‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 130 sur 172 · Journal, 7 mars · texte numérisé non relu

Journal, 7 mars

2. Après un concert donné par Liszt au Conservatoire, en avril 1841, où l’on n’avait joué que de la musique de Beethoven, Didier écrit : « La Symphonie pastorale me plaît beaucoup, et aujourd’hui je commence à la comprendre ».

De telles phrases paraissent souvent dans le Journal et l'on y voit que Didier réagit à la température. Plus triste et découragé que jamais par les jours mornes et noirs de l’hiver, il renaît au printemps, comme la nature elle-même. Chaque année, il constate qu’ «il est débauché par les premiers rayons du soleil », qui le poussent à chercher le grand air à la campagne. Il aimait beaucoup la nature. Vigoureux, une de ses grandes joies était la longue promenade à cheval, ou, mieux encore, à pied. Aller ainsi de Bruxelles à Paris n'était rien pour lui. Il détesta toujours la vie des grandes villes, ayant besoin de liberté, de mouvement et de grand air. Mais en dépit de ce vif sentiment de la nature, il ne réussissait guère à décrire ces paysages qui le ravissaient. Il s’y efforce dans ses poésies, mais en prose l'expression lui manque, comme d’ailleurs, pour tout ce qui est sentiment ou passion.

Tout ce qui touchait à l'inconnu, tant métaphysique que géographique, éveillait chez Charles Didier, une vive curiosité. Son ami David Richard, lorsqu'ils vivaient ensemble à Paris, s’intéressait à la phrénologie et au magnétisme, et notre auteur avait l'habitude d'assister à ses expériences. Il en vint à mettre à l'épreuve toute espèce de charlatans. En 1840, par exemple, il se fait tirer les cartes par une femme dont il a entendu parler : « Il y a une émotion involontaire dans cette recherche de l'inconnu, et l'imagination, sinon la raison, est préoccupée involontairement ». Peu après, il a rendezvous avec Balzac, pour aller consulter une devineresse, une certaine Madame Gilles, qui demeurait à Auteuil. Au dernier moment, il apprend qu’'Émile de Girardin, qui ne lui est pas du tout sympathique, doit être en tiers; il y renonce, mais ce n’est que partie remise, car ses « recherches de l’inconnu » se poursuivent. En 1846, il note dans son journal, le 23 février : « J'avais été pour assister à l’expérience d’une jeune et laide paysanne qu’on prétend dégager du fluide électrique au point de renverser les chaises et les tables. L'expérience ne réussit pas du tout ». Après cette désillusion, il s'intéresse au somnambulisme, et assiste à plusieurs séances entre autres il va ; «chez Boissy, où vient la somnambule, qui se transporte par la pensée en des lieux éloignés. Il n’y a là aucun charlatanisme, et il n’y a pas à douter de la sincérité de l'expérience ». Avec cet esprit si peu scientifique, il n’est pas étonnant que Didier ait été très superstitieux. Lorsqu'il vivait seul en 1851, un matin

qu'il s’est réveillé un peu souffrant, peut-être à la suite des excès de la veille, il renverse deux fois la cafetière, après avoir cassé une

bobèche de cristal. Le maladroit est atterré, et se demande : «Sontce des présages à la façon des Romains ? C’est ce qu’on verra bien ».

Il ne manquait jamais d’aller voir les bêtes fauves et les habitants des pays lointains. Sa description d’un groupe de Chinois qu'on montrait au public parisien est assez amusante. Il raconte aussi, dans le Journal, une soirée passée à la Salle Valentino « pour voir

les sauvages qui y sont exposés. C’est un voyage aux prairies et aux | montagnes rocheuses, un roman de Cooper en action. O Jean- Jacques, que ne les as-tu vus ! Tu n’aurais pas célébré les douceurs de la sauvagerie ! »

Une des distractions chère à Didier fut le jeu. Il n’est jamais arrivé: à être très fort aux échecs, quoiqu'il s’y appliquât pendant quelques années. Le jeu qu’il semblait préférer était le « wisth », comme il l’appelle toujours dans son journal. Mais il passait aussi maintes soirées à jouer à l’écarté, au nain jaune, et, de temps en temps, au billard. Lui qui détestait tous les aspects de la vie bourgeoise 1 semblait oublier un peu le milieu où il se trouvait lorsqu'il s'agissait d'une bonne partie.

Cet homme, cependant, n’était nullement snob. Il acceptait comme toutes naturelles, les préventions de ses amis et connaissances du grand nombre parisien. Lui, qui avait tant souffert pendant sa jeunesse du mépris de certains de ses concitoyens, il ne s’étonnait point, en homme de race, de la place qu’on lui accordait plus tard dans le monde. Du reste, il aimait assez peu la société, et il s’y ennuyait comme il s’est ennuyé, tôt ou tard, dans tous les milieux qu'il avait connus. Le nombre de ses véritables amis fut toujours très limité, et peu de ses amitiés ont duré toute sa vie. Très vif, fort impatient, il se froissait vite et quelquefois pour rien ?. Il n’apportait nul tact dans ses relations avec autrui, et l’on comprend qu'avec un tel caractère les ennemis ne lui aient pas manqué.

Ses ouvrages sont démodés, oubliés, ou peu s’en faut, épuisés, en tout cas, depuis longtemps, et parmi ceux qui sont dans les bibliothèques, on en trouve dont les feuilles n’ont jamais été coupées. Il n’y a d’ailleurs nul lieu de croire qu’on s’intéressera dans l’avenir à .

1. Tout ce qui se rapportait au ménage l’irritait toujours. Par exemple, il note un soir : « Journée perdue en soins domestiques. Voluptés du mariage ! »

2. Pendant l’époque où les Didier avaient l’habitude de recevoir tous les vendredis soirs, la première fois que le salon ne fut pas tout à fait rempli, ce grand orgueil-

leux voulut renoncer à ces réceptions en disant que ce n’était vraiment pas la peine de rester chez soi.

ses livres, à l'exception peut-être de Rome souterraine. Très peu de critiques contemporains s’en sont occupés, et, dans presque toutes les histoires de la littérature française du dix-neuvième siècle, le nom de Charles Didier n’est même pas cité. Ce méconnu fut cependant, sinon un auteur important, du moins un personnage intéressant et curieux, sinon un génie, du moins un homme d'esprit et de talent, lié intimement avec beaucoup de grands hommes de son temps.

Pendant de longues années il n’a pas réussi à trouver le milieu qui lui convenait. Partout, il se sentait triste et isolé, toujours il fut harcelé de dettes. Resté étranger en France aux yeux de la loi, et toujours étranger par son caractère et ses affections, il a eu grand tort de quitter définitivement sa patrie, la Suisse, où sa vie aurait été tout autre que la triste et malheureuse existence qu’il connut à Paris. Charles Didier le comprit un jour, mais alors il était déjà trop tard pour se résigner à prendre le chemin du retour.

Page 1