Voir chapitre VIII
3. Le Figaro, 17 mars 1864 : « Il travaillait encore. Il venait de signer un traité avec un libraire pour deux volumes sur l'Italie ».
4. Marc Fournier, dont la mère était la cousine de Didier, naquit à Genève en 1818, maïs il s’est rendu très jeune à Paris, où il voyait beaucoup son parent. Il y a certains rapports, en effet, entre les deux carrières. Fourmier a collaboré pendant plusieurs années à des journaux parisiens, où l’on reconnaissait son talent. Mais le théâtre l’attira et il dirigea le Théâtre de la Porte Saint-Martin et finit par se ruiner. Il a laissé quelques ouvrages, entre autres plusieurs drames, écrits pour la plupart en collaboration. Charles Didier assista à la première d’une de ces pièces, Païllasse, en 1850, et la trouva « mauvaise, grossière, invraisemblable, mais assez bien calculée pour passionner le public ».
La maladie avait dû faire beaucoup de progrès depuis son retour à Paris, et tous les efforts de l’oculiste qui le soignait ne purent le sauver des ténèbres. A part quelques visites et des séjours de courte durée à la campagne, aux environs de la capitale, il a dû rester à Paris sans se déplacer. Didier n’avait du reste plus, depuis son retour d'Égypte, aucun espoir de voyager jamais, ni aucun désir de le faire.
Plusieurs de ses amis étaient morts pendant son absence, d’autres disparaissaient les uns après les autres, et son cercle d’intimes se rétrécissait de plus en plus. L'état de sa vue le condamnait à une vie Casanière, qui était très pénible pour un homme habitué à une existence pleine d'activité. Ne pouvant ni lire, ni écrire, la solitude lui sera devenue insupportable, et ses derniers mois n’auront été qu'un long supplice. L'idée du suicide ne lui vint pas tout d’un coup. A divers moments de grand désespoir, il avait songé, depuis plus de dix ans, à mettre fin à ses jours. Chez lui, ce n’était pas un rêve romantique, mais bien un moyen d’abréger ses souffrances.
Quant à ce qui précipita sa décision, nous l’ignorons. Il est fort possible que le manque d'argent y ait été pour quelque chose. Vingt ans auparavant, il avait eu comme le pressentiment de pareille fin, lorsqu'il écrivait dans son journal : «(L'avenir m'épouvante. Je vois que rien ne me réussit, et je tremble pour Afglaé] et pour moi dans nos vieux jours. Vieux et pauvre, y a-t-il rien au monde de plus triste ? Cette disposition pénible influe sur mon travail ».
Cependant, à son retour à Paris, en 1854, il disposait d’assez de ressources pour vivre convenablement pendant bien plus de dix ans. En outre, quoiqu'il n’en parle pas dans son journal, Mme Didier avait dû, après la séparation de corps et de biens, verser à son mari une pension de six mille francs. Cette pension cessa le 27 mai, 1863, à la mort d’Aglaé 1, qui avait institué Alexandre Rey son légataire universel. Sans pension, se voyant impuissant à gagner de l’argent par son travail littéraire, commençant à manquer de ressources, il est fort possible que Didier ait risqué son modeste capital en se remettant à jouer à la Bourse. On a prétendu que ce fut à cause de pertes de ce genre que le malheureux se suicida. En
1. Copie de l’acte de décès. Papiers H. Monin. Bibliothèque Thiers. Elle habitait à sa mort la rue d'Aguesseau, 18. Madame Didier avait beaucoup souffert de la pleurésie qui l’emporta. Elle fut enterrée au cimetière Montmartre, où l’on voit son tombeau, marqué par un bloc de granit surmonté de son buste en marbre blanc, couronné de lauriers.
tout cas, vivant dans une solitude complète, aveugle ou peu s’en faut, accablé de chagrins intimes, un soir, après s'être couché, il se tira un coup de pistolet au cœur. Par les circonstances même de sa mort 1, on voit assez dans quel isolement il se trouvait. D'après le médecin, il était mort depuis au moins trente-six heures, quand, le matin du 9 mars 1864, son neveu Charles Dulcis découvrit le
cadavre.
