Le 25 mars
Ces instructions auraient été bien insuffisantes, d’après les papiers de M. de Circourt. Il n’y a pas aujourd’hui de dossier Didier au Ministère des Affaires Étrangères, ni rien dans les archives concernant cette mission, qui a dû être considérée comme officieuse. Didier fit ses préparatifs à la hâte, étudia la correspondance et se présenta chez Ledru-Rollin, à l'Intérieur, pour lui annoncer sa mission et lui demander de la soutenir au Conseil « ce qu’il promet chaudement ». 41 partit le 1°r avril, dans l’intention de se rendre directement à Berlin, sans s'arrêter nulle part. A Valenciennes, il lui fallut descendre pour prendre un train belge, et à Quiévrain les voyageurs furent reçus par un bataillon d'infanterie et une batterie d'artillerie qui gardaient la frontière. Quelques jours auparavant! des bandes de Belges venus de France avaient tenté de forcer le passage avec l’intention avouée de proclamer la République, mais on les avait reçus à coups de fusil. Ils avaient pris la fuite, mais les autorités belges s’attendaient à une nouvelle irruption. Arrivé à Bruxelles, l’agent de police en prenant son passe-port à Didier, lut à haute voix : « Au nom de la République française », et il le lui rendit en disant avec affectation : « C’est bon... c’est très bon... »..
A Berlin, le premier soin du voyageur fut de se mettre en relations avec M. de Circourt, pour qui il avait ce mot d'introduction ? :
« Présidence du Conseil des Ministres Ministère des affaires étrangères
Mon cher ami,
Voici, M. Didier. Recevez-le ;
dirigez-le. Il va en mon nom.
Lamartine. »
La mission de Didier”, telle que l’entendait M. de Circourt, avait pour but « de suppléer à ce que je ne me montrais nullement disposé
1. Le 25 mars le train qui passait par cette route amenait des bandes de révolutionnaires belges formées à Paris. Sous la direction d’un ingénieur belge, ce train alla directement à Quiévrain, où les passagers, dont il y avait huit ou neuf cents, furent débarqués au milieu des troupes qui les attendaient. L'esprit révolutionnaire ne se répandit guère en Belgique et les manifestations organisées en France étaient facilement réprimées.
2. Souvenirs d'une mission à Berlin en 1848. M. de Circourt ne garda qu une copie de ce billet, dont la date manque.
3. Charles Didier ne fournit aucune précision sur le caractère de sa mission, ni dans son journal ni Le Sa correspondance.
à faire, et de m'ôter la direction des affaires polonaises. Je n’en accueillis pas M. Didier avec moins de cordialité.. Je le connaissais depuis de longues années et je lui accordais beaucoup d'estime, malgré l'opposition totale de nos précédents et la différence de nos sentiments politiques. Citoyen de Genève par sa naissance, … protestant, très disposé aux tendances, sinon aux croyances positives des Un tariens, écrivain d’une véritable distinction, et d’une certaine fécondité, mais plus romancier qu’historien, et plus voyageur que romancier, M. D dier approchait alo s de sa quarante-cinquième année ; il avait éprouvé de grandes douleurs domestiques et souhaïtait se jeter dans les occupations politiques pour y chercher quelque distraction ; mais bien que fort lié avec M. M. de Lamartine et Ledru-Rollin, en même temps qu’avec les princes Jérôme ! et Napoléon- Jérôme Bonaparte ?, il s'était prom s de ne tremper dans aucune intrigue, aucune violence ; et il s’est honorablement tenu parole.
» J'ose croire quel ‘nfluence des relations intimes qu'ileut à Berlin, en av il et en mai 1848, avec ma femme et moi, contribua beaucoup à lui faire voir clairement la bonne voie et à l’y affermir. La mission dont il s'était chargé aurait pu bien facilement dégénérer en manœuvre déloyale, elle était toute d'observation, d’insinuation et d’information. Il devait s’aboucher, dans les trois Polognes, avec les chefs, les organes et les principaux instruments du parti national, s’assurer de l’étendue de leurs ressources, soutenir leur courage, modérer leur impatience, réunir leurs volontés en un faisceau, et les tenir disposés à recevoir, quand le moment en viendrait, la direction suprême de la France. Cette mission, où il n’avait pour auxiliaire que son zèle, plus éclairé qu’ardent, et ses talents, contrariés par l'ignorance des langues allemande et polonaise, lui avait été confiée beaucoup moins par M. de Lamartine (dans lequel il avait peu de confiance et avec qui les relations devinrent bientôt, de froides qu'elles étaient, mauvaises) que par M. Ledru-Rollin et les autres membres violents du gouvernement provisoire 5 ».
1. Jérôme Bonaparte, 1784-1860, le plus jeune des frères de Napoléon rer qui le fit en 1807, roi de Westphalie. La République le fit gouverneur des Invalides (1848) et Maréchal de France. M. de Circourt se trompa. Ce n’est que plus tard que Didier fût lié avec lui.
2. « Erreur de M. de Circourt. Il s’agit de Napoléon-Joseph, fils aîné du Prince Jérôme (1822-1871) » (Note de l'éditeur des Souvenirs d'une missi n à Berlin en 1848.)
