train, me dit Sémionof : permettez, je vous montrerai.

— Non, restez, Sémionof, j'essaierai, il faut bien apprendre.

— On n'apprend pas sans maître.

Et, sans faire attention à moi, il alluma une autre chandelle, la colla à la paroi près de l'endroit qui m'avait été désigné, s'assit sur la roche nue, et, en cinq minutes, m'entama un trou assez profond. Son marteau frappait toujours, sa main gauche ne cessait de se remuer, toute sa personne respirait la force et l'énergie.

— x\ssez, assez, criai-je, vous ne me laisserez plus rien! 11 sourit, prit une baguette de fer que l'on appelait la

curette, et l'enfonça dans l'ouverture qu'il venait de creuser. L'ayant retirée, il me la montra et je vis, dans la petite cuiller qui la terminait, un amas de poudre blanche.

— En voilà, de la farine ! dit-il, en jetant cette poudre par terre ; et ce n'est pas tout. Regardez ce que je vais retirer encore.

11 enfonça la curette encore quatre ou cinq fois, puis, l'ayant retournée, il enfonça dans l'ouverture l'autre extrémité. 11 la retira et, me montrant que des mesures étaient gravées sur la tige, il me dit qu'il y avait déjà six centimètres creusés. Il se leva et, me rendant le fleuret et la massette, me dit :

— Ici, c'est tendre. A cet endroit-là, je me fais fort de creuser cinquante centimètres à l'heure. Seulement, tenez bien votre fleuret, appuyez-le un peu à droite. Otez votre pelisse et asseyez-vous dessus.

Il4 DANS LE MONDE DES REPROUVES

— Mais je vais me refroidir.

— En travaillant ? qu est-ce que vous dites ! Tenez, regardez, je suis tout en sueur, il faudra bientôt que j'enlève ma blouse.

Je suivis son conseil, et m'assis sur ma pelisse. On entendait de tous côtés les coups de marteau retentir dans la galerie. Je tapai, moi aussi, puis, je m'arrêtai pour m'asseoir mieux. Longtemps, le travail ne marcha pas. J'avais beau m'effbrcer d'imiter Sémionof, je n'arrivais jamais à combiner les mouvements de mes deux mains ; Sémionof qui s'en aperçut me cria :

— N'essayez pas d'imiter exactement, pour commencer ; faites d'abord comme vous pourrez. Tapez une couple de fois, puis tournez un peu le fleuret, et ainsi de suite.

Après cela, je m'en tirai mieux. En pensant que je travaillais dans une mine, je me réjouissais secrètement. Après avoir frappé cent coups, je pris avec une angoisse la curette, espérant la retirer, comme tout à l'heure, pleine de farine. Quel ne fut pas mon chagrin en la retirant presque vide ! De désespoir, je mesurai, et je trouvai la même profondeur que Sémionof, et encore, les six centimètres n'y étaient pas tout à fait !

— Sémionof, criai-je : qu'est-ce que ça veut dire ?

— Quoi ?

— Tenez, je viens de frapper cent coups, et je n'ai pas seulement de farine. Ça ne s'est pas creusé du tout !

Tous éclatèrent de rire.

— C'est, m'expliqua Rakitine, parce que vous frappez comme si vous cassiez du sucre. Mais ici, voyez-vous, il faut taper, que la poitrine en tremble ! Je vous ai déjà dit qu'il vaut bien mieux porter les fleurets. Ça va bien mieux.

AU FOND DU PUITS Il5

Je me sentis humilié et ne répondis rien, essayant de frapper plus fort. Mais je poussai un cri de douleur, et sautant de ma place, je courus par la galerie en agitant la main gauche. Je m'étais frappé en plein sur la main. Je comptais entendre des paroles de condoléance, mais on se contenta de se moquer de moi.

— Tiens, tu as reçu le baptême de Ghélaï ? — me dit le gros Nogaïtsef, silencieux d'ordinaire, et servant luimême de cible aux plaisanteries de nos compagnons. Gela acheva de me mettre hors de moi.

