Ibidem 20 août
arrangée par Benoît. Elle était plus difficile encore que Lamennais, devenu pour Didier le « mauvais génie » de sa vie, etils paraissaient tous deux résolus à pousser les choses jusqu’au bout. Dans le journal Le Droit du 14 février 1850 parut l’article suivant :
M. Lamennais contre M. Didier. — Réclamaton de 71.000 francs. — Le cautionnement mysiique.
« L'illustre auteur de Essai sur l'indifférence en matière de religion, M. de Lamennais, est-il tout à fait indifférent en matière d'intérêts terrestres, voire même d'intérêts pécuniaires ? Cela est peu probable, comme semble l’établir la contestation survenue récemment entre lui et M. Didier.
» M. Didier doit, à divers titres, à M. de Lamennais, deux sommes, l’une de 4.000 francs et l’autre de 67.000 francs. Comme garañtie de cette dette, M. Didier a souscrit une obligation principale, parfaitement en règle, et de plus, il a dû remettre à son créancier plusieurs actions industrielles, et jusqu’à une délégation sur une maison située au Mexique.
» Toutefois, pour vaincre toute hésitation de la part de Lamennais, M. Didier a affirmé que sa dette serait garantie par sa femme, dont la solvabilité était notoire. Pour réaliser cet engagement, un paquet cacheté, renfermant, au dire de M. Didier, des titres sous seing privé, appartenant à sa femme, et devant servir au cautionnement de sa dette, aurait été remis entre les mains de l’avoué de M. de Lamennaïs, M° Thomas, qui devait en demeurer dépositaire jusqu’au paiement intégral.
» Aujourd’hui, M. de Lamennais prétend rentrer dans ses avances, et, pour y parvenir, il entend user du cautionnement qui lui a été garanti au nom de Madame Didier. Des pourparlers ont eu lieu à la suite desquels cette dame a fait sommation à Me Thomas d’avoir à ne pas se dessaisir des titres déposés entre ses mains.
» Dans cette situation, Mme Didier a pris l'initiative d’une attaque judiciaire ; elle venait demander devant la première Chambre du Tribunal de la Seine que Me Thomas remît le paquet à lui confié à la Chambre du Conseil, pour l’ouverture en être faite par le Président et en présence des membres du Tribunal.
» Me Hocmelle à soutenu les prétentions de M. de Lamennais.
» À l’audience de vendredi (7) Me Hocmelle, au nom de M. de Lamennais, venait exposer au Tribunal que son client, n’étant pas remboursé par M. Didier des 67.000 francs, qu'il lui avait avancés, entendait mettre à profit le cautionnement qui lui avait été garanti au nom de Mme Didier. A cet effet, M. de Lamennais, d’accord en cela avec M. Didier, demandait la remise du paquet confié aux mains de Me Thomas.
» Me Duvergnier, au nom de Mme Didier, a déclaré que sa cliente n'avait jamais eu connaissance, ni de la remise, ni du contenu de ce
prétendu cautionnement mystique. Il a ajouté que Mne Didier, tout en s’opposant à la restitution du paquet, demandait que Me Thomas fût tenu d’en effectuer le dépôt en Chambre du Conseil, pour que procèsverbal fût dressé, tant du dépôt que du contenu du paquet.
» Me Glandaz, pour M. Didier, a attribué à la malveillance les refus de Mne Didier. Cette dame sait parfaitement ce que contient le paquet ; ce sont des titres sous signature privée, dont l’enregistrement coûteux devra tomber à la charge tant de M. de Lamennais que de M. Didier.
» Le Tribunal a ordonné que le paquet serait remis en la Chambre du Conseil, où il sera procédé à une ouverture par le président, pour les parties s'entendre à l’amiable, sinon être dressé procès-verbal, tant de l'opération que du contenu du paquet. »
Le 16 février, le paquet fut ouvert au Palais de Justice, et Madame Didier persista à nier sa signature, mais elle prétendit être grosse, et ne parût pas au Tribunal. Cependant, l’avoué de son mari, Me Glandaz, continuait à tâcher de conclure l’affaire contre Madame Didier, et à terminer la transaction avec Lamennais.« C’est ce mauvais homme, doublé d’une mauvaise femme » écrit le malheureux. Il était décidé à intenter à son tour un procès à son ancienne femme pour terminer l’affaire Lamennais. Enfin les avoués Thomas et Duvergnier proposèrent un arrangement, qui fut accepté avec quelques modifications. La transaction ne fut signée que le 20 juin 185.
Entre temps, Vitrolles, l’ami intime de Lamennais, ne cessait de déblatérer Didier, il répandait partout sur son compte des propos diffamatoires. Rencontrant un jour sa victime dans la rue Saint Lazare, il eut l’imprudence de lui tendre la main en souriant. Didier la refusa, en l’engageant à cesser ses calomnies, à quoi il riposta qu'il dirait partout le mal qu'il savait de lui. « Que faire de ce vieux drêle de Vitrolles » ? se demande-t-il dans le journal. L'écrivain eut l’idée de se rendre aux Invalides « où, dit-il, je passe une heure avec Jérôme et une autre avec Napoléon, qui me donnent des renseignements sur le rôle de Vitrolles dans le vol des diamants de sa mère et le procès Maubrueil de 1818 ». Cependant le « vieux drôle » se tint désormais tranquille bien que, dans sa correspondance de l’époque avec Lamennais, il soit à plus d’une reprise question de Charles Didier.
Malade, isolé, aigri, Lamennais devait garder à son ancien ami une vive rancune, sinon une haine violente !, Elle dura jusqu’à sa
1. La dernière lettre de Lamennais à David Richard fut écrite le 3 août 1853. Il ne parle plus de Didier, Richard aussi ayant rompu avec son ancien camarade. Dans le sillage du romantisme 8
mort survenue en février 1854. Didier avait déjà commencé ses longs voyages et se trouvait à ce moment en Égypte. Ce ne fut qu'à son retour à Paris, en novembre de la même année, qu'il apprit la disparition de celui qu’il tenait pour son mauvais génie,
Dans les premiers jours de décembre, il note dans son journal : « Lamennais, mort le 27 février dernier, a institué pour sa légataire universelle, sa nièce, veuve d’Élie de Kertangui, mort ruiné il y a quelques années. Je trouve Blaize tel qu'il était autrefois. Son oncle, brouillé avec lui depuis 1848, le déshérite ; il lui avait dit qu'il méritait de mourir sur l’échafaud et qu'il espérait bien l’y voir monter. Tout cela par passion politique. Il n’a pas même voulu le voir à son lit de mort. Il n’avait autour de lui que Barbet, Vitrolles et des réfugiés polonais, italiens, etc. Vitrolles, qui vivait à ses dépens: depuis longtemps, lui a fait léguer à son fils, Forgues, sa traduction du Dante, sa correspondance, plus une seconde édition des Discussions critiques. Il y a eu force intrigues des dévôts pour le faire mourir dans sa soutane, comme le lui avait conseillé Béranger. Ce vieux mécréant de Vitrolles était le porte-paroles de la prêétrailie. L'abbé défroqué n’a voulu voir personne de son ancien monde, et il est mort comme il a vécu à la fin de sa vie. Depuis quelques années, il s'était mis à acheter des tableaux sans y rien connaître ; ils ont produit à sa vente 12.000 francs, et son mobilier autant ».
Didier se borne donc à rapporter ce que lui avait raconté Ange Blaïze. Il n’y ajoute rien de son cru. C’est que le grand homme, qui avait été son ancien et intime ami, était mort pour lui depuis de, longues années.