Le 6 décembre
fâcha, et de là, la rupture 1. Sainte-Beuve, ennuyé par tant de demandes, adressa à Didier une lettre assez brusque et méchante ?, dans laquelle il cherchait à se justifier :
« Avec le désir que j'avais de faire l’article, il était impossible... Dois-je vous avouer de plus, que du moment qu’un article s’interpose entre l’amitié et moi, et y intervient comme quelque chose capable de l’augmenter ou de la diminuer, je me sens singulièrement glacé. Lorsque je compte sur mes doigts les amitiés que des articles omis de ma part, ou des éloges trop peu ardents ont refroidies, je tombe dans mes réflexions sur le néant de ces amitiés ».
Didier était profondément blessé mais se décida pourtant à répondre : S
« La manière dont mon livre a été publié, c’est-à-dire, à mes frais, m'a fait faire auprès de vous et d’autres une démarche que je n’aurais sans cela jamais faite et que je ne ferai jamais à l’avenir…
Mais ce qui me contriste bien, c’est la fin de votre lettre, c’est là surtout ce qui m'a blessé. Vous êtes l’homme de ce pays-ci (soit dit sans reproche) auquel j'ai fait le plus d’avances, quoique ce ne soit pas dans mes habitudes. Votre esprit me plaisait et je vous ai jugé du premier coup une âme d'élite et un noble cœur... Or, il résulterait de votre lettre que j'aurais eu quelque arrière pensée et que j'aurais fait la cour au critique, et pas à l’homme... L'article est devenu une question secondaire, c’est le procédé qui m'a peiné. C’est ima faute après tout. J'avais cru que mes amis avaient l’attachement pour moi que j'avais pôur eux... Croyez que vous n’ètes pas le seul qui tombe dans vos réflexions sur le néant des amitiés. J’ai souffert, réellement souffert, de toute la force de l’amitié que j’ai pour vous, et que je croyais que vous aviez pour moi. J'aurais pu me taire, je l’aurai dû peut-être, mais, à tout prendre, j'aime encore mieux avoir parlé à cœur ouvert et vous avoir dit franchement tout ce que j'avais sur l’âme.»
Cette très longue lettre était tout à fait sincère. Didier souhaitait une réconciliation, mais Sainte-Beuve, très fâché, lui répondit : « Vous prenez soin de vous justifier au sujet d’une chose que je n’ai jamais pensée ; je ne sais où vous avez pu trouver que je soupconnais votre amitié d’être intéressée. J'ai pu prévoir dès longtemps. qu’il y avait dans votre caractère, ni élevé, ni honorable,
1. C’est grâce à la perspicacité de M. Jean Bonnerot, qui connaît si bien la correspondance de Sainte-Beuve, que j'ai trouvé l'explication de cette brouille, et je lui témoigne ici toute ma reconnaissance.