‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 60 sur 172 · Journal, mai · texte numérisé non relu

Journal, mai

réserve qui me contristent. Elle calcule tous ses mouvements avec moi, que nous soyons seuls ou non. Il est visible qu'elle s’est tracée un plan de conduite, qui consiste à éviter le tête à tête et à me tenir éloigné. Ce n’est pas là ce calme que je cherchais.

Le 19. — J'ai commis une énorme faute en venant ici. Elle est pour moi de glace. Non seulement elle ne me dit pas un mot tendre et affectueux, mais elle a affecté une indifférence cruelle et blessante. J'ai une montagne sur le cœur. L’oubli, l'oubli ! I n’y a plus que cela qui soit bon pour moi.

Le 20. — Je monte à cheval avec Marie. Le hasard me mène au bord de l'Indre, à l’endroit même où je fis avec G. une promenade si charmante. Je revois tout, et je voyage dans le passé.

Le 21. — La nuit nous veillons seuls, mais nous n’échangeons pas une parole. Elle écrit des lettres, une entre autres qu'elle me cache, et que je comprends être adressée à Michel. »

Les jours suivants, Didier parle moins de ses douleurs intimes. II s'attache à Liszt en le connaissant davantage. Tout le monde va déjeuner en caravane dans un petit bois de la Vallée noire. Didier s’y déplaît, s'ennuie. Les autres sont gais, lui trop triste pour supporter leurs plaisanteries.

Le 27. — «.. Elle a un parti pris de me railler sur ce qu’elle appelle ma majesté. Cela m'est odieux, et mon cœur n’est pas assez calme pour prendre tout en riant, surtout de sa part... Un mot me blesse profondément et me contriste encore plus. Son journal s’arrête au 8 ou 10 ; en reprenant elle dit : « Jusqu'au 20, rien». Or, je suis arrivé le 15. Ainsi tous mes doutes sont levés ; je ne suis plus rien pour elle. Mon nom n'est pas même digne d’être mentionné, et elle écrit vingt pages sur sa fauvette. O artiste ! Cœur mobile et dur ! Ce journal d’ailleurs est plein de Michel, de Liszt et de Marie … J'ai un accès de pleurs et je la quitte désolé ! Sans tout cela, la vie serait assez douce ; on vit en plein air ; on est libre, on oublie le monde et les ennuis de Paris.

Le 30. — Je finirais par me lier tout à fait avec Liszt, si nous restions ensemble. C’est un noble cœur. Il a des ridicules et des travers, mais tout cela n’est qu’à la surface, et il parle de lui, sous ce rapport, avec sincérité. Il a des accès de bonhomie, et je m’attache réellement à lui. 11 s'attache à moi, et cela peut devenir une amitié sérieuse.

« Nous veillons tous ensemble, et la conversation est douce et facile. Liszt chante des mélodies de Schubert. Il en est une, Tw ne m'aimes plus, qui me jette dans la rêverie et ne fait qu’accroître ma tristesse. Je deviens pensif. Liszt comprend et je n’en suis pas bien aise.

Le 1er juillet. — Je passe presque toute la journée à causer avec Liszt. Il vient chez moi dès le matin, et après dîner nous montons à cheval ensemble. 11 me raconte ses relations avec Lamennais, puis celles avec G. ! |

Le 2 juillet. — Longue conversation avec Marie, qui me parle de G. Elle me dit qu’elle lui parlait de moi en juin en termes bien différents d’aujourd’hui et qu’alors elle m’a beaucoup aimé. EIIé pense qu’elle est maintenant incapable d’amour et d'amitié et hors d'état d’avoir des affections sereines.

Le 5. — Je me lève sans avoir fermé l’œil. Mon insomnie est pleine de spectres, un vrai cauchemar, qui me conduit jusqu’à la pensée de l'assassinat. J'ai des heures tragiques où je songe à détruire, en la tuant, la cause de tous mes maux...»

Didier ne peut supporter plus longtemps ce supplice et part pour quelques jours. Il rentre à Nohant le 14 juillet. Tout le monde y dort encore, — il n’est que dix heures du matin. Il apprend que Rollinat 1, Mallefille et Bocage ? sont arrivés. Enfin Elle vient : « L'accueil est doux ; elle m’embrasse avec tendresse, et tout le reste de la journée est bon. Mais je ne me fais pas illusion ; elle est occupée de B [ocage]. Cette rivalité avec un comédien me blesse et me dégoûte. Liszt approuve mon départ ». Une fois de plus, Didier constate qu’il a commis une énorme faute en revenant auprès de George Sand. Mais il ne restera pas. Le lendemain matin, il va chez Marie, pour avoir avec elle une longue conversation sur George Sand. Mne d’Agoult se montre ici l’amie fausse et méchante qu’elle fut pour la châtelaine de Nohant, en disant à Didier qu’elle la croit près d’entrer dans le monde de la galanterie %. Didier quitte alors Nohant pour la dernière fois. «Je faillis partir sans la voir. Enfin elle m'appelle « : Tu ne pars pas, j'espère ? A l'instant — Tu... !» La

Page 1