— Qu'est-ce que vous trouvez de drôle là-dedans, m'écriai-je? ça fait mal!

Nogaïtsef se tordait de rire. Seul Rakitine sympathisait avec moi.

— Oh ! qu'il est bête, qu'il est bête ! — dit-il sentencieusement. Il ajouta : Lâchez cela, Ivan Nicolaévitch ; remontez plutôt pour nous chauffer le thé. Voilà déjà mon ventre qui crie famine. Et puis, tous mes fleurets sont épointés et je n'ai encore rien creusé !

Je proposai à un autre d'aller faire le thé, préférant moi-même continuer à creuser. Je frappai plus d'une fois sur ma main gantée, mais je fis tout de même environ dix centimètres. Sémionof eut le premier fini, Nogaïtsef le suivit de près, et, quand il eut terminé, vint en silence examiner mon travail. Il vit que ma main commençait à se paralyser.

— Donne un peu, je vais creuser, — dit-il en me repoussant rudement, mais avec un ton si simple et si cordial que je ne pouvais refuser. Alors, seulement, je vis la différence entre mon coup de marteau et le sien. Sans reprendre haleine, il frappa trois cents fois, et encore ne s'arrêta-t-il que parce qu'il y avait trop do poussière et

Il6 DA>'S LE MONDE DES RÉPROUVÉS

qu'il fallait nettoyer le trou. En une demi-heure, il me creusa seize centimètres.

— Et encore, la roche est tendre, ici. Nicolaévitch, dit-il en se levant : si tu t'en allais, avec un peu d'eau, en un rien de temps, j'aurais fait cinquante centimètres.

— Comment, avec de l'eau? Est-ce que ça va mieux?

— Il n'y a pas de comparaison ! Seulement, ça fait beaucoup de saletés, surtout si c'est de l'eau chaude. Et encore, l'eau ne va pas à toutes les pierres : avec la roche dure, ça ne fait rien du tout.

— Et où avoir de l'eau? Faut-il aller en chercher làhaut?

— Oh, nous en aurions, ici, nous en aurions de la bien chaude î

— Eh bien, allez en chercher, je vais regarder.

— Oh ! Oh ! Oh! devant toi, il n'y a pas moyen.

— C'est notre secret de forçats, — confirma Rakitine en souriant d'un air fin. — Vous devriez vous écarter, Ivan Nicolaévitch, autrement, ça peut vous éclabousser.

Mais, tout à coup, du côté où creusait un forçat rouge et antipathique nommé Kochkine. j'entendis un bruit d'eau tombant dans le trou et, m'étant retourné, je -entis mon visage éclaboussé. Je compris tout de suite l'où venait cette eau.

— En voilà une saleté ! — m'écriai-je en me sauvant. Je laisse à penser si l'on rit !

C'est ainsi que je m'initiai aux secrets du forage des mines. Toute la nuit je souffris de la main, et, au matin, je ne pouvais plus la remuer. Je creusai encore douze centimètres ce jour-là, mais je sentis que, le lendemain, je ne pourrais plus rien forer.

— Savez-vous. Ivan Nicolaévitch. me souilla Rakitinr.

si nous tirions une carotte à l'officier de santé, histoire de se reposer un jour ou deux? Je refusai.

De jour en jour, la mine me devenait de plus en plus antipathique. Le froid augmentait ; au bout de quelques coups de marteau, on avait les mains gourdes, et il fallait, en tâchant de n'être pas vu des compagnons, se chauffer les doigs à sa chandelle. J'avais aussi les pieds gelés. Plus je faisais connaissance avec la galerie et ses secrets, plus je me prenais à haïr ce sac de granit. 11 faisait sombre, je distinguais mal les visages et les formes, et je m'abîmais dans mes tristesses jusqu'à ce que Rakitine chantât quelque bêtise . . .

Au bout d'une semaine de travail, toute la galerie fut pleine de trous préparés. Piotre Pétrovitch vint à nous, apportant avec lui un paquet de cartouches de dynamite munies de longues mèches noires et blanches, et une écuelle avec de la terre glaise délayée. Je lui demandai de m'expliquer comment étaient faites ces cartouches.

