‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 81 sur 172 · Monseigneur de Quélen, alors archevêque de Paris · texte numérisé non relu

Monseigneur de Quélen, alors archevêque de Paris

comptait être nommé de ce comité de douze membres, mais il eut la déception dene pas se voir choisi. A son retour à Paris, enautomne, après un voyage dans les Ardennes avec Aglaé, la première visite du -Genevois fut pour Lamennais — qui lui apprit que son neveu Ange Blaize avait été arrêté à Trémigon et se trouvait à Sainte Pélagie. La police avait fait une descente chez lui et prétendait y avon trouvé des papiers compromettants, se rapportant aux émeutes ouvrières qui avaient eu lieu au commencement du mois de septembre. Lamennais prévoyait des ennuis pour lui-même à la suite de la publication de sa brochure intitulée Le Pays et Gouvernement, dont la première édition avait été rapidement épuisée, la seconde saisie. [1 ne se trompait pas. Ilalla demander à dîner aux Didier, le 23 octobre, et passa la soirée chez eux. C'était un autre homme : «Il est tout gaillard, la persécution est pour lui un aiguillon nécessaire ». Les poursuites, commencées sous le ministère Thiers, continuèrent sous celui du Maréchal Soult, et, l’avant-veille des débats, parurent (le 21 nov. 1840) les trois premiers volumes de son « Esquisse d’une philosophie. Le 23 novembre, il était condamné, par défaut, à deux ans de prison, et à cinq mille francs d'amende, mais il fit appel, et tout fut à recommencer.

Dans l'intervalle, Didier s’occupait des intérêts de son ami; il eut voulu amener Chateaubriand à la cour d'assises, le jour de l'audience, mais ce dernier ne s’y montrait pas trop disposé. Cependant il promit d’y penser et de donner plus tard sa réponse définitive. Didier continua ses démarches. I1 note le 22 décembre : « Échange de protocoles avec Chateaubriand, que je voudrais faire assister à l’audience le jour de l'affaire Lamennais ; il ne s’en soucie pas, sans me dire la véritable raison » — Toujours préoccupé du procès de son ami, Didier s’indigne quand le hasard lui fait rencontrer chez Madame d’Agoult, Sainte-Beuve et Hortense Allart qui : « déblatèrent à qui mieux mieux contre Lamennais. » L'heure des débats approchait, et, le 24 décembre, Didier écrivit pourle National, un article sur Lamennais, « conçu de manière à faire impression sur le jury ». Le lendemain il courut Paris toute la journée pour son vieil ami, car, écrit-il, « on craint généralement une condamnation, le jury est douteux».

Le procès commença le 26, — « séance de 15 heures à peu près — tout ce qu’on avait craint pour le jury s’est vérifié — brutalité insolente de Partarieu — Lafosse — défense pâle de Magin — jésuitisme du Président Férey, qui avait promis d’être bien et qui est

mal — condamnation à un an de prison et deux mille francs d'amende. » Le lendemain, Didier en était encore tout bouleversé : «En l'air tout le jour. Chez Lamennais, qui est plutôt satisfait qu'affligé de sa condamnation. Il prend déjà ses dispositions, beaucoup de visites, offres diverses pour payer son amende ; David, Mme d’Agoult, qui m'écrit à ce sujet — refus (de la part de Lamennais).. Colère des journaux ministériels contre mon article de ce matin [dans le National sur la condamnation de Lamennais] Marrast leur répond ». La sollicitude de Didier ne se dément pas, et on suit de jour en jourses effortsenfaveur duphilosophepersécuté:

Le 28 décembre : « J'écris encore quelque chose aujourd’hui contre le Président Férey, sur la manière dont il fait le résumé — démonstration des écoles en faveur de Lamennais — le bruit court qu'on veut lui faire remise de sa peine — il le craint, et moi aussi ; quelque dure que puisse être une année de prison, il vaut mieux la faire ; il vient le soir pour causer de tout cela et se refuse naturel lement à toute idée de clémence. »

Le 29 décembre : « Chez Lamennais. Rien de nouveau — il à été question en effet de la remise de la peine — Lamartine et Janvier voulaient mettre cela en train à la Chambre, mais je ne pense pas que cela ait de la suite ».

