‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 138 sur 172 · André Serment · texte numérisé non relu

André Serment

Paris, 10 juin 1843.

Je t’adresse ci-inclus, mon cher Louis, un effet de 1000 francs, fin novembre. Tu me rendras service en m’en envoyant les fonds pour les 29 exemplaires, en retenant dessus, outre les frais, 33 francs que je dois à ma sœur Louisa pour un chapeau qu’elle a payé, plus 30 francs que tu remettras à ma mère pour la pension de juillet ; ensemble 63 francs. |

L'État à paru ; vous devez l'avoir reçu. Par une mesure générale, à laquelle nous nous sommes tous soumis, nous ne pouvons envoyer de numéros gratuits. Je paie même celui que je reçois à Paris. Je te demande donc de t’arranger avec John pour prendre à vous deux un abonnement d’une année, que je paierai pour vous, et que tu me rembourseras en temps et lieu. Le prix pour vous est de 48 frs. Ce n'est pas ruineux. Et voilà ! ,

Tâchez de nous faire des abonnés, et dis à John de me tenir au courant des affaires genevoises. S'il n’a pas le temps de rédiger, qu'il se contente de m'envoyer les notes brutes. Je ferai faire ici le travail de rédaction.

Adieu, cher Louis, j'embrasse toi, ta femme, tes mioches et toute la maisonnée.

Ch. D.

P.-S. Dis à ma mère que j'attends ce que je lui ai demandé.

Paris, 8 juillet 1843.

Vous avez dû, mon cher Louis, recevoir une circulaire qui vous a appris que l’État allait reparaître. C’est à quoi je travaille de toute la force de mon âme. Le coup qui m’a frappé est terrible ; il a été si brusque qu'il m'a été impossible de le parer ; jamais rien de semblable ne s'est vu dans la presse. Le gérant a refusé, purement et simplement, sa signature, et les motifs de son refus sont encore pour moi fort obscurs. Mais, dans ce moment, je m'occupe bien plus de réparer le mal que d’en rechercher les causes. D'ici à peu de jours, j'ai l’espoir de reparaître sur l'horizon, et je te tiendrai au courant. Jusque là, ne vous tourmentez pas trop. Ayez un peu de confiance. J'en ai, moi, quoique j'aie été et sois encore bien tourmenté. Pardonne-moi ma brièveté. Je n’ai pas

le temps de t'en écrire plus long. Rassure ma mère, mes sœurs, tous les miens. Je m'en rapporte à ton bon cœur et à ton jugement pour cette bonne œuvre.

Je profite de l’occasion pour t’adresser mon bordereau du mois... Tu m'obligeras de m’en adresser la contrevaleur sur Paris au trente prochain, en retenant trente francs pour ma mère, pour la pension d’août.

Ma femme est bien tourmentée, mais elle vous envoie toutes ses tendresses avec moi.

Ch. D.

Paris, 25 octobre 1843.

Je ne t'ai pas répondu plus tôt, mon cher neveu, parce que le temps m'a manqué, et aussi un peu le cœur. Je commence par t’accuser réception de ta lettre, et du mandat de francs 961. 50 qui y était contenu; plus le paletot, qui m'a été fidèlement remis par M. Chauvet, et qui va fort bien.

Je viens maintenant à la grande affaire du journal. Je comprends que ma résolution vous ait alarmés ; elle est grave, en effet, et je ne l’ai prise qu’à la dernière extrémité. Ma santé n’est qu’un prétexte à donner aux étrangers ; à Genève, comme ici. La vérité est que la suspension du journal lui a porté un coup dont il ne se relèvera jamais. J'ai fait des efforts inouïs, et d'énormes sacrifices, pour le remettre sur les pieds ; je me le devais à moi-même, comme effet moral, mais je ne me dissimule pas que c’est une affaire manquée. Je m'en suis retiré au moment où j'ai vu en arriver les dettes, attendu que ma responsabilité y aurait été engagée, et je serais tombé dans des difficultés inextricables. La prudence m’a commandé la démarche que j'ai faite, et je te dirai, entre nous, que J'y gagne plus que j'y perds, car mes appointements ne m'ont jamais été payés, et je donnais tout mon temps au journal, sans tuucher un sou ; or, mon temps est mon gagnés pain; je ne pouvais continuer ainsi, d’ autant plus que l’entreprise n’a pas d’avenir, et que, d’ici à un mois, elle sera obligée de se fondre avec une autre afin d'exister.

Voilà, en peu de mots, mon cher ami, l’histoire de cette affaire, qui n’a donné plus de soucis en trois mois que jamais je n’en aurai dans toute la vie. Je vais m’efforcer de réparer, à force de travail, un échec dont je ne me dissimule pas la gravité. Heureusement qu’en France tout s’oublie. Dans trois ans on n’y pensera plus.

Mille amitiés à tous.

Ch4D.

Paris, 7 juillet 1845.

Je t’adresse ci-inclus, cher Louis, mon petit bordereau du mois, en deux effets, ensemble 800 francs dont je te prie de m'adresser la contrevaleur sur Paris pour le 31 courant, de manière, pourtant, que la traite me parvienne cinq ou six jours à l’avance.

La succession de M. Gendarme s’annonce bien, et on peut, dès à présent, prévoir, sans trop s’avancer, un beaurésultat. La fortune est évaluée à une douzaine de millions, au moins, dont le neuvième doit revenir en définitive à Madame Didier. Mais les formalités seront longues, et nous prévoyons bien des difficultés, et peut-être des procès. Mais, de quelque façon que tournent les choses, il y aura au bout, et en fin de compte, une grande indépendance. Je te tiendrai au courant. On n’en est encore qu’au commencement de l’inventaire, après quoi viendra la liquidation. Raconte tout cela à ma mère pour la rasséréner un peu, et dis-lui que ma femme part pour les Ardennes, d’où elle lui écrira.

