Journal du 24 février
2: Béranger qui, d’après Sainte-Beuve, avait pu prétendre lui aussi à la direction du Monde, écrit le 8 février 1837 : «Il veut se mettre à la tête d’un journal, et je crains d’arriver trop tard pour lui éviter cette folie. I1 m’a compris relativement à ses rapports avec Liszt et G. Sand. Mais je crains bien que, facile et bon comme il est, il ne tombe de Charybde en Scylla. C’est la meilleure pâte de petit homme qui soit au monde ; mais le voilà sans carte et sans boussole, et rien ne garantit qu’il n’échouera pas au premier écueil. Cet homme avait besoin d’une route toute tracée d'avance... ». (Cité par Sainte-Beuve dans la Covrespondance de F. de la Mennais Nouveaux lundis Tome XI, p. 364). Et dans une autre lettre à Madame Cauchois- Lemaire, datée du 26 février, Béranger écrit : « Je crains qu’on ait spéculé sur ce brave Lamennais qui finira par être dupe de plus d’une façon. Quelle rage a-t-on de s’associer dans une feuille publique à George Sand ! »
Correspondance de Béranger. Tome III, p. 6.
LA GRANDE DÉCEPTION DE CHARLES DIDIER 87 Paris, 22 mai 1837.
À Monsieur.
« Lorsque vous me proposâtes de remettre entre mes mains la rédaction du journal Le Monde, je vous déclarai en présence de M. M., que je n’accepterais qu’à deux conditions ; la première, qu’en ma qualité de rédacteur en chef, je jouirais d’une indépendance absolue, d’une autorité entière ; la deuxième, qu’il me serait justifié que le journal pouvait soutenir au moins deux ans, quel que fût le nombre des abonnés. Vous voulez retirer de mes mains le journal. Tel est le but de la honteuse intrigue ourdie dans l’ombre depuis plus de deux mois... De là, votre étrange demande de me séparer de M. Didier, demande où, de votre part, après ce que je vous ai tant de fois répété, touchant les engagements d'honneur qu' nous lient l’un à l’autre irrévocablement, je ne pourrais voir qu’une gratuite insulte, si de vous à moi l’insulte était possible. Vous voulez reprendre le journal ? Et bien je suis, moi aussi disposé à vous le rendre... sitôt que vous aurez satisfait aux conditions suivantes : 1° le paiement intégral de ce qui m'est dû, ainsi qu'à M. Didier et Mme Sand. Il est dû à Mme Sand 100 francs pour un article ; à M. Didier 100 francs aussi, sur ses honoraires du mois dernier ; à M. Didier et à moi, nos honoraires du mois courant 1 ».
Lamennais quitta la direction du Monde juste quatre mois après être entré en fonctions.
Sainte-Beuve, à ce propos, assigne un rôle peu flatteur à Didier : « Quand il [Lamennais] fonda le journal le Monde avec ce même Charles Didier, George Sand et Liszt, on eut un curieux spectacle ; c'était assurément tous nobles esprits ou talents, pris chacun en soi et individuellement, mais l'alliance, il faut en convenir, était étrange, ce trio surtout de noms marquants, Liszt et Sand, Lamennais en tête faisant la chaîne, avait de quoi renverser. Ce pas-detrois dansé en public de l'air le plus sérieux avait du bouffon. Charles Didier, roide et guindé, flatté du rôle, s'était -fait en ce temps-là son cornac et introducteur d’office dans ce monde nouveau où il se lançait ; on ne les voyait plus l’un sans l’autre. Lamennais certes aurait pu trouver pis ? ».
Sainte-Beuve d’ailleurs marque quelque mépris sarcastique pour ces relations de Didier et de Lamennais. Il avait écrit auparavant : « Il faut à M. de la Mennais pour auditeur et familier, ou des niais qui votent du bonnet (comme de Potter) ou des jeunes gens qui peu-
1. Correspondance de Lamennais. Volume IT, p. 459, lettre 528.