‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 123 sur 172 · Inédits · texte numérisé non relu

Inédits

2. Le 15 septembre 1852, Didier écrivait dans le journal : «Quarante-septième anniversaire. À cinquante, je ferai la croix et commencerai mes mémoires ». Il abandonna, en effet, le journal dans sa cinquantième année, mais s’il s’est mis alorsà écrire ses mémoires, ils auront été détruits après sa mort. Quant à ses lettres, il avait l’habitude, qui semblait lui plaire, de les brûler au bout de quelque temps. Le 2 octobre 1842 il note : « Journée passée à brûler de vieilles lettres. C’est un véritable autodafé ».

Il se détourna de sa nouvelle maîtresse, certaine Valentine, un peu plus mûre, emprunta de l'argent èt courut vers Pietra, pour se réconcilier avec elle en lui offrant des boucles d'oreilles en cadeau. Il lui adressait des vers par centaines, se ruinait à lui acheter de modestes bijoux et d’autres présents. Il dut bien s’arracher à elle pour faire une visite à la duchesse de Gramont, à Saint-Germain. L’amoureux y passa son temps à composer des vers sur Pietra. C'était là, il le reconnaissait, une vie « peu honorable et peu satisfaisante ». Mais, confesse-t-il dans son journal, « Tant que je la verrai, je ne me détacherai pas d’elle. Une fois guéri, je m’absenterai ». Il tâcha, en eftet, plusieurs fois de rompre, sans en trouver le courage. Mais, au commencement du mois d'octobre 1852, il se mit à souffrir de l’œil gauche, et le mal fit de tels progrès qu’il dut songer à se soigner sérieusement. Il renvoya enfin la jeune Italienne, et s’efforça de se reposer. Après quelques semaines, le malheureux pouvait à peine lire, et, le 5 décembre 1852, il écrivait pour la dernière fois de sa vie dans son journal !. Effrayé de constater qu’il ne voyait plus guère, Didier consulta l’oculiste Ducommun, qui lui trouva une paralysie compliquée d’un commencement de cataracte. Malgré le traitement suivi, les ténèbres gagnaient toujours, et tout au plus y voyait-il encore assez pour se diriger dans la rue. « Les passants m’apparaissent comme des ombres » écrit-il, « Temps magnifique, j'en avais plutôt l'instinct que la vision ». L'implacable Aglaé, qui allait passer l’hiver en Italie, occasionna de nouveaux ennuis au malade, qui prévoyait de nouveaux procès. « On commence par les billets doux, on finit par les exploits d’huissier, voilà le train de la vie 2. »

Didier jugeait son oculiste un homme excellent, qui lui inspiraït toute confiance. Il suivit le traitement indiqué et s’efforça à la résignation. Elle ne lui était pas facile, mais bientôt il put sortir un peu, s’occuper de ses affaires, faire des visites dans le monde, dîner même chez la duchesse de Gramont, Madame Childe et d’autres intimes. On lui racontait tous les cancans des Tuileries, surtout sur le mariage projeté de l'Empereur, dont « les amis sont consternés, les ennemis radieux ». La Bourse avait baissé sur cette nouvelle, ce qui était assez fâcheux pour Didier, en train de liquider les dernières actions qui lui restaient.

Un gros rhume retarda un peu les progrès de la guérison et força le

1. À partir de cette date, Didier a dicté jusqu’à la fin de 1854. 2. Journal, 1er mars 1853.

malade à à garder la chambre. Pour remplir sa solitude, il faisait des sonnets 1, qu’il dictait à son secrétaire, Bidault. Il put bientôt sortir et jouir tout à fait de la société de ses intimes. Il voyait beaucoup de monde, mais ses amis les plus dévoués et les plus sympathiques étaient encore les Gramont, non seulement la duchesse, mais ses enfants et sa belle-fille, la duchesse de Lesparre. Il se remit à étudier la religion et fit une visite au père de Ravignan, dans la maison de Jésuites, 35, rue de Sèvres : « Je passe une heure avec lui dans sa cellule, — homme charmant et convaincu, plein de douceur et d’onction. Conversation intime. Controverse sans amertume». Néanmoins, Didier abandonna sans doute bientôt ses essais deconversion, car il n’en est plus question. Ses pensées s'étaient envolées vers la Suisse, et il voulait y retourner pour se soigner. Les soins de Ducommun n'ayant eu qu'un succès médiocre, il s'était décidé à aller consulter un spécialiste à Genève. Après un dîner d’adieu chez Mme de Gramont, où vinrent les Noaiïlles, il prit congé de ses autres amis et de ses parents, les Dulcis ?, et partit pour Genève le 20 mai 1853. Il avait réalisé quelques milliers de francs par la liquidation de ses titres, et il s’éloigna de Paris aussi longtemps qu’il le put. Il partait cependant sans autre projet que de se faire soigner à Genève et d’aller ensuite prendre les bains de mer à Marseille.

