‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 126 sur 172 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ed

I. Projet de quitter Paris. — Le travail le rassérène. — Le grand apaisement, — Livres sur les voyages en Orient. — Derniers jours. — La mort de Charles Didier.

IT. Incapacité de mettre à exécution ses projets littéraires.— Son caractère.—— Son érudition. — Ses lectures. — Ses goûts. — Sentiment de la nature. — Il mérite une place dans l’histoire de son époque.

« Paris n’est plus mon Paris ; hommes et choses, tout m'y déplaît et je le quitterais sans regrets » note Didier peu après son retour dans la capitale, sur la fin de l’année 1854. « Ce n’est plus la ville de la libre pensée et de la libre parole. Je me suis même, et c’est la première fois 1, familiarisé avec l’idée de vivre ailleurs, et même il n’est pas impossible que j'aille m'établir à Gênes ou en Grèce, si mes affaires ne tournent pas comme je l’entends. Je reviens avec un plan de liquidation. Si j'échoue, il est probable que je prendrai le parti de m’expatrier ».

C’est dans cet état d'esprit que le voyageur reprit sa vie à Paris, où le climat froid et pluvieux lui était fort pénible après son long séjour aux pays du soleil. Par ce détestable temps d'hiver, il se sentait beaucoup moins bien portant, et, dans le brouillard de Paris, sa vue paraissait de nouveau s’affaiblir. Certains jours, le malheureux avait tant de peine à se diriger qu’il n’osait se risquer dans les rues, et le soir « c'était bien pis ». Il fut souvent empêché de sortir. Mais puisqu’en tout état de cause il lui fallait rester quelques mois dans la capitale, Didier se mit à la recherche d’un logement. C’est au numéro 23 de la rue d'Angoulême qu'il en trouva un à son goût, et il s’y installa, sans se douter qu’il devait y rester

jusqu’à sa mort.

1. Il y pensa souvent, d’ailleurs, et en 1843, après l'échec de son journal l’État, il avait été sur le point de quitter Paris. L'état de ses affaires l’empêcha de partir.

Peu à peu, il retrouva ses amis et ses connaissances, mais il y en avait beaucoup qui étaient morts pendant sa longue absence : Arago 1, Souvestre ?, Ancelot 3, et bien d’autres, ce qui contribua encore à l’attrister 4 Mais, comme pour le dédommager, ses anciens amis lui faisaient le meilleur accueil. Il passa deux jours à Saint-Germain, chez les Gramont, où il est reçu, comme avant son départ, en ami intime de la famille. Le duc se trouvait toujours dans le même état, et la duchesse était aussi sympathique et aussi charmante que jamais. Il retrouva avec un vif plaisir Madame Wonsowicz, «toujours extrêmement aimable, malgré ses quatrevingts ans », la duchesse de Fitz-James, la « belle et bonne Cécile », qu'il connaissait maintenant depuis tant d’années, d’Ortigues «réactionnaire peureux, dévot », Freissinet 5, son loyal ami, Rosier «toujours pratiquant », Émile Ollivier, « toujours rouge foncé », Madame Reybaud, toujours liée à ce curieux personnage, le docteur Yvan, Valette f, et bien d’autres encore. Il se sentait enfin un peu moins perdu, moins solitaire, dans ce Paris qui lui déplaisait tant à son arrivée.

Didier se mit à régler ses affaires et à travailler à ses notes de voyage. Cependant il constata que l’état de ses yeux ne lui permettait pas de faire grandchose. II lui fallut s’adresser de nouveau

1. François Arago, grand astronome, directeur de l'Observatoire de Paris et un des grands hommes de science du dix-neuvième siècle. Père d'Emmanuel Arago, un des amis intimes de Charles Didier. François Arago est mort à Paris en 1853. Un soir, après avoir dîné avec lui (le 5 janvier 1840) Didier écrit dans son journal : « Le Père Arago cause tout le temps, racontant force anecdotes et s’imposant. Il ya un parfum de charlatanisme dans toute sa personne, mais en même temps quelque chose de magnétique. Il n’a aucune philosophie dans l'esprit, moyen infaillible de réussir avec les hommes. Tout le secret est de se couper les ailes (quand on en a) pour descendre à leur niveau ».

2. Émile Souvestre (1806-1854) littérateur français, auteur d’'Un philosophe sous le toit, de Récits et sonnets et d’autres ouvrages bien connus. Didier parle quelquefois de visites à Souvestre « énormément gros ». « Il déplore autant que moi l’aplatissement universel et craint pour l’avenir de la France », écrivait-il dans son journal, le 22 décembre 1842.

3. Jacques Arsène Ancelot (1794-1854) auteur dramatique français. Sa femme, Virginie Ancelot, collabora à quelques-unes de ses pièces. Ses drames à elle jouirent d’une grande vogue.

4. Cf. le retour de Berlioz vers la fin de ses jours : « Paris est pour moi un cimetière, ses pavés sont pour moi des pierres tumulaires. Partout je trouve des souvenirs d'amis ou d’ennemis qui ne sont plus ». Histoire d’un romantique. Tome III, p. 492.

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