— A vrai dire , ce n'est pas de la dynamite, dit-il en me mettant une cartouche dans la main ; c'est un pétard de fulmi-coton.

Je développai le papier dans lequel était cachée la cartouche, et vis un petit cylindre d'une matière jaunâtre, semblable à de la cire, mais beaucoup plus molle.

— C'est bien simple, continua Piotre Pétrovitch : une cartouche de fusil ordinaire, avec une capsule, et une mèche. On l'enfonce au fond du trou et, à l'extérieur,

Il8 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

on la bourre bien avec de la terre glaise, puis on allume la mèche... Voyons, qui est-ce qui descend avec moi, aujourd'hui, je ne peux pas faire ça tout seul. Voyons, viens-tu, Rakitine ?

— Je. . . Piotre Pétrovitch. . . je ne sais pas bien. . ,

— Ah ! tu as peur ?

— Non, Piotre Pétrovitch, ce n'est pas cela, mais, comme, dans mon enfance, je me suis cassé le bras, et que de plus j ai eu très peur, une fois que les chevaux . . . c'était l'été. . .

— Allons, c'est bien, c'est bien. Je n'ai pas le temps de t'écouter. Viens-tu, Sémionof ?

Ils descendirent tous deux. Quant à nous autres, nous nous penchâmes curieusement au-dessus du puits. Longtemps, on ne put rien voir que des chandelles qui allaient et venaient, puis on entendit la voix du contremaître.

— Maintenant, va-t-en, Sémionof ! — Alors les forçats, Rakitine le premier, sautèrent sur leurs pieds et s'éloignèrent en courant. Mais, voyant que j'étais toujours couché-là, et, songeant que Piotre Pétrovitch était toujours en bas. ils revinrent.

— Vous avez peur ? demandai-je à Rakitine.

^ Eh, Ivan Nicolaévitch ! Vous savez, j'ai femme et enfant î

Tout à coup, on entendit en bas un sifflement et un éclatement. Tous tremblèrent et se sauvèrent en criant : (( Il allume ! » Cette fois-là, je me sauvai aussi. Bientôt Sémionof sortit par la porte des échelles. Piotre Pétrovitch nous avait ordonné, avant de descendre, de nous éloigner à au moins vingt pas du bâtiment. Deux minutes terribles d'attente se passèrent, et Piotre Pétrovitch n'arrivait toujours pas. Nous pensions déjà qu'il avait préféré

attendre sur une échelle, lorsque tout à coup sa large personne, au visage couge et à l'air essoufflé, se présenta, et, presque en même temps, deux détonations se firent entendre. La première fut assez sourde, la seconde éclata et nous assourdit : il me sembla que tout le ciel tremblait et chancelait. Deux pigeons qui s'y étaient posés firent un bond affolé sur le toit, étendirent bêtement le cou, ne sachant d'abord que faire, puis, secouant leurs plumes, s'envolèrent très haut et décrivirent des ronds dans l'air. Les quatre autres pétards allumés par Piotre Pétrovitch ne s'enflammèrent qu'assez tard. Il y avait encore quinze pétards à allumer, mais on ne pouvait le faire tout de suite, parce que toute la galerie était emplie d'une fumée sulfureuse qui ne se dissipait que lentement. Afin de hâter sa sortie, nous fîmes descendre et remonter les seaux ; pourtant, nous dûmes attendre longtemps avant que le contremaître qui grognait et qui crachait à toute minute jugeât possible de redescendre au fond du puits. Cette fois-ci, il put en allumer huit ; pour les sept autres, il fallut un troisième tour. Quand tout fut terminé, il était las, pâle, toussait d'une façon effrayante, et crachait une salive noire comme de la suie. Par bonheur, aucune des vingt cartouches ne rata, et nous pûmes sans crainte nous mettre à dépiler la roche. — Le lendemain matin, c'est avec curiosité que je descendis dans la mine pour voir les résultats de l'explosion. La première chose qui m'étonna fut de trouver encore, après dix-sept heures, une odeur de soufre. Mais je fus encore plus étonné de voir combien l'effet des coups de mine avait été maigre. Je m'étais attendu à voir ces pétards si bruyants secouer toute la galerie et faire des trous profonds ; en réalité, il n'y avait que des petits tas de pierres écroulés çà et là, et

aussi des fissures. Je m'empressai de regarder les trous que j'avais creusés : l'un deux, hélas ! était resté tel quel.