A Genève, il descendit à l'Hôtel de la Balance, où ses sœurs etson neveu Louis vinrent aussitôt lui rendre visite. Le vieux docteur Monoir (sic) ne lui dit rien de nouveau sur son mal, ni rien de bien satisfaisant. Les premiers temps de son séjour, il resta dans sa chambre pour se reposer, sans voir personne, en dehors de sa famille. Il avait grand plaisir à retrouver Louis Didier «le plus excellent des hommes, et sa femme fort bien aussi. Elle l’aide à porter gaiement le fardeau bien lourd de cinq gros enfants, trois garçons et deux filles ». Il fut bientôt en état de sortir un peu. Il y voyait maintenant assez pour se diriger, et même pour jouir du paysage « dans son ensemble, sinon dans tous ses détails ». Ce fut une Genève toute transformée qu’il découvrit de la sorte ; il reconnaissait à peine le bas de la ville, où la moitié des fortifications étaient déjà détruites. Il fut moins déçu en visitant la partie haute, où son quartier du Bourg de Four était resté à peu près le même qu’autrefois. Il y retrouvait les rues, les allées et jusqu'aux maisons familières à son enfance.

1. Ce sont les Sonnets suisses, qui paraîtront plus tard sous le titre d’Helvétia. 2. Madame Dulcis, sa sœur, mourut en 1852.

Se figurant que l'air de la montagne lui ferait du bien, Didier s'établit, le premier juin, à Monnetier, pour y passer trois semaines dans une oisiveté complète, car il ne pouvait ni lire, ni écrire. Il

fit plusieurs excursions, sur le petit Salève et sur les flancs du grand, enchanté de retrouver «ses jambes de vingt ans». Le dimanche, Louis Didier venait l’accompagner dans de longues courses en montagne, et il s’en montrait ravi. Entre autres promenades, Charles en fit une à Crevin, où il visita le château, toujours «de ce même aspect sombre », qui l'avait frappé dans son enfance. C'est là qu’il avait été mis en pension à l’âge de dix ans, et rien ne semblait changé depuis. Pendant son séjour à Monnetier, Dîdier eut fréquemment la visite de ses sœurs, de Louis et de ses anciens amis, Gide ?, Schaub ? et d’autres encore. Il alla certain jour dîner chez Petit-Senn?, dans cette maison de campagne «qu’il habite en hermite depuis dix-huit ans, sans avoir voulu remettre le pied à Genève. Il a épousé une vieille maîtresse, afin de légitimer une fille qu’il en avait eue... Petit est devenu fort maniaque, exclusivement occupé de sa santé et de ses ouvrages. C’est tout à fait l’homme de lettres de province, d’une vanité plaisante à force d’être naïve, fort vieilli, du reste, mais l’esprit toujours vif et. tourné aux pointes et aux calembours ; le dîner a été, du reste, fort gai ; parmi les convives étaient Gide et Grast ».

La santé de Didier se rétablissait sérieusement : « Plût à Dieu que l'œil allât comme le pied ! » note-t-il. Mais la vue restait fort faible lorsqu'il rentra à Genève, le 21 au soir, pour faire ses préparatifs de départ vers le Midi. Il prit le thé chez Schaub * avec un groupe de camarades de collège : « J'ai eu soin d'éviter les conversations politiques, qui n’ont pour moi aucun intérêt, et j'ai observé la même réserve durant tout mon séjour ; d'autant plus que ma famille elle-même est divisée d'opinion. Louisa, par exemple, est fort aristocrate, tandis que Louis est démocrate et a même présidé plusieurs sessions du Grand Conseil ». Didier aurait bien voulu voir, avant son départ, son ami Fazy 5, auquel il fit en vain visite. Mais celui-ci

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