Barthélémy Serment, frère d'André
engagementsruineux ; à l'heure qu’il est, j'en suis écrasé. I1 semble que depüis trois ans je sois sous le poids d’une fatalité contraire. Jamais je n’ai été riche, mais enfin, à force de persévérance, j'avais fini par nouer les deux bouts et je vivais honorablement de mon travail. Depuis 1839, tout a changé. Cette année, je m'étais marié avec des circonstances qui avaient entraîné des dépenses considérables ; il fallut s'installer, et, si modestement que j’aie fait les choses, cela coûte, tu le sais. Je n’ai pas reçu un sou de ma femme pour faire face à ces premières dépenses. J'étais déjà découvert, mais avec des moyens de revenir sur l’eau promptement, lorsque j'ai perdu 3.000 francs dans la faillite de mon libraire. J'avais avec lui un traité du double, qui n’a pasété rempli, et les affaires ont empiré de jour en jour, au point que chaque année a vu s’augmenter pour moi le déficit. J'ai dû me retourner d’un autre côté; et je suis entré dans la création d’un journal, qui, s’il aboutit, comme tout le fait croire, me donnera un peu de répit. Mais, en attendant, la vie passe, et au lieu de ce calme nécessaire au travail, je suis dévoré d’inquiétudes et de soucis. La nécessité où je suis d’escompter immédiatement le peu de papier qui me vient te prouve assez que je n’ai jamais rien devant moi.
Telle est, mon cher neveu, ma position financière. Elle est affreuse» comme tu le vois ; avec cela; il faut faire bonne contenance, au moins le plus longtemps possible ; que tout reste donc entre nous.
À toi de cœur.
Ch. D.
Paris, 30 septembre 1842.
Je te renvoie ci-inclus, mon cher neveu, ta traite de 377, 90,parce que tu as oublié de l’endosser. Veuille, je te prie, remplir cette formalité et me la renvoyer courrier pour courrier.
J'aurai égard pour l'avenir à ce que tu me marques relativement à la remise des effets, et je m'y prendrai de manière à te laisser le temps de te retourner.
Je te félicite de ta nouvelle paternité, et fais mille et mille vœux pour le nouveau venu. Puisse la vie lui être aussi facile qu’elle nous l’a été peu! Ma femme se joint à moi pour souhaiter la bienvenue au nouveau-né...
Avant de finir, j'ai un renseignement à te demander : Combien me coûterait à Genève un Mac Intosh (sic) ou paletot anglais; et te seraitil possible de me le faire parvenir ? A Paris, ils sont très chers et surtout mauvais. On m'a dit qu’il y en avait de bonset peu chers à Genève, chez M. Bonneton.
A toi de cœur.
Ch D:
Paris, 2 décembre 1842.
Je t’accuse réception, un peu tard, mon cher ami, de ta lettre du 22 novembre dernier. J'ai encaissé l'effet qui y était contenu, et le petit retard dont tu t’excuses ne m'a causé qu’un embarras momentané. Quant au Mac Intosh (sic), qui a dû partir de Genève le mercredi 22 novembre,il ne m'est pas encore parvenu. Je l’attends d'autant plus patiemment que le temps s’est radouci depuis quelques jours, et j'ai un bon manteau pour les soirées humides, ou rigoureuses. Pourtant je
ne serais pas fâché d'endosser enfin le dit paletot; et je l’espère d’un moment à l’autre.