Le correspondant du Jowrnal de Genève à Paris envoya à son journal les lignes suivantes, qui parurent le 11 mars 1864 :
« J'apprends à l'instant la mort de l’un de vos compatriotes qui était fixé depuis bien des années à Paris. M. Charles Didier était tombé gravement malade à la suite de ses derniers voyages en Orient. Il avait à peu près complètement perdu la vue, et bien qu’il eût à peine soixante ans, la science médicale ne pouvait plus rien pour lui ».
Le lendemain, le même journal ajoutait ces détails, transmis par le même correspondant :
« La mort de Charles Didier a vivement affecté ses amis. On l’attribue généralement à des pertes de Bourse ; on est, je crois, dans l’erreur. Je vous ai dit hier combien l'existence devait être dure à supporter pour M. Didier ».
1. Un admirateur de l’auteur de Rome souterraine a transmis une copie de l’acte de décès à l’Intermédiaire des chercheurs et curieux de 1888 (Tome XXI, p. 152) avec la note suivante : « J'avais pris copie de son acte de décès, aujourd’hui anéanti; je le conservai et je vous l’envoie à titre de document historique :
N° 398. Du neuf mars mil huit cent soixante quatre, à onze heures du matin. Acte de décès de Jean-Charles-Henri Didier, homme de lettres, âgé de cinquanteneuf ans, veuf d’Aglaé Hannoney (sic) fils de père et mère décédés (noms ignorés des déclarants), ledit défunt, né à Genève (Suisse), est décédé à Paris, rue d’Angoulème-Saint-Honoré, n° 23, à une époque que les témoins n’ont pu faire connaître et qui paraît remonter à la nuit du sept au huit mars courant. Constaté par nous, adjoint au maire du huitième arrondissement de Paris (Élysée) officier de l’état-civil délégué ; de Jean-Louis-Charles Dulcis, chef de bureau au ministère des finances, chevalier de la Légion d'honneur, âgé de cinquante deux ans, demeurant rue des Dames, 10, (172€ arrondissement), neveu du défunt ; et de Napoléon Simon, concierge, âgé de cinquante-huit ans, demeurant rue d'Angoulême, 23 : lesquels ont signé avec nous, après lecture. Ledit décès préalablement constaté par M. le docteur Reymond, demeurant rue de l’Oratoire, 2, ainsi qu’il résulte de la pièce ci-annexée, laquelle a été paraphée conformément à la loi.
Signé : DuLcis, SIMON, A. GROSWILLER, adi.
Pe"cIVIM:
(Didier se donna les prénoms Jean-Henri-Charles au moment de son mariage à Londres en 1838).
- Dans sa ville natale, c’est tout ce qu’on trouva à dire sur lui, et ce ne fut qu’en 1868 que ses concitoyens se décidèrent à lui rendre hommage 1, Quant aux journaux parisiens, ils ne s’occupèrent guère de cet homme de lettres qui habitait la capitale depuis plus de trente ans. La seule notice nécrologique qui vaille la peine d’être lue est celle qui parut dans Figaro du 17 mars 1864:
« M. Charles Didier, qui vient de mourir était un excellent homme très savant, assez spirituel. Il avait plus de soixante-dix ans (sic). Aveugle, il était encore d’ordinaire souriant... Samedi, en se mettant au lit, il s’est tiré un coup de pistolet au cœur... M. Charles Didier : travaillait encore. Il venait de signer un traité avec un libraire pour deux volumes sur l'Italie ».
Ainsi se termina la vie mouvementée et agitée, sinon tragique, d’un grand malheureux, homme de talent qui n’a pu, ni su, mettre à profit ses dons réels. Cet esprit assez riche a manqué de direction, et l'existence qui lui fut faite a peu à peu tari son enthousiasme et sa confiance en lui-même.
