Cinquante jours au désert, p
le spectacle fuyant du rivage et les incidents peu variés qu’il présente, je n'avais, pour remplir mes longues journées, que la rêverie et la méditation. J'eus sans doute quelques heures de vide, de tristesse !, où n’en a-t-on pas ?.. Mais je ne connus, pendant ces dix-huit jours passés face à face avec moi-même, ni ennui, ni regret, et je déclare en toute sincérité que, si ce voyage était à recommencer, je l’entreprendrais seul, comme tous ceux que j'avais faits alors. Mais hélas ! que parlé-je de voyage ! Cette passion, qui est la dernière et qui survit à toutes les autres.., n’est plus pour moi qu’une passion éternellement malheureuse, puisqu'elle est désormais sans espoir ! »
Il écrivait désormais sans le moindre enthousiasme, et on peut même regretter qu'il se soit imposé de publier encore un ouvrage, le dernier de sa vie, et toujours sur ce même voyage. Ce sont les Nuits de Caire, livre qui parut en 1860. Il y rassemble les souvenirs de son séjour en Égypte pendant l’hiver de 1853 à 1854. C’est le moins intéressant de toute la série ; il est beaucoup trop long, peu original et dénué de charme. Les impressions de l’auteur n'étaient plus très vivaces en lui, et il dut compiler force détails historiques pour compléter les notes du Journal. En conséquence, ses tableaux de la vie au Caire manquent à la fois de couleur et de spontanéité. Il est dommage qu’il n’ait pas plutôt publié telles quelles ses notes, dictées chaque soir pendant son séjour. Le lecteur n'aurait pas retrouvé dans ces pages la monotonie du journal du désert. Ses descriptions impressionnistes, pimentées d’anecdotes et d’observations sur les mœurs populaires, ont un charme tout spécial, qui se perd dans la prose lourdement travaillée des Nuits.
L'auteur avait habité au Caire un quartier bruyantet populaire. Il entendait dans le lointain les chants traînants et mélancoliques qui montaient des harems. Endormi par ces voix de femmes, il était réveillé à cinq heures par les muezzins, qui chantaient du haut des minarets : «Levez-vous pour prier et rendre témoignage que Dieu est grand et que Mahomet est son prophète ». «La prière vaut mieux que le sommeil », ajoute le voyageur. Les Arabes faisaient tous leurs gros travaux en chantant, de sorte que, du matin au soir, le quartier retentissait de cris et de chants. Didier décrit des fantasias, des fêtes matrimoniales avec illuminations, et il raconte de véritables histoires des Mille et Une Nuits. Il voit arriver la caravane de la Mecque, annoncée par des coups de canon. Le coup d’œil est superbe:
1. Il avait la nostalgie de la Suisse en pensant aux « jours dorés de la jeunesse ».
voici les femmes voilées qui rapportent à la fois des tapis magmitiques et des singes nombreux, beau spectacle assurément, mais qui « dégage une bien mauvaise odeur ». Il y a des contrastes frappants dans ces notes du Journal, car les pages de description s’y entremêlent d'observations politiques, de confidences sur la vie privée de l’auteur, sur ses sorties dans le monde européen du Caire, comme sur ses visites chez ses connaissances égyptiennes. S'il avait pu se décider à faire son récit en suivant de près son journal intime, son livre aurait eu certainement plus de succès. Aucun ouvrage de cette série n’avait d’ailleurs suscité beaucoup d'enthousiasme, et nul n’eut les honneurs de la seconde édition !,
Pendant cette dernière période d’activité littéraire, Didier publia encore les Amours d’Italie?, qui trouvèrent aussi un accueil assez froid. Ce que furent ses projets de travail après 1860, nous ne le savons pas exactement. Avant son départ pour l'Orient, nous avons vu qu’il avait l'intention d'écrire encore trois romans ?, mais l'indifférence du public, et aussi celle des éditeurs, l’auront sans doute détourné de ce projet. Depuis trente ans, il rêvait d’écrire un grand ouvrage sur l'Italie, et si nous en croyons un contemporain, il passa ses derniers jours à y travailler $. Toute sa correspondance avec sa famille pendant cette époque est détruite, et s’il avait repris l’habitude de dicter quelques notes pour son journal, celles-ci aussi ont péri. La dernière lettre de Charles Didier que j'aie pu retrouver est celle du 13 septembre 1860, adressée à son vieil ami Vieusseux, à Florence, pour lui recommander son parent Marc Fournier #, «qui fait une course plutôt qu’un voyage en Italie ». L'écriture en est étrangement changée : on voit qu’il a eu beaucoup de peine à griffonner ces deux ou trois lignes.
1. Il y eut cependant des traductions en allemand de tous ces ouvrages, sauf des Nuits du Caire.