Le vicomte Izarn de Freissinet, ami de Didier
6. Claude Denis Auguste Valette (1805-1878) homme politique français, professeur à l’École de droit de Paris.
à un oculiste. Celui-ci ne lui donna pas beaucoup d’espoir, expliquant au malade qu’ «il y a encore dans l'organe un grand trouble qui produit le miroitage, le brouillard et les autres inconvénients » dont il souffrait. Force lui fut bien de s’y résigner. Au reste, il commençait à comprendre qu'il était condamné à ne plus sortir des ténèbres qui l’entouraient. Par bonheur, il n'avait plus de graves soucis matériels !. Ses besoins étaient très modestes ; il avait dépassé cette époque troublée de son existence où il gaspillait ses derniers sous en folles dépenses et en parties de plaisir. Sa vie, enfin, était relativement calme quand il se mit à écrire ses livres de voyages, d’après les notes qu’il avait rapportées de l'Orient. Heureux de se remettre au travail, il s’y consacra tout entier, et, quoiqu'il dût tout dicter à un secrétaire, son premier volume fut terminé moins d’un an après son retour.
Didier commença par raconter la partie de son long voyage qui . avait été pour lui-même la plus intéressante, le Séjour chez le grand Chérif de la Mekke. Dans l’avant-propos, il explique au lecteur comment 1l en est venu à entreprendre pareille expédition :
« Dégoûté de Paris, de la France, de l’Europe entière, par des circonstances privées et publiques qu’il est inutile et ne serait pas possible d'exposer ici, l’auteur était allé chercher en Orient le repos et l’oubli. Après avoir passé au Caire un des hivers les plus charmants dont il ait gardé la mémoire, il se disposait à revenir en Europe, et son passeport était même déjà visé pour Athènes, lorsqu'un Anglais, avec lequel il avait eu quelques relations de société, vint lui proposer de faire, à frais communs, une excursion au mont Sinaï, sauf à pousser de là une pointe en Arabie, jusqu’à Djeddah, avec l'intention de rendre visite au Grand-Chérif de la Mecque, qui résidait à Taïf ».
Son compagnon était M. Burton, «officier dans l’armée de Bombay, bon marcheur et voyageur éprouvé », déjà connu en Angleterre comme l’auteur de quelques livres sur l'Orient. Ce Burton était, en effet, un de ces rares Anglais qui ne gardent pas, pendant leurs voyages à travers le monde, leur langue et leurs habitudes. Quelques mois avant de rencontrer Didier au Caire, Burton avait fait un pélerinage à la Mecque. Habillé comme un indigène, il parlait si bien l’arabe et connaissait si bien les mœurs du pays qu'il
1. Didier apprit à son retour que Barthélémy Serment, de Genève, lui avait versé un acompte de vingt et un mille francs pour une ancienne affaire dans laquelle ils s'étaient associés en 1846. Ce n’était que la moitié de ce qu’il attendait, maïs avec
une telle sommé, plus sa pension de six mille francs, les ressources ne lui manquaient pas.
avait passé dans la ville sainte pour un Hindou mahométan. Notre voyageur, qui détestait en principe tous les Anglais, et qui préférait d'ordinaire partir seul, trouva en Burton le compagnon idéal pour ce long et difficile trajet. Quittant le Caire avec le strict nécessaire en domestiques et chameliers, ils traversèrent le désert de Suez, voyage qui avait pour Didier «l'attrait toujours émouvant de la nouveauté », sans être très impressionnant, comme le furent plus tard ses traversées des grands déserts de la Nubie et du Soudan. Ils passèrent par Tor pour gagner le mont Sinaï, et ce fut une véritable déception de trouver qu’une grande route reliait ces deux points. La dernière étape vers Djeddah, port de la Mecque sur la mer Rouge, se fit par le sambouk, bâtiment qui n'offrait pas un suprême confort. Didier resta quelques temps à Djeddah, et sa description de cette ville, « peuplée, animée, vivante », est une des parties les plus intéressantes de son récit. Avant qu’il pût s’y ennuyer, le vekhil du Grand Chérif vint un jour prévenir les voyageurs que son chef attendait leur visite et que les dromadaires et les hommes étaient arrivés pour les conduire à Taïf. Ce fut une caravane impressionnante qui quitta Djeddah, Didier en tête, suivi de Burton et du chamelier, drogman du consul de France, autorisé par son chef à les accompagner ; venaient ensuite six domestiques, dont deux européens, un Belge et un Italien, le chérif représentant le Grand-Chérif, le chamelier en chef de celui-ci et enfin une douzaine d'esclaves armés de lances. Mais la route de Djeddah à Taïf passe par la Mecque, dont la vue, même lointaine, est interdite aux infidèles, de sorte qu’il fallut prendre un autre chemin, par une montée difficile, et une fois le désert traversé, on dut prendre des mules au lieu de dromadaires.
Le Chérif hébergea ses hôtes dans la plus belle maison de la ville, prêtée pour la circonstance par un riche négociant. Le palais du Grand-Chérif était à une demi-heure de la ville. Les voyageurs furent charmés de l’hospitalité de ce «beau vieillard de soixante ans, grand, mince, noble de manières, distingué dans toute sa personne ». Il leur parla politique, les entretint des guerres d'Orient, ainsi que des affaires européennes, et «il parut aussi éclairé qu’indépendant ». Toujours passionné on les questions sociales et politiques, Didier s’intéressa vivement à l'Arabie. Dès son premier ouvrage sur ses voyages, le lecteur constate que cette race avait su éveiller sa sympathie ; il n’hésite même pas à dire combien il la trouve supérieure aux Turcs.