Je t'embrasse de cœur.

A CRD:

P.-S. Je suis bien peiné des nouvelles que tu me donnes de la santé de John. J'espère que tu m'en donneras de meilleures au prochain courrier et que les eaux de ce Mont d’Or auront sur lui l’effet qu’en attend le médecin. Dis-lui donc de m'écrire.

Paris, 5 septembre 1845.

Je t’adresse ci-inclus, mon cher Louis, mon bordereau du mois, en te priant de m'en faire tenir le montant comme à l’ordinaire : 500 et 300, — ensemble 800.

Je passe mon temps sur les grands chemins, tantôt à Paris, tantôt aux Ardennes. Quant à mes grandes affaires de la succession, je te renvoie, pour ne pas me répéter, à la lettre que j'écris par ce courrier à ma sœur Louisa. Cette lettre répond à tes questions.

Autre chose maintenant : il se forme en ce moment une Compagnie : pour soumissionner le Chemin de Fer de Paris à Lyon ; cette Compagnie

est des plus honorables et parfaitement posée ; j’y ai quelque influence, et je puis faire donner au pays un certain nombre d’actions ; je t’ai compris dans ce nombre pour 500, au nom de ta maison dans la pensée que vous vous arrangeriez dans la famille pour vous les distribuer, 50 pour Dulcis, 50 pour Louisa, 50 pour Élise, 50 pour John, ou telle autre distribution qui vous conviendrait. Tu sais que ces actions, quelles qu’elles soient, se vendent à prime dès avant l’émission, et cette prime est proportionnée à la chance que la Compagnie peut avoir d'obtenir la concession. Quant à la levée des titres, elle s’opère pour vous au dernier moment, c’est-à-dire dans 4 mois ; il s’agira alors de payer le 1er dixième, soit 25.000 pour les 500 actions. Si la Compagnie a le chemin, le prix des actions sera doublé en 8 jours, et le bénéfice immédiat ; si elle ne l’obtient pas, elle rend l'argent, et l’on en est quitte pour une perte d'intérêts de 15 à 20 jours. Quant au paiement des 25.000 francs, vous n’avez pas à vous en inquiéter : je vous fournirai les moyens de l’opérer sans bourse délire, alors que viendra le dernier moment. Ainsi, tu vois qu’on n’expose pas un sou, et qu’on court la chance de réaliser un beau bénéfice. Dieu veuille que ce bénéfice se réalise et que vous en profitiez ! Dès aujourd’hui, je trouverais déjà une prime de dix francs par chaque action de 500 francs, c’est-à-dire 5.000 francs pour les 500. Tu peux donc être sans inquiétude et t’en rapporter à moi pour cela. Toutefois, réponds-moi tout de suite pour me dire que vous acceptez le service que je veux vous rendre. Ne crains pas de te compromettre, ni toi, nita maison. Les plus grandes maisons de Paris et de la province souscrivent des actions de chemins de fer, et le chemin de Lyon est particulièrement recherché.

Le temps me manque pour t'en dire davantage, mais toi, qui es dans les affaires, tu m’as compris, du reste, et tu me feras comprendre aux parents.

Adieu, cher neveu, je t'embrasse de tout mon cœur. CRD:

Paris, 26 avril 1847.

Mon cher neveu.

Je réponds un peu tard à ta dernière lettre, mais c’est que j’ai bien peu de temps, et qu’aussi je n’avais ni n’ai rien de neuf à te dire. Réglons d’abord nos affaires.

- Je suis ton débiteur de 260 francs. Je t’adresse inclus un petit effet de 109 francs, au 20 juillet, dont j'espère que tu pourras faire argent. Une fois remboursé et la pension de mai payée, c’est toi qui me resteras devoir Frs. 12,40 (moins l’escompte), à valoir sur ton prochain déboursé.

Autre chose maintenant. Ton billet de 2.500 francs échoit le 10 mai prochain. Veuille ne pas oublier de m'adresser un renouvellement. Si, par hasard, tu pouvais toi-même négocier mon billet, plutôt que moi négocier le tien, cela me rendrait grand service pour cette fois. Dans ce cas, tu n’aurais pas de renouvellement à m'envoyer, c’est moi qui devrais t’adresser mon billet. Réponds-moi à lettre vue, car nous n’aurions pas trop de temps pour me faire parvenir les fonds avant le 10 mai.

Je te prie de m'adresser, dans ta prochaine, un bon pour quatre mille francs, nécessaire pour terminer entièrement cette affaire d'Avignon, dans laquelle je t'avais intéressé, et qui menace de se terminer comm ecelle de Lyon.

Le chapitre des affaires épuisé, je te dirai que je n’ai pas de nouvelles de ma sœur Louisa depuis assez longtemps, et que j’en attends d’un jour à l’autre. Sa position est mon idée fixe, comme bien tu le penses, ainsi que celle de ma sœur de Fouchy. Notre pauvre famille est bien malheureuse, et mon regret le plus cuisant, je dirai plus, mon remords, est d’être, en ce moment, dans l’impossibilité radicale de rien faire pour elle. Ma mère est aussi l’objet constant de mes préoccupations. J'espère que sa santé est tout à fait remise, et que le printemps achèvera de la raffermir.

Je suis toujours embarbouillé dans un monde d’affaires dont j'essaie à sortir, et dont je sors peu de peu. Et toi, cher Louis, où en es-tu ? Que fais-tu ? Et ta femme, tes enfants ? Parle moi de tout le monde. Que je sache, au moins, qu’on se porte bien, si l’on n’est pas heureux du côté de la fortune.

Ainsi, cher neveu, je t'embrasse de tout mon cœur.

CRD:

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