Le 30 décembre : « Lamennais dîne avec nous pour la dernière fois avant de se constituer prisonnier — Aycart était de la partie — et, le soir, il vient beaucoup de monde pour prendre congé de Lamennais : David, Thibaudeau, Pépé!, Quinet et sa femme Vitrolles, plus les camarades, une trentaine de personnes. Il ne manquait que les gens du National et Arago, qui a toujours des affaires importantes !!!»

C'est le 4 janvier 1841 que Lamennais devait se constituer prisonnier à Sainte-Pélagie. En faisant ses préparatifs de départ, il donna à Didier un volume de fragments, sur lesquels il veut avoir son sentiment avant de les publier. A la veille de son incarcération, le condamné reçut des délégations d'ouvriers et de gardes municipaux : sa condamnation augmentait sa popularité tout en l’affirmant. ,

Didier et Benoît accompagnèrent Lamennais à Sainte-Pélagie : € Nous allons d’abord chercher au parquet l'huissier qui doit

1. Le Général Pépé, patriote et écrivain Italien, ami intime de Charles Didier, qui écrivit la pr face de son ouvrage l’Jtalie Politique.

l’écrouer, et nous nous rendons ensuite tous les quatre à la prison — il y avait à la porte un groupe qui attendait Lamennais, et qui se découvre silencieusement quand il arrive — formalités du greffe [on l’a logé dans une/‘ petite chambre au sixième étage, dont la vue est vaste et assez belle sur le Jardin des Plantes et le faubourg Saint-Marceau. Blaize et Pagnerre étaient là à l’attendre — le directeur Prat vient lui souhaiter la bienvenue. »

Le lendemain, Didier s’empressa de se présenter à la préfecture de Police pour solliciter un permis l’autorisant à voir Lamennais. Le chef de division Parisot lui en donna un, valable pour deux visites par semaine. Il se rendit ensuite à Sainte-Pélagie, où il fut de la sorte le premier visiteur de l’illustre prisonnier. Ses visites se poursuivirent sans interruption pendant l’année que passa Lamennais à Sainte-Pélagie, sauf au moment où il dut s’éloigner de Paris. Il était parfois accompagné de Madame Didier ; plus souvent il allait seul à la prison pour de longs tête à tête avec Lamennais. I1 note quelquefois qu’il y est resté ainsi trois heures de suite. Au mois de mai, la mère de Charles Didier arriva de Genève pour passer une huitaine de jours auprès de son fils. N'ayant pas de place pour la loger chez lui, Didier obtint que Lamennais lui cédât son appartement. Elle voulut revoir le grand philosophe, qui lui avait déjà parlé si affectueusement de son fils, et elle se rendit à Sainte-Pélagie. Le 19 juin, date de l’anniversaire de Lamennais, Didier fit, à son tour, une visite au prisonnier : « Il a 59 ans à trois heures — plus chagrin que jamais — tout le monde, à l'entendre, est stupide, coquin, corrompu, etc. etc. — il a une crédulité dans le mal qui tient de la niaiserie. Chateaubriand disait un jour : « Notre ami est un peu niais ».

Pendant les mois d’été, Didier note ses pèlerinages à Sainte- Pélagie sans rien ajouter concernant le prisonnier. Il passa les mois de septembre et d’octobre dans les Ardennes et en Allemagne. À son retour, comme d’habitude, il se hâta d'aller revoir Lamennais, qui le reçut très froidement : « Vexé sans doute que je ne lui ai pas écrit, du reste il est plus enragé que jamais, et me lit une philippique d’une violence extraordinaire ; abandon de lui-même, sale et en loques 1 ».

