‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 44 sur 172 · Journal, xt janvier · texte numérisé non relu

Journal, xt janvier

il note en juillet 1839 : « Dupont m'a dit avoir tiré 1200 exemplaires de Chavornay, sur lesquels il en reste près de 300. »

Pendant ces années de 1836 et 1837, la vie de Didier est toute dominée par ses relations avec George Sand 1, et, en second ordre, par l'intimité qui le rapporche de plus en plus de Lamennais. Cependant 1l s'intéresse à d'autres amis encore, mais surtout à ceux qui lui sont communs avec George Sand ou Lamennais.

Leroux va accepter la place de bibliothécaire à Sainte-Geneviève dont dispose Béranger.. « Tristes réflexions sur un parti dont les hommes sont obligés, pour vivre, de se mettre à la solde de leurs ennemis. ? » Didier accompagne Pierre Leroux à Fontainebleau, où ils passent une journée dans le parc avec Béranger. « Béranger a d'énormes prétentions à la capacité pratique des affaires. C’est lui qui à fait Louis-Philippe, la révolution de Juillet, tout ! Long soliloque, le soir, de L [eroux] exposant ses idées religieuses. Différence capitale de leurs deux conversations : l’un toujours dans le fini, l’autre dans l'infini. 3 »

Fortoul vient de temps en temps voir Didier, lui dire des « cancans ». Il note par exemple, le 27 août (1836) : « Fortoul [est] tout troublé parce que dans un dîner chez le libraire Werdet, Planche et Sandeau, en parlant de nous, nous refusent jusqu’à l’ombre du talent. Avec cela, je suis Robespierre. Fortoul est Saint-Just, et autres aménités. » Fortoul s’en va voyager en Suisse. Quelques mois plus tard il écrit à Didier 4 pour lui parler d’un journal nouveau qu’on se propose de fonder, Le Peuple : « Je reçois froidement cette ouverture », ajoute Didier. C’est qu’il est sous le coup de la déception que lui a valu sa collaboration au Monde 5.

Pendant l’année 1837, Chateaubriand vient souvent le voir, et Didier s’empresse de lui rendre ses visites. Il trace le triste portrait d’un Chateaubriand « fort sombre et découragé, fort vieilli. » Le 24 septembre, il raconte une de ses visites : « Je le trouve vieux et cassé, occupé à faire copier ses mémoires par un secrétaire qu'on dit son fils naturel. Il me dit vouloir tout vendre, tout ce qui lui reste... et aller au printemps s'établir quelque part, peut-être à

. Chapitre III.

. Journal, 31 juillet 1836.

. Ibidem, 6 septembre 1836.

. Ibidem, 29 octobre 1837.

. Chapitre IV.

Ut

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Venise. C’est dommage qu’il joue la comédie. Il est aimable et charmant. Il veut plaire. IL me fait beaucoup de compliments. Il m'engage à faire mon grand ouvrage sur l'Italie. I affiche une démocratie absolue, mais se replie sur lui-même. » Et encore, le 19 novembre : « Chateaubriand arrive à une heure, triste, morne, abattu, désespéré de l’humanité, disant qu'il n’a plus de patrie, qu’il va quitter Paris et s’ensevelir dans la solitude. Qu'est-ce donc la gloire si elle mène là ! Il n’y a que Dieu qui remplirait la vie, et l’on ne croit pas. »

Edgar Quinet rentre à Paris, venant de Heidelberg avec son poème Prométhée. Le lendemain de son arrivée, il vient voir Didier, qui le retrouve « tel qu’il était au départ — une idée plutôt qu'un homme. » En parlant du Prométhée, Chateaubriand avait dit en faire cas, parce que l’auteur avait rajeuni le mythe antique. Quinet vient dîner chez Didier et lui lit la première partie du poème. L’auditeur y trouve « vigueur, originalité, progrès de forme, pensée. »

Quant à l’amitié de Victor Hugo, si précieuse à Didier pendant ses premiers mois de Paris, elle s’est fort refroidie ; ils ne sont plus sur un pied d'intimité, et ils ne le seront plus désormais, soit que Hugo jalouse les progrès de son protégé, soit que Didier l’ait froissé sans s’en rendre compte !. Au mois de juin 1837, noustrouvons dans le journal : « Dîner chez David avec Lamennais, Arago et Hugo, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et avec lequel je suis couci-couci. » Didier ne retrouvera plus le Hugo bon et sympathique de 1831.