Tu me demandes des nouvelles de mon drame et de mon journal. Parlons du premier. Il attend paisiblement son tour,qui viendra bien tard 1, je le erains ; il a devant lui deux ou trois comédies et deux autres drames, de manière qu’il m'est difficile pour le moment de fixer l’époque précise où il sera mis en répétition. Le journal est toujours en voie d'exécution ; seulement c’est une besogne très longue, et je crois que nous ne serons pas prêts à paraître le 1 janvier, comme je l’avais espéré. Au reste, ce retard ne nous portera aucun préjudice, à cause de la manière dont nous sommes constitués. Nous marchons aussi bien que cela est possible au temps qui court et récemment encore j'ai eu de très bonnes nouvelles du midi. Ainsi il n’y a plus d’incertain que le temps. Tu comprends bien que je fais personnellement tous mes efforts pour paraître vite, attendu que, aussitôt que j'aurai cette arme à la main, je pourrai faire la loi au Théâtre français et faire jouer mon drame beaucoup plus tôt; mais, jusque là, je suis désarmé,
et la patience n’est pas seulement pour moi une vertu, c’est une nécessité . Patience donc !
Ce n’est pas, mon cher neveu, que la patience me soit bien facile dans ma position, et puisaue dans le temps tu m'as de mandé ledétail de mes affaires je ne crains pas d’entrer avec toi dans quelques détails. Je t’ai parlé, dans une de mes lettres, d’une somme de 3.500 francs que j'avais été obligé d'emprunter et qui m'inquiétait beaucoup, sans parler des énormes intérêts qu’elle m’a coûtés. Le moment du remboursement est arrivé, et comme, depuis 1840, j'ai renouvelé déjà trois et même quatre fois, on me refuse un cinquième renouvellement, de façon que, bon gré mal gré, il me faut entre ce mois-ci et le mois prochain trouver 3.500 francs dont je n’ai pas le premier sou. Songe de plus que nous sommes à une fin d'année, l’époque la plus difficile pour trouver de l'argent; et où il en faut le plus. Si tu voulais bien appliquer un peu ton esprit à la
1. Didier n’est pas très franc ici. Il savait déjà que l’on n’avait nulle intention de représenter sa pièce à la Comédie française.
torture tu me rendrais service ; peut-être te tombera-t-il d'en baut quelque illumination. J'en ai grand besoin, car je suis à bout d’expédients je te l’avoue. Je
Pardonne-moi, mon cher Louis, de te parler si longuement de mes affaires quand tu as sans doute bien assez des tiennes. fout ce que Je te dis là est confidentiel ; je n’ai pas besoin de te recommander le secret. ST
Nous nous portons à merveille, ma femme et moi ; j'espère que ton nouveau-né ira toujours de mieux en mieux et que la femme de John verra ses espérances se réaliser.
Rappelle-nous au souvenir de tout le monde et embrasse tout le monde pour nous.
4 toi de cœur.
CHUD,
P.-S. N'oublie pas de me donner des nouvelles de M. Geisendorf! ; j'apprendrai sa guérison avec une grande joie, car je ne connais pas un plus honnête homme que lui, ni un plus dévoué.
Paris, 21 décembre 1842.
Ta lettre du 16, mon cher neveu, m’a pénétré d’une vive joie et d’une reconnaissance encore plus vive. Au milieu de mes tribulations, c’est une grande consolation pour moi que d’avoir trouvé un cœur comme le tien. Tu me rends des services d’une importance capitale, et tu le fais avec une délicatesse qui en double le prix. Je pourrai tôt ou tard, je le sais, reconnaître matériellement ce que tu fais pour moi, mais je ne m'acquitterai jamais du procédé. Comme toi, j'espère approcher du : terme de mes épreuves ; l'horizon déjà s’éclaircit de plusieurs côtés ; à force de persévérance, je finirai bien par vaincre ma mauvaise fortune. Mais hélas ! que de travaux avortés, ou du moins ajournés! Que de beaux jours perdus !
Cette fois-ci, (et ce n’est pas la première), tu peux te vanter de m’avoir tiré une fameuse épine du pied. Tu me donnes de la sécurité et du repos au moment où j'ai le plus besoin d’en avoir. Sans liberté d’esprit, il m'est absolument impossible de vaquer aux soins de ma carrière. Le moyen de travailler quand on s’est débattu le matin entre les griffes des usuriers !
Comme je ne prévois pas d’être plus en fonds pour mes deux échéances de janvier, que je ne le suis pour celle du 31 courant, j'accepte