— La cartouche a fait canon, m'expliqua Sémionof: ça vaut mieux comme ça : votre trou est tout fait.

La plupart des autres cartouches avaient laissé derrière elles des creux de quelques centimètres.

— Ça a très bien marché, déclara Sémionof.

— On appelle ça très bien ?

— Qu'est-ce que vous pensiez donc ? Savez-vous pour combien de temps nous aurons de travail pour retirer tout cela? Deux jours au moins: tenez, regardez, il y a des fentes partout.

Il se mit à frapper légèrement divers points de la paroi.

— Eh, dites donc, là-bas, avez- vous bientôt fini de bavarder ? — cria Sémionof aux camarades qui étaient restés en haut: — Allons, arrivez tous, il faut travailler.

Ils arrivèrent : Rakitine et Nogaïtsef descendirent par le câble. On me chargea de tenir la chandelle et d'éclairer. Sémionof réunit en un tas les petites pierres qui s'étaient détachées, introduisit un coin dans une fente et ordonna à Rakitine de frapper dessus avec son marteau.

— Je vais t'y mettre ! cela fait que tu te gratteras moins la langue.

Rakitine prit docilement un marteau pesant au moins vingt livres, le leva au-dessus de sa tête et, de toute sa force, frappa sur le coin : le coin sauta à l'autre bout de la galerie et Sémionof n'eut que le temps de s'écarter.

— ^ Sacré c. . . ! cria-t-il, est-ce que c'est comme ça qu'on tape ? Où donc as-tu les yeux ?

Rakitine restait là d'un air piteux.

— C'est vrai, cela, Ivan Nicolaévitcli, je suis bien

mauvais ouvrier ! me dit-il tout bas ; — j'ai grandi orphelin, puis je me suis habitué au commerce. . . ma nature est prête à tout comprendre. . . Oh ! si seulement on m'avait appris à lire, je pense que j'aurais été rudement loin, parce que j'ai l'œil si pénétrant !

. — Oui ; on t'aurait fait tout de suite curé ! dit Sémionof d'un air méchant. Remonte plutôt, tiens, va nous faire un nouveau coin.

Rakitine obéit et remonta. Deux minutes plus tard, nous l'entendions chanter une chanson et raconter quelque blague aux Cosaques. Sémionof, puis Nogaïtsef, frappèrent à tour de rôle. Quand ce travail fut fini, il ne restait plus une fente où introduire un coin : nous remontâmes pour boire le thé. Là, on se mit à causer avec quelque abandon. Comme d'habitude, c'était Rakitine qui bavardait le plus, mais sa personnalité était pour moi maintenant bien nette, et je ne faisais plus grande attention à lui. Les forçats se mirent à taquiner le brave mais très irritable Nogaïtsef, et, à nous tous, nous parvînmes à lui faire dire pourquoi il était tombé au bagne.

— Dire que cette bedaine-là est venue au bagne, fit l'un de nous, — et pourquoi, je vous le demande ?

Nogaïtsef resta silencieux, se contentant de boire son thé et de remuer d'un air furieux sa tasse chinoise.

— C'est un voleur de vaches, dit Rakitine, cela c'est évident, je les reconnais tous d'une lieue.

— Voleur de vaches ? fit Nogaïtsef, furieux : tu m'as pris, hein ?

— Eh bien, si ce n'est pas ça, pourquoi es-tu ici ?

— 11 faut te le dire, alors?

— C'est pas pour une femme que tu es venu ici, comment une femme voudrait-elle de toi?

