CHAPITRE TI
Faris en 1830. — Relations avec Victor Hugo. — Ambitions de poète. —- Premières inquiétudes. — Nouvelle orientation. — A la Revue encyclopédique. — Premiers succès. — Chateaubriand. — Le Genevois reste étranger dans son nouveau milieu. — Sainte Beuve et Didier. — Les Lettres à Sainte-Beuve. — Rome souterraine. — Confiance et espoir. — Sympathie de Lamartine. — Richard et Didier. — Rupture avec Sainte-Beuve. — Collaboration à la Revue des Deux Mondes. —- Le Voyage en Espagne. — Chavornay. — « Incapacité et mécontentement intérieur ». — Le Monde. — Le Chevalier Robert. — La verve éteinte. — Aglaé Hanonnet. — Le voyage en Angleterre. — Le mariage secret. — Retour à Paris.
Tous mes vœux d’écolier sont désormais remplis : Je suis homme ; j’ai fait des voyages, je compte, Pour amis de grands noms dont je m’enorgueillis {.
Charles Didier,
Une époque brillante dans l’histoire des lettres françaises trouvait dans la Révolution de juillet son point culminant. De grands écrivains avaient surgi, le groupe des romantiques s'était constitué, Victor Hugo en tête, et convertissait disciples et public à une nouvelle conception dé la littérature et de l’art. Beaucoup de ces . gens de lettres s’attendaient à voir commencer, sous le règne de Louis-Philippe, un âge d’or intellectuel, où l’on reconnaîtrait cette «royauté du génie » à laquelle croyait fermement toute cette génération ?. La plupart de ces rêves devaient bientôt être dissipés ; bien des jeunes gens attirés vers la capitale connurent une amère
1. Ce qu'on rêve à douze ans. La Porte d'ivoire, p. 181. Écrit à Paris, mai 1832.
2. « Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté’ du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains. ces rois qui n’en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans‘ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l’ave-
-nir des ordres qu’il exécutera fidèlement ». F. de La Mennais. Essai sur l'indifférence.
déception et la défaite de leurs espoirs ambitieux. Charles Didier était de cette phalange de jeunes auteurs qui se lançaient dans ce monde où brillaient les grands esprits de la haute littérature et qui était pour lui comme une terre promise. La triste mort de son ami Galloix ne l’effrayait pas. Il avait confiance en lui-même et croyait en son avenir. Le jeune Genevois avait admiré de loin les romantiques. Il avait les mêmes aspirations qu'eux ; il les avait imités dans ses premiers essais littéraires. Mais lui qui raillait de loin le malheureux admirateur de Byron, Imbert Galloix, et qui écrivait à Hortense Allart « comment être triste sous le ciel de la Sicile ? », il n’était pas prédisposé au romantisme. Il n’avait rien d’un disciple de Jean-Jacques, car le subjectivisme romantique ne se retrouvait guère chez lui. C'était, enfin, un esprit libre, indépendant, qui rêvait de créer, et non pas d’imiter.
Le premier souci de Didier, dès son arrivée à Paris, fut de se faire des relations dans le monde littéraire. Il s’installe auprès de son camarade David Richard au petit hôtel Corneille, rue Corneille, et le surlendemain il envoie à Victor Hugo les lettres que ses amis lui avaient données pour le présenter au grand poète. Hugo répond aussitôt en l’invitant à aller le voir. « I1 me reçoit fort bien », note Didier dans son journal, le 25 novembre. « Nous parlons de Galloix et de philosophie littéraire. Il pense que notre siècle aura son Shakespeare. Il a une haute idée de la tâche du poète. Il a de la simplicité et paraît bon ; sa femme, jeune et jolie, paraît charmante », C’est le premier des grands écrivains français qui lui témoigne de la sympathie. Didier le fréquente beaucoup, rêvant toujours . e devenir grand poète lui-même. Quelques jours plus tardtil note : « Visite à Victor Hugo. Il me vante les poésies de Sainte-Beuve. Je lui donne les miennes, Il se fait illusion en croyant posséder le nombre et le secret du rythme mieux que Lamartine. Il lui reproche d'employer trop souvent le vers libre, qui est, dit-il, « au rythme régulier, ce qu'un tas de pierres est à un édifice ». Victor Hugo le présente à ses amis, le recommande au rédacteur de la Revue de Paris, et lui inspire un grand désir d’émulation. Didier est ravi d’une « nuit de verve. Il me vient beaucoup de vers de mon grand poème des Visions. » Et ce même mois de décembre 1830, il note encore : «Mon idée se développe. Je veux faire un poème en trois parties : Le Passé, où je peindrai la chute des empires et des républiques antiques, et