Tout son récit est mené avec simplicité ; il fournit des renseignements géographiques, et fait comprendre au lecteur ce que l’auteur à vu pendant ce voyage extraordinaire 1. Didier y rapporte beaucoup de détails intéressants, et il tâche même parfois d'y glisser des anecdotes, en quoi il réussit d’ailleurs assez mal. Nulle poésie dans ses descriptions, qui sont toujours courtes, mais on a quelque peine à imaginer que c’est là l’ouvrage d’un auteur qui avait perdu presque entièrement la vue et qui décrivait ce qu'il apercevait à travers un brouillard qui, même au désert, ne se dissipait pas. |
Quelques mois après, Didier publia Cinquante jours au désert, qui est la suite du Séjour chez le Grand-Chérif de la Mekkhe. I] y raconte son voyage au Soudan, de Djeddah à Khartoum, « c’est-à-
dire de la mer Rouge au Nil, pays peu connu, et dont la plus grande partie n’a jamais été décrite. L'auteur a donc l'espoir d’avoir enrichi la géographie d’un certain nombre de noms qui ne se trouvent ni sur les cartes, ni dans les livres...
Écrite sur place et jour par jour, la relation qu’on va lire est, si l’on peut parler ainsi, une monographie du désert, un tableau fidèle et véridique des phénomènes qu’il présente, de la vie qu’on y mène, des rencontres qu’on y fait. L'auteur n’a rien inventé ; il n’a fait, comme toujours, que raconter ce qu’il a vu ?».
La plus grande partie de ce livre est prise par un « journal du désert », qui finit par devenir monotone, parce qu'il est reproduit dans sa forme première, et que l’auteur n’a pas eu l’idée de l’abréger et d’y semer quelques anecdotes. Au reste, le voyage lui-même avait eu moins d'intérêt, et le livre qui le raconte ennuie parfois le lecteur. Malgré ses relations amicales avec Burton, Didier continue à trouver les Anglais une race insupportable : « Ils sont », dit-il, « partout les mêmes, le mépris insultant qu’ils affichent pour les inférieurs les faits détester dans tous les pays du monde à ».
En cours de route, Didier s'arrêta à Cassola, ville entourée de vastes déserts, où il séjourna pendant une dizaine de jours, et sur
1. Il est intéressant de comparer ce livre avec l’œuvre d'Alexandre Dumas père : Quinze jours au Sinaï, (Paris 1854). Celui-ci ne se soucie guère de documentation, mais il raconte avec aisance la vie et les mœurs, telles qu’il les avait trouvées. Son voyage, beaucoup plus court que celui de Charles Didier, eut lieu en 1830.
2. Avant-propos. Cinquante jours au désert. Didier fit ce voyage du 12 mars à la fin d'avril 1854. 1 3. Cinquante jours au désert, p. 84.
laquelle il a écrit de fort belles pages. Mais les villes ne l’attiraient pas. C’est au désert qu’il oubliait l’Europe, Paris, ses ennemis et toute la tristesse de sa vie avant son départ :
« Ce qu’en effet on éprouve tout d’abord au désert, c’est un grand apaisement ; les passions s’y éteignent comme par enchantement, le souvenir même s’en efface, et, dégagé de cet alliage étranger, l'âme s'élève par degrés à une sérénité inconnue partout ailléurs…
La société a tellement empiété partout sur l'individu qu’elle l’a peu à peu dépouillé de tous ses droits en échange d’une protection qui dégénère en tyrannie. Rien de pareil au désert. L’individu y existe par luimême et pour lui-même. Cette vie a tant de charme qu’on ne s’en détache qu’à grand peine une fois qu’on l’a connue. Beaucoup d'Européens n’ont jamais pu y renoncer ni s’accommoder plus tard de l’état social. Je les comprends si bien que j’ai été plus d’une fois tenté d’imiter leur exemple et de terminer mes jours dans ces fières solitudes. Si je les avais visitées plus jeune et avant que ma vue fût éteinte, je ne les aurais jamais quittées. Heureux qui de bonneheure s’est fait homme du désert ! »
Le troisième livre de cette série, Cing cents lieues sur le Ni, suivit de près les précédents. L'auteur y continue le récit de son voyage, depuis son départ de Khartoum jusqu'à son arrivée à Boulak, porte du Caire, soit soixante-douze jours, dont quarantesix passés sur le Nil. Il y a, dans ce récit, une certaine monotonie, plus marquée encore que dans le journal du désert. À Khartoum, Didier avait été très souffrant de dysenterie, et c'était en fort mauvaise santé qu’il s'était remis en route ; il était affaibli et voyait sans doute assez mal les paysages qui se déroulaient devant lui. Quoiqu'il n’eût pas encore cinquante ans, on lui en aurait donné plutôt quatre-vingts. Il avait laissé pousser sa barbe depuis delongs mois, et « cette barbe était entièrement blanche, comme le sont mes cheveux: depuis l’âge de vingt-cinq ans !», ce qui n’était pas sans lui prêter une distinction de véritable patriarche, augmentée par sa faiblesse physique. C’est un triste portrait de lui-même qu’il nous trace à la fin de son récit. En résumant ce voyage, il se rendit compte qu'il avait passé « dix-huit jours d’une complète solitude, et ils s’étaient écoulés plus rapidement que les autres. Pourtant cette solitude était d'autant plus profonde que, ne pouvantlire,niécrire, j'en étais réduit entièrement à moi-même. C'était la vie contemplative dans son acception la plus rigoureuse, la plus absolue. Après