LC] 16 DANS LE SILLAGE DU ROMANTISME
d'héritage, il lui faut pourtant préparer son avenir, revoir sa mère et ses sœurs. Reprenant la direction du nord, il arrive dans sa ville natale à la fin du mois d'août. Sa mère est seule à habiter le triste logement de la Maison de la Bourse française. Ses rentes sont minimes et elle mène une vie difficile. Élise et Louisa, ses deux sœurs, sont mariées. Charles veut aider cette mère qui lui est si chère et à laquelle il reconnaît de grandes qualités de caractère et d'esprit. Un moment il hésite à la quitter pour réaliser son rêve d’une carrière à Paris. Une chaire de belles lettres vient d’être fondée à Neuchâtel, et ses amis veulent le faire nommer à ce poste. Elle est donnée à un autre candidat, au grand regret de Didier, et surtout de sa mère. Mais que faire à Genève ou en Suisse ? Il veut écrire ; il a ramassé une masse de notes de voyages dont il entend tirer parti. Didier n’est pas sans inquiétude pour l'avenir, mais il est moins timide qu’à son départ. Il a acquis quelque confiance en lui-même et il veut aller faire carrière à Paris. Le 14 septembre 1830, il écrit à Vieusseux :
«. Me voici au milieu de ma famille depuis quinze jours, retenu par quelques affaires domestiques. J’en suis bien un peu contrarié, car je voudrais être déjà à Paris. C’est le moment de publier mon voyage. Il a l'intérêt du moment... J'ai eu quelques ouvertures de la part d’un libraire, mais j'aimerais mieux traiter avec Reynouard {sic) 1 Je crois que vous le connaïssez.. Je m'adresse à vous comme à un ami plein de complaisance et de zèle ? ». Une quinzaine de jours plus tard, Didier écrit encore une fois de Genève (le rer octobre 1830) à M. Vieusseux pour le remercier d’une lettre à Renouard : «.. J'ai peu travaillé à la rédaction de mes notes, mille soucis, mille affaires de famille m'ont distrait.. J'ai voué mon affection à l'Italie et aux Italiens. Je suis à la veille de partir pour Paris. » 3 Dans sa famille on s'était toujours opposé à ses projets de carrière littéraire. Son frère aîné, Louis Didier, avait dû faire de son mieux pour empêcher le départ de ce cadet qui entendait la vie d’une façon si différente de la sienne. Mais son fils, le jeune Louis, élevé dans toute l’austérité de ce milieu genevois, aimait beaucoup cet oncle à peine plus âgé que lui, et qui, fier, ardent, plein d'espoir, allait rejoindre le monde romantique de Paris. Ce neveu, destiné aux affaires, y connut le succès, et ce sera lui qui,
1. Il s’agit d’Antoine-Augustin Renouard, dont la carrière d’éditeur touchait à sa fin.
2. Bibliothèque Royale, Florence, cartezgio Vieusseux-cassetta 33. 3. Ibidem.
pendant les années les plus difficiles de Charles Didier, s’occupera de ses intérêts, toujours prêt à lui avancer cet argent qui lui manquera souvent au cours de sa vie instable et précaire.
Ces années de voyage avaient opéré certains changements en Charles Didier, -au point de vue moral aussi bien que physique. Il y avait gagné une nouvelle vigueur d’esprit et de corps. A la veille de son départ pour Paris, c'était un bel homme, de haute taille, solidement bâti, bronzé par le soleil méridional, à l’œil vif, aux cheveux prématurément blanchis!, ces cheveux qui lui prêtaient un air de distinction peu ordinaire.
Enfin Didier parvint à rassembler tout juste l’argent nécessaire pour le voyage à Paris. Les préparatifs faits, il partit sans trop regretter ses compatriotes, à part quelques-uns d’entre eux. Il s’attrista cependant en faisant ses adieux au vieux Bonstetten, qui lui avait fait fort bon accueil, lui donnant à lire des fragments de son propre voyage, et ne cessant, comme auparavant, de relever le courage du débutant par sa sympathie, lui inspirant de la confiance en lui-même pour sa nouvelle existence ?.
Didier, qui aimait voyager par-dessus tout, fut ravi de connaître la patrie de ses aïeux. I1 la voyait pour la première fois, et son pays d’origine devint du coup son pays d'adoption. Il arriva à Paris le 20 novembre, à cinq heures ©. « Le cœur me bat. Me voici enfin dans cette ville si longtemps désirée. J'y suis sans ressources 4 Ma destinée est attachée à des circonstances dont je ne suis pas le maître. Audaces fortuna juvat. »
1. « Cette barbe... était entièrement blanche, comme le sont mes cheveux depuis l’âge de vingt-cinq ans ». Cinquante jours au désert, p. 194.
2. M. de Bonstetten donna à Didier des billets d'introduction, entre autres pour son grand ami Philippe-Albert Stapier.