‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 84 sur 172 · CHAPITRE V À · texte numérisé non relu

CHAPITRE V À

Charles Didier en 1839. — Premier mariage à Paris. — Manque d'argent. — Encore une cérémonie de mariage. — Le caractère d Aglaé. — La vie bourgeoise. — Madime d’Agoult. — L'amant malgré lui. — Tristes conséquences. — Alexandre Rey. — L'héritage d’Aglaé. — Didier homme d’affaires. — La grande vie. — Ambitions politiques. — Encore une déception. — Infidélité d’'Aglaé. — La rupture. — Caractère d’'Aglaé. — Soninfluence sur la vie de son mari.

L’effort suprême de Charles Didier commence dès sa trentequatrième année. C’est alors qu'il tente de s'élever au-dessus du médiocre et de se créer une situation qui s'accorde plus ou moins avec ses ambitions. Lutte d’un homme d'esprit plein d’activité et de force, qui s’observe, s’étudie et, se rendant compte qu'il a eu moins du talent, bande toute son énergie pour atteindre son but. Il a déjà eu des déceptions au point de vue littéraire, il en aura encore, mais il fera de son mieux pour surmonter l’inaptitude au travail qui le paralyse parfois ; il s’essayera dans des genres nouveaux pour lui; son rêve de fonder un journal ne se réalisera que pour s'achever en catastrophe. L’ambition le poussera vers d’autres activités, vers la politique, où il ne réussira point, dans les affaires, où il aura le malheur de connaître un succès momentané, qui sera suivi de grosses pertes. En somme, neuf années d’une vie très mouvementée, où splendeurs et misères se confondent et qui se termineront par un double désastre conjugal et littéraire. Le fait essentiel de cette époque de sa vie c’est son mariage, ou mieux, ses mariages avec Aglaé Hanonnet, qui, au lieu de lui procurer le bonheur et la tranquillité, ne fera que lui compliquer encore le grave problème de l'existence. Si Didier avait épousé une femme qui pût le comprendre et l’aider, il est bien possible que tout eût été différent, et sa vie, et son œuvre.

Au début de 1839, l’on n’aurait pu contempler sans pitié cet homme courageux qui faisait face à de graves difficultés et qui souffrait

atrocement d’une maladie de l’œil. Après son retour de Londres, le mal s'aggrava, au point qu'il lui fallut subir une opération douloureuse, qui lui coûta six cents francs, somme énorme pour lui, qui vivait des avances de son éditeur sur Thécla, et qui avait déjà plus de huit mille francs de dettes. D’autres dépenses considérables s’imposaient. Aglaé vint partager son appartement de la rue Bleue dès qu’ils eurent pu se remarier en France. L'installation de ce logement de célibataire était loin d’être complète, et, pour le préparer à recevoir une maîtresse de maison, il fallait achever de le meubler.

Toutes ces préoccupations n'étaient guère rassurantes pour un malade. Après l'opération, Didier n’avait personne pour le soigner, sauf la concierge de la maison. Ayant annoncé à tous ses amis qu'il repartait pour l’Angleterre, la porte se trouvait consignée à tout le monde, sauf à son amie, et il aurait été dans une solitude complète sans les visites quotidiennes d’Aglaé. Elle lui fut fort dévouée, et cet interlude entre le voyage à Londres et leur vie en ménage fut peut-être le meilleur moment de leur union ; « À. vient tous les jours sauf vendredi, de quatre à six, puis le soir. Souvent nous dînons ensemble au coin du feu. Ses sorties du soir doivent paraître assez extraordinaires, mais nous nous en moquons. Je la reconduis le soir quand je peux sortir l'œil bandé. Nous lisons Walter Scott, et puis Tacite, Nous causons de nos affaires, et le temps passe 1 ».

Il y avait toujours la question du remariage à régler, et tous deux se préoccupaient des démarches nécessaires auprès du grand-père pour la dot d’Aglaé. La tante de celle-ci, Madame Evain, «la mauvaise fée de la famille », prit le parti de sa nièce. Elle s’attendrit même en constatant le désintéressement de Didier et elle écrivit à son père pour lui dire le cas qu'elle faisait des deux jeunes gens.

En attendant le résultat de ces démarches auprès de M. Gendarme, les fiancés-époux ne confiaient leurs projets à personne. Didier, cependant après deux mois de convalescence, put ouvrir sa porte aux amis, à Lamennais, à Mme Marliani, à du Roure, à Calamatta et aux autres intimes, qu'il n'avait pas vus depuis le prétendu dé-. part pour l'Angleterre. Il avait besoin de ces distractions, ayant souvent des «moments de tristesse physique et morale»et ne ressemblant en rien à un amoureux allègre. Résolu à accepter avec calme la réponse du grand-père, quelle qu’elle fût, sa déception se

1. Journal, fin janvier (sans date) 1839. Pendant la maladie, ilne- put pas écrire pendant quelque temps et il résuma à la fin du mois la seconde quinzaine de janvier.

trouva grande,néanmoins, quand le vieux millionnaire, irrité, écrivit qu’il se refusait à rien faire pour Aglaé. Mais Didier la considérait déjà comme sa femme et il voulut l’épouser sans dot. I] lui demanda d'écrire toute la vérité à son père et à sa sœur Céleste. « Il faut.savoir accepter les conséquences des actions qu’on a faites » note-t-il dans son journal, et il s'adresse à son ami le pasteur Martin, pour la cérémonie à l’église protestante. ;

Il s’abandonne à son « étoile qui l’avait toujours assez bien servi »; le mariage fut fixé au 27 mars à l’oratoire du temple. En attendant, Didier se rendit compte qu’il lui fallait s'expliquer avec son ancienne amie, Madame Marliani, devenue une intime d’Aglaé durant ces derniers mois. C'était une femme redoutable aux yeux de Charles, et il se trouva fort soulagé en constatant qu’elle ne lui faisait pas de scène. La dame était sans doute un peu interloquée, «au fond blessée même, mais enfin elle prend son parti et nous nous quittons bien ». Mais le jeune époux avait d’autres préoccupations encore.

Quoiqu'il ne possédât que « vingt- francs tout au plus » pour faire

face aux dépenses de l'installation, il fit venir des tapissiers et prépara de son mieux l’appartement pour l’arrivée d’Aglaé. Celle-ci d’ailleurs se montrait fort difficile et leurs rapports étaient parfois « froids et embarrassés ». Il y avait des moments avant ce mariage où la tristesse et le découragement le gagnaient complètement, et la veille même de la bénédiction nuptiale, le malheureux écrivait dans son journal : « Mon temps se consume et se perd misérablement dans des courses, et je ne me remets plus au travail ».

Tous les invités, les deux tantes d’Aglaé, Mesdames Evain et Camion, Louise Colet, Madame Marliani, Freissinet 1 le baron du Roure, qui avait été témoin du mariage de Londres, et David Richard s'étaient réunis pour la bénédiction à deux heures. Didier eut un moment de panique parce que Martin les fit quelque peu attendre, mais enfin le pasteur parut, et, après la cérémonie, tout le monde s’en fut dîner au Rocher de Cancale, avant de passer la soirée chez Madame Marliani. Ce ne fut que deux jours plus tard que Madame Didier vint s'installer chez son mari, qui était «las à mourir », après toutes les courses et arrangements de ces derniers temps.

Les époux envoyèrent des faire-part et les visites commencèrent. Sainte-Beuve écrivait à ses amis les Olivier : « Didier se marie,

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