Le 3 décembre
le moyen âge ; le Présent, c'est-à-dire les résistances, la lutte actuelle de la liberté ; l'Avenir, qui ne sera autre chose que la continuation du poème commencé d'Adam. Après cela viendra le Jugement dernier.» Ambition qu'il n’a jamais réalisée, mais qu'il ne cesse de caresser en ces premiers temps de sa vie littéraire à Paris 1, Malgré sa confiance en lui-même, Didier s'inquiète, car il lui faut gagner de quoi vivre, ce qu'il ne pourra faire avec ses poésies. Il faut avoir de la patience et le jeune écrivain le reconnaît. II écrit à Vieusseux :
Paris, le rer décembre 1830.
«. Tout est mort ici. On vit au jour Le jour... Je fais comme tout le monde, j'espère et je prends patience ».
Ses inquiétudes annoncent une autre orientation. En attendant l’occasion de réaliser ses grands projets, il est entraîné par le courant de la vie intellectuelle. A la suite de la Révolution et sous l’influence du romantisme, une transition s’opérait dans la pensée française. Le Saint-Simonisme liait la religion à la question sociale et aux droits des classes pauvres. Didier, sans croyance fixe, se lia avec les Saint-Simoniens et s’associa à Hippolyte Carnot et à Pierre Leroux, directeurs de la Revue encyclopédique. X1 s’intéressa à leurs doctrines, sans jamais d’ailleurs appartenir à leur religion. Didier nous donne une idée, dans son journal, de ce qu'était une réunion de cet coterie en parlant d’une soirée chez Carnot : « Grand monde ; opinions diverses, confusion, tour de Babel... Laurent ? prêchait, Leroux ? généralisait, Charton * mélancolisait.. C'était un bruit à rompre la tête ».
1. Il est intéressant de comparer ce projet à celui de Lamartine, qui l’annonça dans l’avertissement de la première édition de Jocelyn, daté du 15 janvier 1836 :
« C’est un fragment d’épopée intime... Si le public accueille avec intérêt et bien- » veillance ce fragment, j'en publierai d’autres successivement... Ces pages... ne » sont que des pages détachées d’une œuvre poétique qui a été la pensée de ma » jeunesse... Je cherchais quel était le sujet épique approprié à l’époque, aux mœurs, » à l’avenir.…. Ce sujet, il s’offrait de lui-même, il n’y en a pas deux. C’est l’huma- » nité ; c’est la destinée dé l’homme ».
2. Paul-Matthieu-Laurent (1793-1877) homme politique et publiciste, était alors du groupe des Saint-Simoniens, dont il défendit les doctrines au Globe.
3. Pierre Leroux, alors gérant du Globe, dirigeait avec Hippolyte Carnot la Revue encyclopédique. I1 rêvait d’un monde où tous les hommes seraient égaux et auraient leur part de bonheur dans l'existence humaine.
4. Édouard Thomas Charton. Littérateur et historien. Il fut représentant du peuple à l’Assemblée de 1848.
Didier noue d’autres relations importantes, dont quelques-unes devaient durer toute sa vie. Il est invité chez Guizot, où l’on reçoit tous les mercredis des députés, des magistrats, « des jeunes gens, bien affectés, bien prétentieux. Mme Guizot est ce que j'ai entendu de ma vie de plus tranchant et de moins liant. Elle reçoit mal... Guizot me plaît. C’est un petit homme vif, à l’œil spirituel 1 ».
I] va à la bibliothèque de l’Arsenal pour voir Nodier, qui le reçoit «à merveille », et il se rend chez Béranger, « qui me reçoit très bien. Affectation de modestie, mais franchise de bonhomme, Il me raconte sa vie, ses habitudes, ses goûts ; les goûts de Chateaubriand. Il me promet de me recommander au Nafional. Je suis à mon aise et je lui parle avec franchise ». Il cherche, toujours par l’intermédiaire de ses nouveaux amis, à trouver un poste dans la rédaction d’un journal. Le nombre de ses amis et de ses connaissances ne cesse d'augmenter. Chez Victor Hugo, il a déjà rencontré Saint-Beuve, Pierre Leroux et Louis Boulanger, le peintre romantique qui faisait partie du cénacle et qui fut un des intimes du grand poète. Boulanger ne fut pas très sympatique à Charles, mais Leroux s'intéressa au jeune Didier et l’invita bientôt à collaborer à la Revue encyclopédique. Rien d'étonnant donc s’il écrit le 6 janvier 1831, à Mlle Sylvestre, à Genève :
« Je suis au milieu du tourbillon de Paris, lancé chez tous les coryphées du jour. Maïs la société tout entière est envahie par la politique ; mais bon 4e mal gré, il faut prendre le masque général, sous peine de rester isolé.
Si vous avez une minute à perdre, veuillez me donner de vos nouvelles, Mademoiselle, et aussi de celles de notre vénérable ami commun?. J'ai le remords de ne lui avoir pas encore écrit. J'ai vu cependant son vieil ami Stapfer, qui m’a accueilli avec toutes sortes de buntés.. L’appétit vient en mangeant. Plus on voit de gens d'esprit, plus on en veut voir.
En parlant d’esprit, je regrette bien le coin du feu de Monsieur de Bonstetten et le vôtre... A Genève l’on trouve si peu de gens avec qui l’on s’entende un peu ! 3%»
Cependant il faut vivre, et Didier cherche à se procurer des ressources. Les dettes augmentent, la gêne le harcèle. Heureusement il