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La vie de Charles Didier n’est qu’une longue suite de malheurs et de déceptions. Cependant, le jeune Genevois n'avait pas été long à prendre pied dans le monde littéraire de Paris, où il se lia avec les plus grands écrivains de son pays d’adoption, qui lui recon-
1. Un concours fut ouvert,en 1868, par la section de littérature de l’Institut genevois. Le rapport sur ce concours fut lu par le professeur Hornung à la séance générale du 15 avril, 1869 (Voir Bulletin de l’Institut Genevois, 1870, n° 16, Genève 1870, in-80). Il dit : « Il y a cinq ans, le correspondant parisien du Journal de Genève annonçait en trois lignes la mort de notre compatriote Charles Didier. Il n’a pas eu d’autre oraison funèbre ; nos journaux, si prodigues pourtant d’éloges, n’ont rien trouvé à dire sur une vie et un talent qui, malgré quelques taches, ont fait honneur à notre pays. Mais il y a de plus. Didier n’est même pas cité dans la plupart des ouvrages consacrés à notre histoire contemporaine... M. la Rive... oublie Galloix et Didier. Même omission dans l'ouvrage si bienveillant de M. Joel Cherbuliez ; quant à mon excellent ami Rod. Rey, il cite bien Galloix, mais il paraît ignorer Charles Didier. Cet oubli a paru injuste à notre section de littérature. Et quand, en avril dernier, après bien des sujets de concours proposés et rejetés, le nom de Charles Didier fut prononcé, nos incertitudes cessèrent et le concours fut décidé à l’unanimité.. » Un prix de trois cents francs fut décerné à Frédéric Frossard, dont l’article parut dans la Bibliothèque universelle et revue suisse. Tome XXXVII. C’est le seul ouvrage de ce genre qui ait paru sur Didier. L'auteur suit l’ordre biographique, mais il ne s’est documenté que pour les premières années, passées en Suisse. F. N. Leroy, de Genève, reçut un second prix de deux cents francs. Il avait pris pour devise ces mots de Didier : « L'expérience du monde et de la vie porte des fruits amers ». Ce manuscrit, très long, composé en majeure partie de passages tirés des œuvres mêmes de Charles Didier, ne fut jamais publié, et l’on n’a pas réussi à le retrouver à Genève.
nurent de l'esprit et du talent. Avant trente ans, il avait déjà écrit ses meilleurs ouvrages. Avant trente ans aussi il avait pourtant déjà compris qu'il ne serait jamais l'écrivain qu'il voulait être. L'heure était peu propice aux gens de lettres, surtout à ceux de la génération nouvelle, et beaucoup qui avaient rêvé de gloire durent y renoncer et finir par se contenter d’une vie bourgeoise ou d’une carrière dans l’enseignement. Mais lui n’entendait pas s’y résigner. Il sentait que sa vie était « de plus en plus mal engagée », mais il croyait aussi qu'il était trop tard pour changer de direction. « Une fois sur la pente, il faut aller fatalement jusqu’en bas. » La suite ne devait que trop confirmer ces lignes désenchantées. Quoique sa confiance en lui-même fût atteinte, il était résolu à poursuivre son dessein, et de là la grande tragédie de son existence. De toutes ses imperfections, il se rendait fort bien compte et il souffrait atrocement de son impuissance à réaliser ses plans.