C’est dans ce triste état qu'il atteignit le terme de sa peine. [I

1. Le 6 novembre 1841, Didier écrit : « À Sainte-Pélagie, où Lamnenaisest un peu moins chien, mais il est dans les abîmes et ne me prêche que la dissolution universelle. C’est le thème de Chateaubriand et de Béranger.… ».

sortit de prison le 3 janvier 1842, et Benoît offrit en son honneur un dîner qui réunissait Didier, Béranger, Blaize et d’autres intimes du libéré.

Alors déjà Didier se trouvait absorbé par de nouveaux projets, et notamment par ses efforts pour fonder le journal l'Etat. Cette affaire accaparait son attention, si bien qu'il parle beaucoup moins de ses relations avec Lamennais. Cependant ils se voyaient presque aussi souvent que par le passé, bien que les visites fussent moins longues et les conversations moins intimes. Les détails précis sur son illustre ami, tel qu'il le trouvait à cette époque, nous montrent à quel point il changeait d’opinion : — « Longue visite à Lamennais, faite par désœuvrement ; il est toujours morose, égoïste et déplaisant — triste spectacle en vérité » Et, quelques jours plus tard — [J’] emmène Madame Didier pour le voir — nous le

trouvons seul dans sa cage comme un vieux loup — de plus en plus indifférent à toutes sortes de matières — religion, politique, etc».

Un soir, après un dîner chez Lamennais, ils jouent aux échecs, et en écrivant son journal ce soir-là, Didier de noter : «mauvais joueur, qui se fâche quand il perd ». /

Son projet de journal occupait cependant le meilleur de son tèemps. L'importance était de rassembler les premiers fonds nécessaires. Quoi de plus naturel, dès lors, que de demander un appui financier à son ami Lamennais, dont les revenus ne cessaient d’augmenter, en raison de la grande vente de ses ouvrages. Il consentit à l'aider en lui prêtant des sommes considérables, et les dettes ainsi contractées seront l’origine de terribles épreuves pour le malheureux Didier, qu’elle finiront par écraser. En vue de préparer une clientèle à son journal, il fit, au printemps de 1843, un voyage en Alsace, en Suisse et en Bourgogne. Avant de quitter Paris, il dîna chez Lamennais, «toujours aigre et violent jusqu’au ridicule ». La sympathie diminuait entre eux. Lamennais lui paraissait jaloux de Lamartine, devenu l’homme du jour après sa rupture avec les conservateurs et son entrée dans l’opposition.

Le vieux Breton, de son côté, accueillit très froidement l’apparition de l'Etat. Le premier numéro du journal parut le 0 juin, et, le 18 du même mois, il écrivit ! à son neveu Ange Blaize : « Benoît reçoit l'Etat. J'y ai vu l’article sur ton livre. Quant à. l'Etat il ne s'annonce pas d’une manière fort brillante. C’est à peu près le Sié-

1. Lamennais F. Œuvres inédites, correspondance. Tome II, p. 176.

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cle pour les opinions ; du reste, flasque et vide, quelque chose de terne, d’effacé, d'impuissant, une parodie de Louis XIV quand il disait : l'Etat c’est moi 1 ».

Tous deux avaient pris l'habitude dese juger, souvent sans bienveillance.

Ils semblent retourner, au commencement de 1844, à leurs ancien-

.nes habitudes d'intimité ; Lamennais dînait très souvent chez les

Didier, il prêta à son ami une collection de ses lettres à M. de Coriolis « où la Révolution de juillet est prévue et où Chateaubriand est traité avec le dernier mépris. Je compte publier après sa mort cette correspondance avec les autres?». Mais leurs relations sont définitivement changées, la question d’argent est intervenu et va porter un peu plus tard le dernier coup à leur amitié.