Au point de vue de son propre travail, ce moment est un des pires de sa vie. En 1837, il n’a rien publié, sauf quelques articles dans les journaux, notamment ceux sur Savonarola et Machiavel, qui ont paru dans le Monde au mois de mai. Il travaille à son roman Le Chevalier Robert, qui paraîtra en 1838, ainsi qu’au dernier article sur son voyage au Maroc, que donnera la Revue des Deux Mondes.

Le Chevalier Robert ne fait pas honneur à son auteur. C’est le même genre de roman que 7 hécla, et Didier se sert des mêmes notes sur le Maroc en faisant se dérouler cette absurde histoire à Tanger. Robert, le héros, est un Français, d’origine très humble, et, comme Chavornay, le romancier le peint en pensant à lui-même. Ce Robert a la passion des voyages et il a parcouru l’Europe en champion du

1. L’intimité de Charles Didier et de Lamennais devait déplaire au grand poète, qui était alors brouillé avec l'abbé, son ancien eonfesseur.

Lu

peuple avant d'arriver au Maroc. Les idées sociales que Didier cherche à exprimer par l'intermédiaire de ce triste héros sont confuses et sans intérêt ; son histoire d'amour n’éveille aucune sympathie dans le cœur du lecteur. Comme dans presque tous ses ouvrages, l’auteur profite de l’occasion pour dire le dégoût que lui inspirent les Anglais : « La grossièreté du peuple anglais éurpasse tout ce que j'ai vu en Europe. » Quant à leur pays, c’est « l’île des brouillards et des cœurs durs. 1» Pour l’Amérique, le Chevalier Robert ne la connaît pas, mais il n’a aucune envie de la visiter : « Je n'aime pas l'Amérique ; c’est un pays de matière et d’égoïsme, un simulacre de civilisation, un cadet parvenu... L'Amérique a du talent, elle n’a pas de génie. » ? Ce roman eut si peu de succès que les difficultés de Didiera uprès des libraires en furent redoublées, et, le 2 mars 1839, il écrit : « Si Thécla n’a pas plus de succès que Robert, je ne vois pas comment je Vendrai un nouveau roman. » Il traverse alors une des grandes crises de sa vie. Puis sa santé est mauvaise. Son œil blessé pendant son adolescence le fait cruellement souffrir. Il se trouve au seuil d’une autre époque de sa vie, et, comme arrive toujours pour lui, la transition se marque par un voyage. Il part pour l’Angleterre durant l’été de 1838, pour retourner en automne à de nouveaux soucis, à de nouveaux problèmes, à une existence tout echargée par son mariage avec Aglaé Hanonnet.

C’est après la rupture avec George Sand que Didier a dû faire connaissance à Paris avec la jeune provinciale ardennaïse qui devait lui faire tant de mal le reste de sa vie. Alexandrine Aglaé Hanonnet était un peu plus jeune que l’auteur de Rome souterraine, qui approchait des trente-quatre ans. Son père, Charles Jean Hanonnet, qui aurait été d’origine belge, avait épousé Marie- Jeanne Gendarme, fille d’un très riche industriel et propriétaire des Ardennes, qui habitait le château de Boutancourt, près de Vrigne-aux-Bois, à huit kilomètres de Sedan. Un coup pénible avait frappé le ménage Hanonnet après la naissance de trois enfants. La mère était devenue folle 3, et, le père s'étant établi à Orléans, Aglaé habitait chez ses grands-parents, les Gendarme. Jouissant d’une pension généreuse de son grand-père, Aglaé, qui s’ennuyait dans la campagne arden-

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