Il n’a pas été l'écrivain qu'il voulait être parce que, malgré ses grandes qualités d’esprit, il se voyait incapable de mettre à exécution ses projets littéraires. Une certaine vigueur lui manquait. Fait pour suivre ses impulsions, il ne s’y livrait qu’à la suite de luttes intérieures. Ses forces nerveuses s’y épuisaient. Ses possibilités n’étaient pas à la hauteur de ses ambitions. Très honnête du point de vue intellectuel, l’idée ne lui vint même pas d’imiter autrui, du moins après ses premiers essais poétiques. Les romans qu’il admirait ne lui servaient pas de modèles, mais ils lui prouvaient plutôt combien il était incapable de créer de pareils chefs-d’œuvre. Il ne parle que d'un seul auteur, vers lequel il avait l’habitude de se reporter pour se « piquer d’émulation », et c’est Gœthe, dont on ne voit guère ce qu’il a pü lui inspirer. Grand admirateur de Balzac, il ne cherchait certainement pas à suivre ses traces1. En effet, c’est au fort de son admiration pour Balzac qu'il écrivit les Amours d'Italie, qui ne doivent certes rien à la Comédie humaine. Malgré sa passion pour le théâtre, malgré son vif désir d’y briller, une véritable inaptitude dramatique le paralysa toujours, sans pourtant le lasser, si bien qu'il finit par écrire des drames pour son propre plaisir. Ses facultés de critique ne furent jamais développées, mais, en lisant son journal, on constate qu'il avait des idées très nettes et assez intéressantes sur la littérature et sur le théâtre.
1. Lorsque les « Scènes de la vie de bohême » parurent, Didier les trouva assez amusantes, mais « une imitation bien faible » des ouvrages de l’auteur des Scènes de la vie parisienne.
C'est comme publiciste et comme auteur de récits de voyages que Didier a le mieux réussi. Ce n’était pas un fin psychologue, il ne savait comment créer des personnages vivants, ni reconstituer un milieu ; il ne pouvait décrire les caractères, ni les passions. Le sens de l'humour lui manquait tout à fait dans ses ouvrages, quoiqu'il en révèle assez souvent dans son journal, écrit pour lui seul. Mais, malgré cette impuissance à s'exprimer, il a très bien su présenter à ses lecteurs beaucoup d’aspects des questions politiques européennes : les problèmes de l'Italie, de la Sicile, du Maroc, pour n'en citer que trois parmi tous ceux qui le sollicitèrent. On pourrait peut-être dire que, en un certain sens, il était un précurseur du journalisme moderne. Observateur-né, il sut profiter de ses voyages pour se documenter de très intelligente façon. S'il avait vécu au XXe siècle, il aurait certainement pu, par ses qualités, se créer une belle situation comme publiciste. Il jouirait peut-être encore aujourd’hui d'une certaine renommée, comme essayiste et voyageur, s’il avait eu, de son vivant, la tranquillité d’esprit et l'indépendance qu'il a toujours réclamées sans les trouver jamais.
En dépit de toutes les péripéties de cette existence agitée, ce fut un esprit assez complet et un caractère sympathique. Le désir de tout savoir, de tout apprendre, qu’il affirma dès son adolescence, le poussait à continuer, par ses propres efforts, une éducation qui était loin d’être achevée à son départ de Genève. Il apprit à fond l'italien : cette «langue de sa jeunesse », qu’il aimait et dont il se servait à tout propos. Sa connaissance de l'espagnol lui permettait au moins de lire cet idiome et d’en faire des traductions. Il ne connaissait pas l’allemand, et quoiqu'il ne parlât pas l’anglais, il le lisait avec facilité. Le grec et le latin, il ies savait par l’école. Avec pareil bagage de connaissances linguistiques, il était assez préparé à étendre son horizon littéraire bien au-delà du cercle même de sa langue maternelle. Dès sa jeunesse, il était grand lecteur, et toute sa vie, jusqu’au moment où il perdit la vue, il continua à lire sans relâche. Il faut avouer pourtant que ses lectures n'étaient pas toujours entreprises pour développer ses connaissances. Aimant la solitude, indifférent au fond au luxe et à la vie mondaine, quand il n’était pas en état de travailler, il trouvait dans les livres un grand délassement. Même aux époques les plus troublées de sa vie, on le voit s'installer au coin du feu, avec un grog et des cigarettes, car c'était un fumeur enragé, et cherchant à rasséréner son esprit et à s’oublier lui-même par une lecture qui durait parfois toute la nuit.
