‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 102 sur 172 · Chapitre IV · texte numérisé non relu

Chapitre IV

3. Coyrespondance de Sainte-Beuve avec M. et Madame Juste Olivier pp. 325-326.

qui ne dura pas, le journal reparut le 4 octobre sous son premier titre l'Etat, mais il n’y eut pas moyen de le faire marcher. « L'affaire étant tout à fait perdue à mes yeux, je me retire définitivement, sous prétexte de santé. Le numéro de demain contiendra ma démission ! ». Peu de temps après, Didier réussit à vendre l'Etat à M. de Genoude, pour une fusion avec La Nation. Ses efforts pour fonder un journal s’achevèrent ainsi par une grosse perte d'argent et de cruelles déceptions. Ses ennemis politiques y ont peut-être contribué, mais lui-même n'avait jamais eu les qualités d’un homme d'action.

Plein de courage malgré tout, Didier se remit au travail, passant quelquefois dix-huit à vingt heures à son bureau, à écrire un grand roman, qu'il publiera sous le titre de Caroline en Sicile. Ces longues journées de travail étaient pour Didier un refuge, mais il note : « La verve est éteinte en moi, et j’ai sur mon avenir les appréhensions les plus graves, et malheureusement les mieux fondées ». Pourtant il s’acharnaït à la tâche. Le roman eut quatre volumes, dont le premier parut en feuilleton dans la Démocratie pacifique. L'auteur s’entendit avec l'éditeur Labitte pour la publication de l'ouvrage. C’est une histoire de l'exil en Sicile de Ferdinand et de Caroline, après l'installation de Joseph Bonaparte sur le trône de Naples. Les souverains exilés sont obligés de se mettre sous la protection anglaise. « Le romancier déclare qu’il cède la plume à l'historien », écrit Didier en se servant des notes recueillies dix-sept ans auparavant. Il donne, en effet, des détails fort curieux et fort intéressants. Mais sa haine et son mépris des Anglais, qui viennent des brumes « de ce désert populeux et sans entrailles qu'on appelle Londres », apparaissent si évidents presque à chaque page qu'on se demande si « l'historien » n’a pas cédé aux influences politiques, ainsi qu’à ses propres préjugés. Le roman est beaucoup trop long, compliqué par des incidents et des répétitions qui font traîner l’action. L'auteur tombe dans la même erreur que dans le Chevalier Robert, en mettant dans la bouche de son héros Fabio ses propres idées sur la société. C'était à l’époque de la grande intimité avec Lamennais qu’il écrivit ces deux ouvrages et il semble bien qu'on retrouve l'influence de celui-ci dans ses idées sur l’homme et la société. Malgré ses défauts, c’est certainement le meilleur de tous les romans de Didier après Rome souterraine ; il a surtout réussi

1. Journal, 10 octobre 1843. Voir aussi Appendice, lettre du 25 octobre 1843 à Louis Didier.

à donner un portrait vraiment frappant de l’ambitieuse reine Caroline, qui séduit le jeune Fabio afin de s’aider de lui pour tâcher de remonter sur le trône. Le romancier lui-même fut assez peu content de son ouvrage, qui n’obtint guère de succès 1.

Le roman de Caroline terminé, Didier «flotte réoius » en se demandant ce qu’il doit faire ? : « Je me déciderai probablement pour le théâtre ; le roman m'a trop peu réussi pour persévérer dans cette voie. Mais le théâtre a bien des difficultés, bien des mécomptes ; somme toute, il n’y a pour moi partout que des ennuis, et je n'ai que le choix des dangers ». )

L'éditeur Souverain publia de lui, vers ce moment, un volume intitulé Raccolia, recueil d’articles parus dans la Revue des Deux Mondes en 1831, et auxquels l’auteur avait ajouté quelques autres esquisses sans intérêt ni valeur. Le jour où parut cet ouvrage, Didier note dans son journal À, « triste publication ! Je n’y attache aucune importance, et le public fera comme moi ». Il ne se trompait point.

Pendant cette année de 1844, consacrée toute entière au travail littéraire, Didier toujours « irrésolu » imprima un troisième ouvrage, mais d’un autre genre. Il s’agit d’'Une promenade au Maroc. Cette fois encore il s'était servi des articles sur ses voyages à Tanger, à Tétouan et à Ceuta, parus dans la Revue des Deux Mondes en 1836 et 1838. Il les avait modifiés et développés sur quelques points. Ce qui s’y trouve de plus intéressant est encore la Préface :

« Quant à la lutte engagée entre nous et nos voisins d'Algérie je la prévoyais depuis longtemps, elle était inévitable. II y a sept ou huit ans que je l’annonçais dans la Revue des Deux Mondes ; alors on me traita d’alarmiste ; l'événement m'a donné raison.

» Le Maroc appartient à la civilisation occidentale qui depuis longtemps déjà aurait dû en prendre possession, au nom, et par le droit de l'intelligence. On devrait occuper Tanger dans le plus court délai.

» La politique de la France, quand elle en avait une, a toujours été de se constituer centre et protectrice des États secondaires ; cette politique généreuse. était celle de Richelieu, et de Henri IV, qui lui déjà rêvait une sorte de république européenne sous le protectorat français.

» L'heure du Maroc a sonné, comme a sonné celle de tous les États mahométans. L’Islam est un corps épuisé. »

1. Attaqué par la critique contemporaine, Caroline ne se vendait pas « Ça devait être à cause du livre et à cause de l’éditeur, nota l’auteur», car il (Labitte) l’a mis en vente de la manière la plus stupide, comme il fait toujours ».

2. Journal, 15 décembre 1844. Il n’était donc pas encore, malgré tout, détourné du théâtre.

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