— Et cependant, c'est ça !

— Tu veux dire ta femme légitime? Ça, mon vieux, ça ne compte pas !

— Non, pas elle !

— Ça m'étonne bien, mon vieux: tout de même, j'ai peine à le croire !

— Eh bien, il faut le croire tout de même.

— Raconte, alors, si tu veux que je te croie. Une femme qui t'aurait aimé ? Elle louchait alors, ou bien elle n'avait pas de nez ?

— Une belle fille encore ! et puis, sa mère aussi pardessus le marché.

— Pas possible !

— C'est comme ça ! Je travaillais chez un riche marchand de Tomsk. Eh bien, sa femme, Matriona, s'est mise avec moi. Et puis, aussi sa fille Praskovie. Qu'est-ce que tu penses donc? Tu crois que j'étais comme ça, quand j'étais libre ? Mais, mon vieux, c'est la prison qui m'a fait engraisser : avant ça, j'étais mieux que toi.

— Allons, je l'admets. Et alors, le mari, le marchand, n'a rien su ? Il a été longtemps sans rien savoir ?

— Non, il ne sait même encore rien à l'heure actuelle. On se cachait bien : qu'est-ce que tu penses donc ? Je te valais bien, va. Eh bien, c'est justement à cause de ces sacrées femmes que je suis venu au bagne !

— Gest tout de même vrai ce qu'il dit, dites donc, la coterie ! Combien y en a-t-il chez nous qui ont été pinces à cause d'elles ?

— Oh oui, alors ! Si j'étais libre, les vieux, je tiendrais toutes les femmes à la chaîne, et, à la moindre désobéissance, je les flanquerais à l'eau ! On a été rudement l>ète avec elles !

— C'est comme-ça ! Le patron avait vendu des marchandises à Barnaoul, et il avait ordonné à la patronne de retourner à Tomsk avec sa fille et son fils. Moi, je demandai la permission d'aller voir ma femme qui demeurait à Tara. Il m'y autorisa, et, sans attendre notre départ, il partit pour Biisk pour ses affaires. A peine était-il parti que Matriona et Praskovie se collent à moi : « Viens avec nous, ne nous quitte pas ».

— Alors, elles ne se cachaient pas l'une de l'autre ?

— Qu'est-ce que tu penses donc ! mais si, elles se cachaient ! . . . Elles avaient peut-être bien seulement des soupçons. Moi, pour mon malheur, j'ai accepté. Nous partons : Matriona, sa fille, son fils, un garçon d'une vingtaine d'années, et un gamin d'ouvrier. Nous marchons. Bon, nous voilà partis. C'était, tu sais, pendant l'été. Un soir, nous sommes obligés de passer la nuit sur le bord d'un marais. . . Nous faisons du feu, nous dînons, nous buvons un coup ; moi et Antipe, le frère de Praskovie, nous nous saoulons un peu. Je ne me rappelle plus comment s'est passée la nuit, mais, le matin, le soleil se lève, et Antipe me trouve avec sa sœur. Elle aussi, elle avait bu un coup, et voilà, nous nous étions endormis dans les bras l'un de l'autre. Antipe ouvre le rideau, et, en nous voyant dans cette position-là. . . il vous saisit une baguette, et vlan, sur moi ! J'ai eu toutes les peines du monde à me réveiller : c'est Praskovie qui m'a repoussé. Je saute hors de la voiture et je me sauve en courant. Il me poursuit et il me tape, et il me tape. Alors, voilà que ça me prend, et je médis, voyons, est-ce que c'est ça mon maître ? Je me retourne et je vois un bon gourdin de bouleau. Je le saisis : a F. . . le camp, je lui dis ! ne me pousse pas à mal ! » Mais lui, ne m'écoute pas,