Que lisait-il ? Un peu de tout. Son auteur préféré, et qui ne l'ennüyait jamais, c'était Walter Scott. Ses romans le «tranquillisaient », et quoique « ses chevaliers et ses grands coups de lames » eussent vieilli, « il me plaît et m’attache toujours », écrivait-il en 1851, après avoir relu Richard en Palestine. Un autre ouvrage qu'il aimait reprendre était Paul et Virgimie, qui l’enchantait, « quoique écrit sans style, mais la simplicité en fait le charme. Il faudrait enlever les discussions du vieillard ». En suivant un ordre plus ou moins chronologique, ses auteurs préférés, en dehors de ceux-là, qui sont ses favoris, ne laissent pas d’être nombreux. On apprend qu'il aimait Tacite, et en lisant Sénèque il notait qu’il trouvait « dans le Traité de Tranquillitate, des choses qu’on croirait écrites aujourd’hui, et qui sont tout à fait dans la donnée d’Obermann et de René ». L'Apologie de Tertullien était, à son avis, « rude et fort éloquente, et se rapproche beaucoup de celle de notre temps ». Les C onfessions de Saint Augustin avaient leur place dans son cabinet. Après avoir lu Bossuet, Pascal, les Méditations de Descartes, la vie de Fénelon, il se distrayait parfois avec les Mémoires de Casanova et avec les Mille et Une nuits, qui l’amusaient « parfaitement ». Il était « pénétré d’admiration » pour Shakespeare, dont il mettait très haut Hamlet, Macbeth et Roméo et Juliette, tandis qu’il ne lisait Molière que « faute de mieux ». Les lettres et les mémoires le passionnaient toujours, et il passa bien des heures avec les Lettres de Madame de Sévigné, ainsi qu'avec celles de Diderot. Il admirait « l’esprit ferme et juste » de Mallet du Pan, et se réfugia souvent dans les mémoires de ce compatriote dont, la vie mouvementée au service de la France l’enthousiasmait.
Ce qui est peut-être plus intéressant encore, c’est sa critique des contemporains. Didier ne pardonna jamais à « ce gros pourceau » d'Honoré de Balzac, le mauvais goût qui lui avait fait écrire les Illusions perdues, mais il reconnaissait son génie, et il lisait ses romans avec grande admiration. Port-Royal lui était une «lecture pénible et peu entraînante », maïs il ne faut pas oublier que Saïinte-Beuve était son ennemi depuis bien des années quand parut cet ouvrage. Pour les livres de George Sand, cependant, il les critique, malgré tout, de façon tout impersonnelle, il-trouve la Mare au Diable une « véritable idylle », mais le Compagnon du Tour de France, écrit sous l’influence de Leroux, lui paraît « ennuyeux, et c’est tout au plus si c’est bien écrit. Le deuxième volume me plaît plus que le premier », dit-il. Malgré son admiration et son affection
pour Chateaubriand, il accueillit mal les Mémoires d'Outre-Tombe. Le grand poète oubliait d'y parler de Didier, qui trouva l'ouvrage « plein de prétention et d'affectation ». Il avait l'habitude, bien entendu, de lire tout ce que publiait Lamartine, et après avoir terminé Raphaël, il notait : «C’est très noble, très élevé, mais que de mots ! Et puis ce n’est pas humain, c’est un rêve dans un nuage ». La Chartreuse de Parme le dégoûta : « Ce roman de Beyle est un parti pris, un paradoxe et une froide immoralité ». Alexandre Dumas l’amusait, et il s'excuse à lui-même d’avoir passé toute une longue soirée à lire Les Trors Mousquetaires. Par contraste, il exprime de l'enthousiasme pour le Génie des Religions de Quinet. Quant aux historiens, Michelet était son préféré, et il passa toute une nuit à lire l'Histoire de la Révolution française. Après avoir terminé l’Histoire du Consulat et de l’Empire de Thiers, il Aer: « C’est clair et sec, mais il n’y a nulle élévation ».