3. D'après le journal de Charles Didier, ces suppositions de M. de Circourt semblent être inexactes. Ces souvenirs furent écrits en 1858, à l’époque ou Lamartine
M. De Circourt commença par mettre Didier au courant de la situation politique en ce qui concernait la Pologne prussienne et des événements qui s'étaient déroulés à Berlin depuis son arrivée. La situation était surtout critique dans le grand duché de Posen. A la suite du mouvement révolutionnaire du 18 mars, les habitants de la Posnanie se préparaient à une guerre contre la Russie, les Polonais croyant qu'ils y seraient soutenus par les Prussiens. Frédéric-Guillaume IV avait, en effet, libéré les prisonmiers polonais de la prison de Moabit, et, le 24 mars, il avait promis que son gouvernement s’occuperait de la réorganisation de la Posnanie. Dans la commission nommée, les Polonais avaient la majorité. Mais au lieu d'attendre paisiblement les événements, ils formèrent des camps armés et finirent par provoquer l'attaque de troupes prussiennes. Circourt lui dit aussi que les prêtres catholiques, l'archevêque à leur tête, s'étaient déclarés ennemis de l’ordre et de l’administration, et qu'ils avaient fait un mal irréparable à la cause qu'ils prétendaient servir. Les nobles avaient tous pris les armes, et « sous les yeux, avec l'approbation même du comité polonais, corps alors investi d’attributions officiellement avouées, ils s’exerçaient du matin au soir, sur les places de Posen, au maniement du sabre et au tir de fusil ». Une troupe de deux cents hommes à cheval s’était mise à parcourir la frontière russe en menaçant de la franchir. « Il y avait, des deux côtés de Kalisz, des forces prêtes à la recevoir et qui l’auraient dispersée en une heure. Le général Willisen ! entendait avoir sous la main, pour donner au besoin force à la loi, quelques troupes supplémentaires. On les fit partir de Poméranie et on les dirigea, à grandes journées, sur Brandenberÿ. Le général Colomb ? se tenait enfermé dans le fort Winiany, regardant avec un sourire sardonique les bataillons rouges et blancs qui paradaient sur l’Esplanade. Il préparait ses propres troupes à une action, jugée inévitable par lui, mais dont il se gardait bien de prendre la responsabilité avec l'initiative. La bourgeoisie de Posen formait deux camps : les Allemands, un grand tiers du total, demeuraient sur leur défensive : les Polonais
manifestait une assez vive sympathie pour Mme Aglaé Didier : mais le fait est que ses relations avec Didier restèrent toujours amicales.
1. Karl-Wilhelm von Willisen (1799-1879) Commissaire pour la province de Posen depuis le 24 mars 1848. Le général Willisen avait pris part aux guerres contre Napoléon 1er. Il s'était distingué par son courage et sa loyauté.
2. Ferdinand August Peter von Colomb, général prussien, né à Auriche en 1775. I se distingua aussi dans les campagnes de 181 3-1814.
un autre tiers, prenaient des airs de domination ; le tiers restant, composé de Juifs, balançait entre les deux partis. Bientôt, l'intérêt matériel jeta les Israélites riches-ou laborieux dans les bras du gouvernement prussien, tandis que les aventuriers et quelques prolétaires.. allaient chercher fortune parmi les insurgés.
» Le Gouvernementprovisoire,ens’obstinant, malgré mes plaintes, à demeurer muet et indifférent sur la question des duchés, laissait
le champ totalement libre, à Berlin, à l’action des autres Puissances.
Celle-ci commençait à se dessiner nettement contre les prétentions allemandes. Russie, Angleterre, Suède, Autriche, pour les motifs les plus divers ‘et quelquefois les plus opposés, s’entendaient pour blâmer et, autant qu'il pouvait dépendre d'elles, contrarier la marche du parti national allemand et du cabinet de Berlin en cette affaire L». Didier ne voulait pas demander une audience au roi, ni voir aucun membre du gouvernement prussien, sauf le baron d’Arnim, ministre des Affaires Étrangères, qui tenait à s’entretenir avec l’envoyé français ; «Il est fort bon homme » notre Didier. « Nous causons, avec plus d'ouverture que je ne m'y attendais, des affaires du moment ». Il est charmé aussi de Mme d’Arnim (Bettina) « une petite vieille un peu sorcière — spirituelle, exubérante, avec beaucoup d'influence sur le roi ? ».
M. de Circourt le présenta à plusieurs Polonais, dont lé comte Roger Raczynski, et le prince Adam ; celui-ci « négligé par le gros de ses compatriotes, sans crédit sur les Allemands, vivant sur les débris de sa fortune et les restes de son crédit, dépourvu de plan et d'action personnelle, avait encore moins à lui [Didier] apprendre qu’à apprendre de lui ? ». Didier «comprit vite la nécessité d’aller à Posen et l'utilité de pousser ensuite jusqu’à Cracovie, s’il voulait observer la réalité des choses et s’acquérir quelque espèce d'influence