il était comme fou. Alors, je me retourne, et vlan ! sur la tête. . . La moitié du crâne en a sauté. Alors, jai vu rouge : c'est le sang qui me frappait. Maintenant, je me dis, rien ne fait plus rien, je suis tout de même perdu ! Je m'en vais à la voiture où dormait la vieille : — Vlan ! aussi sur la tête ! la tête s'éclaboussa. Le petit ouvrier mê regarde, ni mort ni vif : il avait quinze ans. C'était un gamin tranquille, gentil, je l'aimais beaucoup : ma main ne s'est pas levée sur lui, et j'ai jeté mon gourdin. Alors, je me rappelle que Praskovie reste encore, je saute sur la voiture. Elle y était en cheveux, blanche comme un linge^, à moitié morte de peur. Je la saisis par les jambes, je la lance, et pan ! la tête sur la roue ! Oh ! la cervelle a sauté. Alors, je revins près du petit Vaska. « Mon petit, je lui dis, nous avons été comme deux frères, et je ne te veux pas de mal. Eh bien, rappelle-toi ça : tu n'as rien vu ; tu dormais, pendant tout ce temps-là. Tu comprends ! Moi, hier, je ne pensais à rien du tout, c'est eux qui m'ont amené là. » Alors je m'approche dAntipe, je trouve dans son portefeuille 2.000 roubles, et je trouve dans la robe j de Matriona, aussi 2.000 roubles, et à Praskovie je trouve ■ i.5oo roubles sous le téton gauche. Je prends l'argent, et je traîne les trois corps en même temps dans le marais : j'en prends un sur mon dos, et les deux autres je les traîne sous mes bras. Je les fourre dans un trou où ils seraient restés jusqu'à la fin des siècles. Et encore, j'ai mis des pierres dessus. J'efface les traces, les taches de sang, je brûle l'herbe tout autour, je donne 5oo roubles à Vaska et je m'en vais. Arrivé à Tomsk, j'y fais la noce ; je me dis qu'on n'a pas de preuves contre moi, puisque le patron en partant a cru que j'allais à Tara.

— Alors, c'est ce Vaska qui t'a vendu ? il fallait aussi r achever, cet animal-là.

— Justement, c'est ça ! C'est ma bonté qui m'a perdu. Je ne pensais plus à lui. Il s'était mis aussi à faire la noce. Le monde s'est étonné de lui voir tant d'argent. Et lorsque le marchand apprit que toute sa famille avait disparu, on attrape mon Vaska, on l'arrête, et il me dénonce.

— Ah, c'est un gentil petit frère !

— Oh oui ! seulement, j'avais entendu dire à l'avance qu'on allait m' arrêter, et on n'a pas trouvé sur moi un kopec.

— Qu'est-ce que tu en avais fait ?

— J'avais déjà dépensé 2000 roubles; j'en avais donné 1000 à mon grand père, 5ooà mon filleul ; je me disais: il grandira, le petit, et il priera le bon Dieu pour mes péchés. Les i5oo autres roubles, je les avais cachés.

— Où donc les as-tu cachés ?

— Qu'est-ce que ça te fait, à toi ?

— Ah, voilà, justement, si je me sauvais, j'irais les prendre.

— Non, mon vieux, tn ne les prendrais pas : ces billets-là ne valent plus rien, il y en a de nouveaux en circulation maintenant.

— Animal ! pourquoi alors les as-tu cachés ? Au moins ça aurait profité à quelqu'un !

— Tu me crois bien bête ! Non, j'aimais bien mieux qu'ils soient perdus. Chacun pour soi !

— Mais, dites-moi, Nogaïtsef, demandai-je, pourquoi avez-vous tué Praskovie ?

Nogaïtsef éclata de rire.

— Qu'est-ce que ça te fait? Elle te fait pitié ?

— Eh bien, oui, tout de même... Voyons, maintenai c'est du passé : vous l'aimiez ?

— Mais oui ! Qu'est-ce que ça fait?

— Vous l'aimiez et vous l'avez tuée ? Comment avea vous pu faire ça. et pourquoi ?

— Parce que c'est tout de même une race de sei pents! Pourquoi aurait elle vécu?

— Et vous, pourquoi vivez-vous ?

— Moi. je suis un homme... Alors, à ton avis, ] ai rais dû la laisser vivre pour qu'elle aille me dénoncer ?