Par cette liste de ses lectures, on a un témoignage de plus sur l’importance de la question religieuse dans l’esprit de Didier. Dès son adolescence, il voulait croire à l’immortalité, et dans ses premiers moments de grand désespoir il se lamentait : « Dieu se cache. Il laisse crier dans le vide sans répondre ». Élevé dans un milieu genevois des plus protestants, la foi de ses aïeux ne lui suffit pas. Il rêvait depuis longtemps de se convertir au catholicisme, comme avait fait ses amis André Verre, et plus tard David Richard. Dans la grande crise de sa vie, il chercha un refuge dans l’Église, sentant bien qu’il n’y a «rien sans la grâce ». Incapable de se résoudre à accepter les doctrines de l’Église, il vit s'échapper cet espoir de salut.
Une des passions de Didier fut le théâtre, et son journal est semé d'observations sur les pièces et les acteurs qu'il avait vus. Grand admirateur de Rachel, il s’efforçait d'assister, autant que possible, aux représentations dans lesquelles paraissait cette grande artiste, qu'il trouvait supérieure à toutes les autres. Il y a de lui des notes de critique théâtrale qui valent encore la peine d’être lues. Après la première de l'Amour, de Rosier, aux Variétés, en 1830, il notait : «C’est spirituel, dialogué comme personne ne dialogue, maïs c’est toujours trop Figaro, et pas intéressant». La Calomnie, de Scribe, était, à son avis, une pièce « fort habile », mais il n’avait pas toujours le même enthousiasme pour cet auteur, car, après une représentation du Verre d’eau, il déclarait : « C’est plus remarquable par la beauté des costumes et des artistes que par le reste. C’est peu de chose, et toujours la reproduction de la même hérésie politique, qui
attribue les grands faits aux petites causes... Comme art, ce n'est rien ». Didier ne manifeste aucun enthousiasme pour les pièces de Victor Hugo : « Ruy Blas m'abrutit tant je trouve cela bête, faux et absurde ; c’est l’œuvre d’un talent arrivé à l’état d'impuissance et d’épuisement ». Et après la première des Burgraves, au Théätre Français : «Tout Paris était là. Brillante chambrée, pièce puérile et lourde, ennui profond, quelques beaux vers. C’est au fond une œuvre d’écolier, c’est-à-dire une longue et interminable antithèse. Toujours le même système, et puis ce moyen âge est bien vieilli, on. dirait une reprise de 1827. L’ennui était NE mais la claque formidable 1 ».
Didier n’était pas grand amateur d'opéra, mais il aimait beaucoup la musique, et à cause de son admiration et de son amitié pour Liszt ce goût s'était fort développé pendant ses premières années de Paris. Il assistait régulièrement aux concerts du Conservatoire, « exécutés comime nulle part ailleurs ». Beethoven était son compositeur préféré, et, après un de ces concerts, au mois de janvier 1846, il remarque que jamais « l’admirable Pastorale » ne lui avait fait autant de plaisir ?. Ami de Berlioz, il s’empressait toujours d’aller aux concerts de la Société Philharmonique, conduits par le grand maestro romantique. Meyerbeer aussi était de son monde, mais il ne le voyait pas dans l'intimité, et il ne parle pas de sa musique.
En homme cultivé, il s’intéressait beaucoup à l’art ; il visita souvent les Salons, et il avait l’habitude de faire, dans son journal, la critique des tableaux exposés. Il avait un goût marqué pour l’architecture, surtout pour le gothique, et, en voyage, il ne manquait pas de visiter les églises. De passage à Strasbourg, en 1843, quoique très prie par les affaires de son journal, l’État, il note: « Aujourd’hui, j'ai passé quatre heures à la cathédrale ». Pour prendre au hasard un autre exemple, pendant son séjour à Vienne, en 1848, ce qui lui procura peut-être le seul plaisir véritable, ce furent ses visites à Saint-Étienne, et il rôdait autour de cette magnifique église à toutes les heures, pour la voir sous toutes les lumières.
« C'était le printemps ; j'en ressentais les douces influences ».