‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 131 sur 172 · LETTRES INÉDITES DE CHARLES DIDIER A SON NEVEU LOUIS DIDIER · texte numérisé non relu

LETTRES INÉDITES DE CHARLES DIDIER A SON NEVEU LOUIS DIDIER

Une des grandes consolations de Charles Didier dans sa vie malheureuse fut l'affection qu’il trouva chez son neveu Louis. Élevé par un père sévère et même austère, qui méprisait son demi-frère cadet, le jeune Louis éprouva, tout enfant encore, une haute admiration pour cet oncle, parti à la conquête de la gloire dans le monde littéraire. Élevé conformément aux idées de son père, il passait lui-même pour grave et froid !, mais, sous cet extérieur réservé, il cachait un grand intérêt et une vive sympathie pour son oncle. Malgré la désapprobation paternelle, il restait en correspondance avec lui, et il l’aida à maintes reprises au cours de ces années où il se trouva aux prises avec. une longue série de crises financières. Heureusement pour notre auteur, le succès de ce neveu dans les affaires s'était vite affirmé, et il se trouva en mesure de lui avancer des sommes considérables, ce qu’il fit de fort bon cœur.

Louis Didier avait gardé une forte liasse de lettres de son oncie Charles, restées dans la famille, qui m'ont été communiquées par M. Lacroix. On y voit l’auteur de Rome souterraine, après sa dernière et bien triste visite à Nohant, s’occupant de la vente de ses livres, et empruntant sans cesse de l’argent à partir des premiers mois difficiles qui suivirent son mariage. Lui qui livrait à autrui si peu de sa pensée et de sa vie intime, qui n’a jamais eu de confident, c’est encore avec ce correspondant qu’ils’épanche davantage. Il lui avoue parfois qu’il est « dévoré d'inquiétude et de soucis », qu'il se sent «sous le poids d’une fatalité contraire ». Louis répond en lui procurant l'argent qui lui manque.

Si ce secours lui avait fait défaut, Didier n’eût jamais réussi à se tirer de difficulté. La plupart de ces lettres ont pour objet des ques-

1. On raconte qu'il était très sévère pour ses enfants, et correct au point que personne de sa famille ne l’a jamais vu sans faux-col.

tions d'intérêt matériel ; cependant l’on y trouve aussi maintes indications sur le caractère de l’auteur. Il y révèle toute son affection pour sa famille et toute sa sollicitude pour sa mère. On comprend cependant, en lisant cette correspondance, à quel point le malheureux Didier était incapable de subvenir aux besoins des siens. Il les aimait, pensait à eux, mais en dehors même de sa gêne persistante, l'instabilité de son caractère contrariait sans cesse en lui une sollicitude pourtant sincère.

Par là, ces lettres de nature toute privée prennent quelque intérêt, parce qu'elles aident à préciser la psychologie de leur signataire. C’est ce qui nous a décidé à les publier ici.

Paris, 5 août 1837

Ne crois jamais, mon cher neveu, que tes lettres soient pour moisans intérêt ; elles en ont au contraire beaucoup, et je suis avec la plus vive sollicitude ta vie et celle de ton frèrel. Aïnsine manquez jamais, ni l’un nil’autre, de me tenir au courant de vos affaires, petites ou grandes.

Je suis un peu mécontent de John, qui ne m’a pas donné signe de vie depuis une éternité ; je ne sais ce qu'il devient n1 ce qu'il fait, et je voudrais savoir cependant quels sont ses projets. Je suis, du reste, sans nouvelles de Genève depuis bien longtemps. J'ai écrit à ma mère, le 1 5 du mois dernier, une lettre à laquelle je n’ai reçu aucune réponse, quoiqu’elle en demandât une assez prompte. Je commence à m'inquiéter “et je pense que cette lettre écrite du Berry 2, où j'étais alors, aurait bien pu se perdre. Fais-moi le plaisir de t’en informer, et de m’en donner, ou faire donner, avis.

Quant au Monde, que tu continuais à recevoir depuis ma sortie de ce journal, je suppose que tu ne le reçois plus. Ton nom était resté sur les registres, d’où il aura été sans doute rayé. Du reste l’envoi ne m'a jamais rien coûté.

Je n'ai rien à te dire pour les exemplaires restants del Rome Souterraine ; je connaîs la dureté des temps, la rareté de l'argent, et la crise dont tu parles. Tâche de les placer, peu à peu. Rien ne presse, et j’ai tout le temps d'attendre. .

Adieu, mon cher neveu, dis. mille tendresses de ma part à ta tante Dulcis, quand tu lui écriras, et crois-moi toujours

Ton oncle affectionné Ch; D:

1. John Didier, dont il est question dans plusieurs lettres. Il mourut en 1845. 2. Il faisait alors sa dernière visite à Nohant.

IT Paris, 5 octobre 1830.

Je t’accuse réception, mon cher Louis, de ta lettre du 30 dernier, des deux effets qu’elle renfermait, et, en même temps, de l’encaissement du premier, opéré aujourd’hui sans encombre. Je suppose que l’autre aura le même sort, et je le tiens, dès à présent, pour argent comptant. Je ne te renouvelle pas mes remerciements, mais je te répète que jamais service ne fut mieux rendu, ni plus efficace. Sans toi, je me serais trouvé dans un extrême embarras, pour les raisons que je t’ai exposées dans ma précédente lettre. J'ai une fin d'année fort dure à passer ; mais j'espère trouver des dédommagements l’année prochaine, et refaire un peu mes affaires. Elles en ont bon besoin. Je t’ai dit deux mots dans ma précédente, du grand père d’A.[glaé]. Il est toujours à Paris, où on l’a opéré de la pierre déjà plusieurs fois ; il est probable qu'on l’opérera encore, il est absorbé par son mal. Toutefois nous aurons le temps de parler affaires, attendu qu’il est à Paris pour une quinzaine encore, au moins. Ses dispositions du reste sont toujours les mêmes.

Je suis bien charmé que tu aïlles demeurer près de ma mère. Soignezla bien, et que ses enfants et petits enfants présents compensent pour elle l’absence des autres !

Maintenant que John est rendu dans ses pénates, je lui recommande chaudement la double affaire dont je t'ai chargé pour lui, et dont la solution m'intéresse vivement. Ainsi, mon cher Louis, tiens lui un peu l'épée dans les reins. Je te prie aussi de ne pas laisser endormir le libraire Duclaux, de Lausanne, qui me doit 240 francs, non plus qu’un nommé Gex, qui m'en doit 20. Quant aux exemplaires de Genève, il demeure convenu que tu remettras à mesure à ta grand’mère ! Le prix que tu en retireras. Je te demande mille et mille pardons de t’occuper tant de mes affaires, et de mettre à contribution ton obligeance avec si peu de discrétion. J'espère que tu te vengeras en disposant de moi dans l’occasion.

Ma femme est très bien, et se rappelle à ton bon souvenir. Elle désire vivement faire la connaissance de sa nièce Fanny ?, dont elle me parle souvent. Notre projet est toujours d’aller passer l’été prochain au milieu de vous #.

Adieu, mon cher et bon neveu, j'espère que la santé de ta femme continue à s'améliorer, et je vous embrasse tendrement, tous les deux.

Eh D;

Donne-moi ou fais-moi donner des nouvelles de ma mère.

1. Il n’y avait aucune parenté entre la mère de Charles et Louis Didier. Cette phrase donne donc lieu de croire qu’elle était bien la veuve de Jean-Emmanuel

Didier.

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