— C'est un fameux lapin, Nogaïtsef, firent les audi leurs en commentant ce qu'ils venaient d'entendre.

— Et vous avez avoué, quand on vous a arrêté demandai-je.

— Non, j'ai tout nié : c'est justement pour ça qu'ol m'a donné vingt ans. Autrement, pourquoi donc me 1( aurait-on donnés ?

— Comment, pourquoi donc ? Est-ce que c'est beai coup pour trois assassinats ?

— Mais sans doute, c'est beaucoup. . . Voyons, est-cl qu'ils souffrent maintenant? Ils sont heureux, et c'est qui souffre à leur place. Ce n'est pas par intérêt que je h ai tués, non. c'est pour me venger. Pourquoi aussi m'a-t-H frappé ?

— Comment, ce n'est pas par intérêt ? mais vous avea pris l'argent !

— Ah bien, elle est bonne celle-là I Est-ce que j'auraiî dû aussi fourrer l'argent dans le trou? Mais tout le mond< à ma place l'aurait pris, cet argent !

Je cessai de discuter, voyant que nous parlions deui langues tout à fait différentes. Ce récit et la façon tr quille dont on l'avait écouté produisirent sur moi un(

impression pénible et écrasante. Je fus saisi d'un sentiment cVell'roi involontaire et de répulsion pour cet homme, évidemment doux et simple, dans l'âme duquel je sentais la présence d'une force mauvaise, sombre, maladive peut-être et dont il n'avait pas conscience. Et il se passa assez longtemps avant que je pusse me surmonter et reprendre avec lui les relations d'autrefois : cela arriva lorsque son affreuse histoire pâlit devant celles que me racontaient avec un cynisme bien plus grand tels de ses camarades, et lorsque je compris que Nogaïtsef était un parfait ignorant, que son âme était comme une herbe qui pousse dans les champs, comme un ruage qui passe au ciel, et qui obéit au moindre vent. En réalité, était-il bien coupable de s'être laissé aller aux tentations de la civilisation urbaine, lui qui n'avait jamais reçu de personne cette éducation qui nous apprend à retenir du moins un peu les éclats de notre bestialité ?

— Maintenant, mes petits, il faut extraire la roche, dit Sémionof, qui n'avait, pour ainsi dire, pas pris part à la conversation. Allons, Nogaïtsef, descends dans la mine, tu chargeras les pierres.

— Justement, tiens, tu es habitué à charger des pierres, ajouta Rakitine, ça te rappellera des souvenirs !

Trois d'entre nous, moi de ce nombre, se mirent à tourner la manivelle. Sémionof et Rakitine recevaient les seaux et emportaient les pierres sur une civière. A trois, nous avions de la peine à remonter le seau chargé de pierres. Un jour, tandis que nous travaillions, Rakitine, en recevant le seau, en laissa tomber un énorme éclat de granit qui pesait au moins quarante kilos, et qui vola au fond du puits avec un bruit effrayant.

— Gare ! — eut le temps de crier Sémionof, et ce cri

sauva Nogaïtsef, qui eut le temps de sauter sous rescaliei tandis que la pierre tombait à l'endroit qu'il venait just( de quitter.

— Espèce d'empaillé ! lui crièrent Sémionof et Rakitine, tu dois toujours te mettre à l'abri quand on enlève le seau !

— En voilà encore, des gredins ! cria à son toui Nogaïtsef du fond du puits, d'une voix changée par l'effroi vous feriez mieux de tuer comme ca quelqu'un des chefs.^ Est-ce que vous croyez que j'aie assez de la vie ?

— Oui, oui, lui crièrent-ils encore, c'est ta faute ! Il entasse mal et il jure encore, cette grosse bedaine !

Et le travail recommença. J'avais peine à me remettre. On nous en aurait envoyé un autre encore plus gras. Il ne manque pas de monde aux soins de l'administration, Rakitine, au contraire, plaisantait : « Un beau malheur,! disait-il, si j'avais tué ce diable-là ! »

Page 1