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D’année en année, on constate qu’en dépit de leurs relations amicales en apparence, Didier découvre de plus en plus les côtés fâcheux du caractère du Breton. Il est maintenant pour lui « Le Père des contradictions 3». Il note dans son journal, le 8 décembre 1844 : « Chez Lamennais, qui vit maintenant avec deux petits paysans, dont l’un est son secrétaire, l’autre son domestique. Mauvais arrangement, à cause des bruits qui ont couru sur ses goûts soi-disant grecs. Il me lit ce qu’il a fait d’un nouvel ouvrage qu'il a sur chantier, une traduction des Évangiles avec des gloses, comme il a fait pour l’Imtation. C’est vigoureux, parfois éloquent, mais cela manque d'originalité ». Quelques jours plus tard, nouvelle visite à Lamennais, qui le retient trois heures à bavarder : « Madame d’Agoult l’a rempoigné sous prétexte de se convertir à la vertu... Quand le diable devient vieux etc. Elle se plaint de mon abandon

1. Après la catastrophe de l’État, il écrivit au baron de Vitrolles le 29 juin 1843 : « La nouvelle que vous m’apprenez des mésaventures de l’État me peine à cause de ce pauvre Didier. Le pis est que Didier, dit-on, a engagé dans cette triste affaire la moitié de la dot de sa femme ; s' c’est seulement pour le cautionnement, rien ne sera compromis. Mais ce n’est pas là tout : Il faut vivre, et vivre d'industrie, en attendant qu’il plaise au bon M. Gendarme de laisser à ses héritiers les neuf ou dix millions qu’ils a tendent si impatiemment ».

2. Journal, le 1o janvier 1844. Lamennais a repris cette collection de lettres, et le projet n’aboutit point, en raison de la rupture qui survint entre eux.

+3. C’est ainsi que Didier nommait son ami pendant les dernières années de leurs relations.

Je m'explique nettement avec Lamennais.. Puis nous parlons de George Sand et de l’autre, Marliani.. Je lui dis ma pensée sur tout cela, et des choses que je lui avais tues jusqu'alors. Il est né dupe, a vécu dupe, et dupe il mourra !. |

Pendant toute cette année 1845 Didier dut s’absenter souvent de Paris pour des affaires de famille ; M. et Mme Gendarme, les grands-parents de Mme Didier, vinrent à mourir, ce qui l’obligea à, faire plusieurs voyages dans les Ardennes. Cependant une fois de retour à Paris, il revenait toujours vers Lamennais, alors de plus en plus lié avec Béranger. Edgar Quinet était quelquefois de la partie, mais Chateaubriand se trouvait trop souffrant pour reJoindre ses amis à Passy, chez Béranger. De temps en temps, il y a un rapprochement réel entre les anciens inséparables, de bons moments où Charles retrouve « l’homme des boulevards extérieurs de 1833- 1834», avec lequel il avait l'habitude de faire des promenades quotidiennes et qui lui révélait la richesse de son esprit et l’exaltation de son âme. Le 16 octobre, Didier accompagne Lamennais auprès de René : « Nous le trouvons fort cassé, toussant et affaibli dans son fauteuil. Vieux, vieux, très vieux. Du reste, toujours le même de profjundis. Détaché de tout ce qui n’est pas lui. »

C'est vers ce moment que le ménage D dier commença à mener grand train. Préoccupé de ses opérations de Bourse, de ses achats de chevaux, de voitures et de meubles, cette vie bourgeoise le força à voir moins souvent son vieil ami, mais ils semblaient encore au mieux. Au commencement du mois de juin 1846, Lamennais partit . pour la Bretagne, et les Didier s’en furent passer l’été dans les Ardennes. A leur retour, l'orage domestique, qui les menaçait depuis longtemps, éclata avec violence : le mari apprit l’infidélité de sa femme et la trahison d'Alexandre Rey.

Ce fut encore Lamennais qu’il prit comme confident. Il crut trouver en lui un ami loyal et sympathique, mais Béranger, poussé par Louise Colet, s'était rangé du côté d’Aglaé. Il y a tout lieu de croire que ce fut sous l’influence du chansonnier, allié de Madame Didier, que l’ancien prêtre prit son parti contre le mari de celle-ci, quoiqu'il fût son intime depuis tant d’années. Sainte-Beuve, dans son article sur la Correspondance de La Mennais, rapporte ces paroles du Breton ? : « J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige ». Et il ajoute :

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