‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 67 sur 172 · Ibidem, 27 avril · texte numérisé non relu

Ibidem, 27 avril

3. La porte d'Ivoire, Paris 1848. Sonnets écrits en avril, juin, juillet 1836.

Quant à George Sand, elle lui consacre, dans /’Histoire de ma vie!, de belles pages, où, tout en regrettant la perte de son amitié, elle fait l'éloge de l’homme et de son « génie » : |

« Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais comment il parle de moi aujourd’hui ; je sais seulement que je peux parler de lui à ma guise.

» Je ne dirai pas comme Montesquieu : « Ne nous croyez pas quand nous parlons l’un de l’autre ». Je me sens plus forte que cela à cette heure où je résume ma vie avec le même calme et le même esprit de justice que si j'étais, avec la pleine possession de ma lucidité, 1n articulo mortis.

« Je regarde donc le passé et j’y vois entre Didier et moi quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis, pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule vengeance des chagrins que l’on m'a causés, avec ou sans préméditation. Maïs, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris, je vois cinq ou six années d’une amitié pure et parfaite. Je relis des lettres d’une admirable sagesse, les conseils d’un vrai dévouement, les consolations d’une intelligence des plus élevées...

« Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d’un talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au large fond d'intelligence qu’il portait en lui-même. Il m'a semblé que son talent n’avait pas progressé après Rome souterraine, qui est un fort beau livre.

« Il se sentait impuissant à l'expansion littéraire complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée d’orages intérieurs, contre la réalité desquels son imagination n’était peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions quelquefois l’entraîner et où il se laissait prendre, lui faisait plus de mal que de bien. Il la payait le lendemain, par une inquiétude ou un accablement plus profonds.

« Je l’appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d’une belle chevelure blanchié longtemps avant l’âge. C'était l’image de son âme, dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l’effusion.

*» Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous... C'était un homme d’une assez haute valeur pour qu’on püût être fier de l’avoir influencé quelque peu.

« En politique, en reugion, en philosophie et en art, il avait des vues toujours droites et quelque fois si belles que, dans ses rares épanchements, on sentait la supériorité de son être voilé à son être révélé.

1. Tome 18. Ch. VI, p. 250 et suite. Charles Didier est dans sa Galerie de personnes amies avec Sainte-Beuve, Calamatta, Gustave Planche et Emmanuel Arago.

« Dans la pratique de la vie, il était de bon conseil, bien que son premier mouvement fût empreint d’une trop grande méfiance des hommes, des choses et de Dieu même.

«C'était un esprit préoccupé, autant que le mien alors, de la recherche des idées sociales et religieuses. J’ignore absolument quelle conclusion il a trouvée. J'ignore même s’il a publié récemment quelque ouvrage. »

L'on reproche à George Sand, avec raison d’ailleurs, d’avoir beaucoup romancé l'Histoire de ma vie. Après avoir étudié de près la vie et l’œuvre de son « ours blanc », l’on est en état d’apprécier la clairvoyance et l'exactitude de cette analyse de son caractère.

Comme Charles Didier lui-même l’avait prévu avant leur liaison, il était destiné à en souffrir, tant à cause de son propre caractère que de celui de George Sand. Mais peut-être, malgré tout, du fond de sa solitude de Nohant, répondit-elle, plus qu’il ne l’a cru lui-même, à l’'émouvant appel d’un de ses sonnets d'amour :

« Pensez, pensez à moi, mon âme est où vous êtes ».

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